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Le sexe est partout, alors pourquoi les jeunes le pratiquent-ils moins?

Un plan rapproché des pieds d'un homme et d'une femme entremêlés dans un lit.
Les jeunes adultes sont moins actifs sexuellement que leurs parents au même âge. Photo: iStock / Aleksandar Nakic
Carolle-Anne Tremblay-Levasseur

La profusion d'applications de rencontre, l'accès facile à la pornographie en ligne, les moyens de contraception diversifiés : tout y est pour favoriser l'activité sexuelle. Pourtant, les jeunes adultes occidentaux sont moins actifs sexuellement que les générations passées. Comment expliquer ce déclin? Nous avons posé la question à une dizaine d'entre eux.

« Ma vision des relations, de nos jours, est qu’elles sont jetables. Je pense que c’est en grande partie causé par l’affluence de possibilités de relations éphémères sur les applications de rencontre et les réseaux sociaux. » Joëlle, comme toutes les personnes à qui nous avons parlé, a préféré taire son nom de famille pour pouvoir s'exprimer plus librement.

Son point de vue est partagé par plusieurs membres de sa génération.

Selon la professeure de psychologie de l’Université de San Diego Jean M. Twenge, les Américains au début de la vingtaine sont deux fois et demie plus susceptibles d’être abstinents que la génération X au même âge.

Cette diminution de l’activité sexuelle chez les millénariaux est observée dans de nombreux pays développés comme l’Angleterre, l’Australie, le Japon et les États-Unis.

« Je ne vois pas pourquoi la situation serait différente ici, au Canada », soutient la sexologue et psychothérapeute Geneviève Labelle.

Les raisons invoquées pour expliquer cette inactivité sexuelle sont multiples : désillusionnement envers la culture des rencontres, absence de partenaires significatifs, utilisation de la pornographie pour assouvir ses désirs, peur de contracter une infection transmise sexuellement, refus de l’engagement à court ou à long terme et emploi du temps trop chargé.

La grande fatigue des applications de rencontres

La majorité des jeunes adultes interrogés par Radio-Canada partagent une profonde lassitude en ce qui concerne les applications de rencontre comme Tinder, Bumble ou Grindr. Ils éprouvent un certain découragement devant les possibilités infinies de partenaires et ressentent une absence d’attachement. Ils choisissent alors de s’abstenir.

Un constat qui revient souvent aux oreilles de Geneviève Labelle lors de ses consultations auprès de patients.

Ce qui est préoccupant dans ce phénomène, ce n’est pas la diminution de la fréquence des relations sexuelles, mais la capacité d’entrer en relations d’intimité qui semble s’étioler chez les humains en général.

Geneviève Labelle, sexologue

Si plusieurs des personnes à qui nous avons parlé disent retirer une satisfaction lors d’aventures sans lendemain, beaucoup avouent en ressortir déçus. « Je pense que c’est une partie du problème de vouloir à la fois rester détaché – ne pas s’impliquer, ne rien vivre, ne pas risquer d’être blessé – et penser obtenir tout le potentiel sexuel qu’une relation de confiance peut permettre », estime Geneviève Labelle.

La sexologue considère que, pour plusieurs personnes, un engagement minimal reste nécessaire pour profiter pleinement d’une expérience sexuelle. Ce lien de confiance entre les partenaires permet une communication de ses désirs et un processus d’apprentissage commun.

Pour moi, c’est épuisant de rencontrer quelqu’un, et je me désintéresse vraiment facilement. Ils ne retiennent pas assez mon attention pour que je fasse des efforts et entretienne une relation. Alors, les rares fois où j’ai des rapports sexuels, ce sont des histoires sans lendemain.

Vanessa

Le rôle de la pornographie

Des jeunes nous ont expliqué qu’ils utilisaient la pornographie pour assouvir leurs désirs sexuels, et ainsi, combler le vide laissé par l’absence de partenaires.

Je n’ai jamais eu de relation amoureuse. J’aimerais, mais ça n’a jamais été une priorité. La pornographie, c’est très satisfaisant... et efficace.

Maxime

Diane Pacom, sociologue et professeure à la retraite de l’Université d’Ottawa, estime que la pornographie a sublimé la sexualité pour beaucoup de jeunes adultes. « Ils n’ont pas des vies sexuelles très actives ou intéressantes, mais par contre, ils s’abreuvent à cet univers pornographique à l'intérieur duquel ils sont tout le temps », explique-t-elle.

La sexologue Geneviève Labelle note que la pornographie ne suscite pas de désir, mais bien de l’excitation. « Au moment où l'on pense qu’on aurait envie de... il n’existe plus. La pornographie, c’est comme si elle nous lançait déjà à l’étape de l’excitation. Ça, ça ne développe pas nécessairement le désir. »

Se donner le droit de dire non

Certains des jeunes à qui nous avons parlé regrettent qu’on puisse attribuer cette diminution de l’activité sexuelle à quelque chose de négatif. Ils ne veulent pas partager leur intimité avec quiconque et sous n’importe quelle condition.

J’aimerais avoir une sexualité plus épanouie, mais je n’ai pas rencontré une personne avec qui partager ce genre de sexualité. Alors, j’aime mieux m’en passer.

Véronique

La sexologue Geneviève Labelle n’est d’ailleurs pas prête à dire que la sexualité était plus satisfaisante pour les générations passées. À son avis, l’inactivité sexuelle dérange.

Pourtant, il s’agit d’un moment crucial pour gagner une connaissance et bâtir une relation saine avec soi-même, croit-elle. Ces périodes de solitude par choix doivent être célébrées et revalorisées.

Des mœurs plus conservatrices

Pour la sociologue Diane Pacom, l’envie de transgresser les interdits, longtemps associée à la sexualité, n’occupe pas la place qu'elle a eue autrefois pour les jeunes. La politisation de la sexualité vécue lors de la révolution sexuelle ne s’applique plus aujourd’hui de la même façon.

« Il fallait remettre en question la morale bourgeoise, la génération de nos parents, que l’on considérait comme responsable de la Deuxième Guerre mondiale, les valeurs religieuses, le sexisme. À ce moment-là, un être humain libre, c’était un être humain en contrôle de sa sexualité et de ses désirs. Aujourd’hui, on n’est plus dans cet état d’esprit », explique-t-elle.

La sociologue observe également une vague de conservatisme dans les mœurs des jeunes adultes, qui réfléchissent davantage à leur vie et à ce qu’ils désirent. Elle ajoute que la crainte de contracter une infection transmise sexuellement représente aussi un élément de réponse, ce qui a d’ailleurs été soulevé par un de nos répondants.

Le moment est-il venu pour une nouvelle révolution sexuelle?

La révolution sexuelle a levé le voile sur les interdits, certes, mais a-t-elle abandonné une partie de l’essence de la sexualité humaine : les émotions? Selon la sexologue et psychothérapeute Geneviève Labelle, les efforts déployés dans les années 60 et 70 se sont davantage concentrés sur le corps et la performance sexuelle.

Elle explique que, encore aujourd’hui, il reste tabou de parler de sentiments et de sensations dans une relation sexuelle, qu’elle soit dans un contexte amoureux ou non, alors qu’ils font nécessairement partie de l’équation.

On ne peut pas transformer la sexualité si l'on ne tient pas compte des autres aspects de l’être humain et de la vie, parce que tout est interrelié. C’est peut-être ça que l’on a oublié en cours de route dans notre empressement à se libérer des carcans qui étaient là avant.

Geneviève Labelle, sexologue

Plusieurs des personnes interrogées par Radio-Canada ont partagé l’envie de rencontrer un partenaire de confiance avec qui l’exploration de leur sexualité serait alors plus satisfaisante qu’avec un inconnu. Ils se disent à la recherche d’un lien avec un individu justifiant l’énergie déployée pour entretenir la relation, qu’elle soit de courte ou de longue durée.

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