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« Moi, j’apprends le français pour vivre » : un avant-midi dans une école de francisation à Gatineau

À droite, Caroline Chayer debout devant un tableau. Devant elles, des étudiants la regardent, certains prennent des notes.
Caroline Chayer, enseignante en francisation, donne un cours sur l'invitation à une vingtaine d'élèves. Photo: Radio-Canada / Yasmine Mehdi
Radio-Canada

Ils sont des douzaines d'élèves inscrits à un cours de francisation en Outaouais. Leur condition est au coeur du débat public, avec l'intention du gouvernement Legault d'imposer un test de français à tous les nouveaux arrivants. Mais quelle est leur réalité? À quelles difficultés se butent-ils? Incursion au Centre Nouvel-Horizon, à Gatineau, où l'apprentissage du français est un défi quotidien.

Un texte de Yasmine Mehdi, pour l’émission Les malins

Ils viennent du Pérou, de la République dominicaine, de la Tanzanie, du Liban ou de la Syrie. Leur langue maternelle est l’espagnol, l’arabe, le swahili ou l’indonésien, mais ils sont tous mus par le même objectif : maîtriser un jour la langue de Molière.

Jeudi matin, 10 h. La classe de Caroline Chayer est presque comble. Une vingtaine d’étudiants de niveau intermédiaire s’exercent à l’art de l’invitation. Ils n’hésitent pas à délaisser leur dictionnaire et leur Bescherelle l’espace d’un instant, afin de livrer leurs impressions sur le programme de francisation.

Avant d’apprendre le français, j’étais tout le temps nerveuse d'aller magasiner, parce que je ne comprenais pas, confie Dani Subajiyo en souriant.

Pour la vie, pour toutes les choses, il faut écrire, il faut parler avec les gens. Si je ne finis pas, je ne peux rien faire. Et je veux avancer.

Laurence Al-Khoury, 20 ans, réfugié syrien

Voilà maintenant presque un an que Dani fréquente le Centre Nouvel-Horizon. Sa voisine, Rabab Rachid, hoche la tête. A priori, les deux femmes n’ont rien en commun. L’une vient de l’Indonésie, l’autre du Liban. L’une est célibataire, l’autre mère de trois enfants. Or, un élément les rassemble : le désir (le besoin, diraient-elles plutôt) d’apprendre le français.

Des étudiants dans une salle de classe regardent dans la même direction. Sur leur bureau, des dictionnaires, des trousses et des classeurs.La classe de Caroline Chayer, en plein cours de francisation. À gauche, Rabab Rachid. À droite, Kevin Torres. Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

J’habite au Québec, donc je dois parler français pour discuter avec mes voisins, pour aller au supermarché, affirme Rabab. C’est très important aussi pour mes enfants, pour savoir ce qu’ils disent, ce qu’ils étudient, pour les aider.

À quelques bureaux de là, Jihan Al-Hanawi pratique sa calligraphie. Son parcours diffère quelque peu de celui de ses collègues de classe. La jeune Syrienne est arrivée à Gatineau en tant que réfugiée il y a un peu plus de deux ans, après être passée par la Jordanie.

Si tu parles français, c’est la meilleure chose. Après, tout est facile pour toi.

Jihan Al-Hanwai, réfugiée syrienne

C’est important de parler français pour contacter les gens, pour l’école de mes enfants, pour parler avec les médecins, explique Jihan, qui rêve de finir tout, tout le programme de francisation.

Le spectre du décrochage, jamais bien loin

Dans la classe de niveau débutant, les étudiants de Zakia Bendjoudi planchent sur la conjugaison avec l’auxiliaire être. Judie Gutierrez et Nicole Sainz s’entraident pour répondre à nos questions, intonations latino-américaines bien marquées, non sans laisser échapper quelques éclats de rire.

Je comprends seulement si tu parles lentement!, s’exclame Judie. La jeune femme prend ensuite un air plus sérieux. C’est difficile, parce que je ne comprends pas assez. J’ai deux enfants, des petits, petits bébés. C’est difficile pour moi d’étudier à la maison.

Ils abandonnent pour aller travailler et gagner leur vie. Il y en a [d’autres] qui trouvent ça trop difficile.

Zakia Bendjoudi, enseignante en francisation

Les élèves étudient ici à temps plein et bénéficient pour la plupart d'une allocation mensuelle de 560 $. Ils sont en classe chaque jour, de 8 h à 15 h 40, pendant au moins 18 mois. Un horaire contraignant pour ceux et celles qui cumulent aussi un emploi, comme Kevin Torres.

Je travaille chaque jour après l’école, de 16 h à 22 h, explique le jeune homme d’origine péruvienne. C’est très difficile. Je retourne à la maison tard et, le lendemain, je me réveille à 5-6 h du matin. Il avoue avoir déjà pensé abandonner les cours.

En novembre 2017, la vérificatrice générale du Québec dresse un rapport accablant sur la francisation dans la province : taux de décrochage élevé, incapacité de fonctionner en français à l’issue du programme, « doutes quant à la qualité de l’intégration des personnes immigrantes ». Entre 2016 et 2017, un tiers des étudiants auraient abandonné en chemin les cours avancés.

Des interrogations sur le plan du gouvernement Legault

En prendre moins, mais en prendre soin : en campagne électorale, la Coalition Avenir Québec (CAQ) annonçait ses couleurs quant à l’immigration. Le gouvernement de François Legault a notamment promis de faire passer un test de français aux nouveaux arrivants.

Mais au Centre Nouvel-Horizon, le corps professoral se pose de questions.

C’est quoi, ce test qu’on va leur faire passer? C’est une rédaction? Il y en a certains qui vont certainement échouer. C’est quoi, leurs attentes? C’est la fonctionnalité dans la société québécoise ou c’est d’en faire des poètes?, demande Annie Galardo.

Je suis désolée, mais ça va prendre plus que trois ans pour [apprendre à­] écrire des phrases et des textes.

Annie Galardo, enseignante en francisation

L’enseignante désigne la dizaine d’étudiants dans sa classe, persuadée que plusieurs ne passeraient pas l’examen.

J’ai des gens ici dont la langue maternelle est très loin du français et qui doivent apprendre notre alphabet. J’ai des gens aussi qui viennent de camps de réfugiés, qui ne sont jamais allés à l’école dans leur propre pays. Même leur langue, ils ne la connaissent pas, déplore Mme Galardo.

Deux étudiants assis derrière leur bureau dans une classe de francisationLaurence Al-Khoury (à gauche) est l'étudiant d'Annie Galardo. Le jeune homme est arrivé de Syrie en 2016. Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

Dans un message envoyé à Radio-Canada, le bureau du ministre de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion a indiqué qu’il était encore trop tôt pour se prononcer sur les questions spécifiques sur la forme de ces évaluations.

Celles-ci viseront à mieux évaluer les compétences en français [et à] s’assurer que les acquis développés leur permettront de participer au développement de la société québécoise, a indiqué Marc-André Gosselin.

On va s'assurer qu'ils ont une connaissance du français.

Marc-André Gosselin, porte-parole du ministre de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion

Retour au Centre Nouvel-Horizon. Lorsque Valentine Bugio a commencé les cours, il y a trois ans, elle raconte qu’elle ne savait pas écrire son propre prénom. Maintenant, c’est avec fierté qu’elle le trace sur le papier. L’école, pour moi, c’est quelque chose de précieux, dit la femme d’origine ivoirienne.

Loin d’être au fait de tous les débats entourant la francisation, elle n’a qu’une préoccupation ce matin : terminer son exercice de conjugaison.

Ottawa-Gatineau

Francophonie