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Ingrédients pour une francophonie vigoureuse

Franco-Ontarians protest cuts to French services by the Ontario government in Ottawa on Saturday, Dec. 1, 2018. THE CANADIAN PRESS/Patrick Doyle
Des milliers de gens ont manifesté contre les compressions en Ontario français à Ottawa. Photo: La Presse canadienne / Patrick Doyle
Radio-Canada

CHRONIQUE - Les récentes compressions de services en français en Ontario rappellent aux francophones qu'ils ne doivent pas baisser leur garde. Leur combat n'a jamais cessé, particulièrement dans les provinces où ils sont minoritaires et même au Nouveau-Brunswick, la seule province officiellement bilingue du Canada. De nombreux événements, dont des manifestations, ont eu lieu à ce sujet ces dernières semaines. Dans ce carnet, je me suis proposé de repérer quelques ingrédients qui me paraissent pertinents pour renforcer la francophonie dans ce contexte.

Un texte de Jean-Marie Yambayamba

Le risque de s'affaiblir fait partie de la réalité des communautés où se côtoient d'innombrables langues. Pendant mon enfance en République démocratique du Congo, j'étais baigné dans un tel environnement. Des multitudes de langues se maintenaient tant bien que mal à côté du français, langue officielle, et d'une demi-douzaine de langues auxquelles les autorités avaient donné un statut national. L'école donnait la chance d'apprendre, de manière organisée, le français et, jusqu'à un certain point, l'anglais ou une des langues nationales. Il appartenait cependant aux familles et aux individus de développer eux-mêmes les autres langues ou de s'y exposer lors des événements culturels qui étaient généralement ouverts à tous.

Dans le cours de l'histoire du Congo, certains ont aussi exploité les différences linguistiques pour attiser des rivalités communautaires. Dans certains cas, cette différenciation a dégénéré carrément en guerre ethnique. Parfois elle a servi à développer un complexe chez certains. Ainsi en arrivait-on à penser que parler telle langue ou telle autre rendait les uns plus importants ou plus acceptables que les autres.

Il n'est pas nécessaire d'être exposé à des multitudes de langues pour être confronté à ces situations. Ma vie au Québec et dans l'ouest du Canada m'a montré que la présence de deux langues sur un même espace suffit et qu'il faut rester vigilant, même si on ne parle pas ici de tensions qui dégénèrent en guerre ethnique...

Vivre comme francophones

Nous sommes francophones parfois dans un espace étendu précis, comme c'est le cas dans une grande partie du Québec. Mais nous le sommes aussi dans des espaces où surtout les anglophones sont nombreux. Une des premières conditions pour préserver notre identité francophone c'est d'être déterminés à disposer de sites et d'occasions où vivre notre francophonie sans complexe, et les développer. À Edmonton, La Cité francophone, dans le quartier Bonnie Doon, fait partie de ces espaces. À Calgary, on peut citer le centre culturel et communautaire la Cité des Rocheuses.

J'ai aussi remarqué que l'espace familial est essentiel. C'est le premier terrain pour continuer d'être francophone ou pour cesser de l'être. Dans mon quartier, j'ai rencontré des gens dont les noms étaient francophones, mais leur héritage francophone ne les a pas suivis, car leur famille y a renoncé pour devenir complètement anglophone.

Parler français

Les francophones peuvent s'inspirer des anglophones qui sont minoritaires au Québec et ne développent pas nécessairement l'angoisse de ne pas parler français. Ces anglophones doivent certes trouver un moyen de se faire comprendre là où la présence du français ne leur laisse pas d'autre choix. Mais faut-il s'inquiéter? Je ne crois pas, car il me semble possible de développer une relation sans nécessairement parler la même langue.

Je l'ai appris notamment de ma belle-mère qui s'est retrouvée en Alberta, à un âge avancé, sans avoir appris l'anglais. Pendant l'été, elle aimait accompagner mes enfants au terrain de jeux du quartier. Plusieurs fois, je l'ai trouvée en pleine conversation avec une autre femme qui ne parlait ni l'anglais ni le français. Les deux femmes se « parlaient » à leur façon, elles sont devenues amies et avec le temps et l'aide des enfants, elles ont accumulé quelques mots de vocabulaire anglais...

La chorale de l'École francophone Notre-Dame d'Edmonton en concertLa chorale de l'École francophone Notre-Dame d'Edmonton a donné un concert le 4 décembre à l'hôtel de ville de la capitale albertaine. Photo : Radio-Canada / Jean-Marie Yambayamba

Célébrer en français

Quel que soit l'endroit où un francophone vit, le Canada lui offre des possibilités de célébrer en français. Présenter un spectacle culturel ou fêter : on ne devrait pas hésiter de le faire même dans une ville anglophone. Le 4 décembre dernier, j'ai couru à l'hôtel de ville d'Edmonton écouter une prestation du temps des fêtes de la chorale de l'École francophone Notre-Dame. Les élèves ont chanté en français devant un public très varié. Visiblement, la prestation faisait plaisir à tout le monde, incluant ceux qui ne parlent pas français.

Tiens, j'ai vu cela aussi ailleurs, au Congo, où je voyais des familles se réunir devant le petit écran pour suivre des spectacles dans un anglais qu'elles ne faisaient qu'interpréter en fonction du jeu des acteurs qui, apparemment, leur parlait tout aussi bien que des mots.

Des normes claires

Les lois du Canada et des provinces pourraient contribuer à ce que les francophones se débarrassent de leur gêne. Il faudrait alors qu'elles soient claires et permettent aux citoyens de se défendre. Des lois floues seront généralement exploitées par la communauté linguistique dominante pour exclure ou pousser au second plan ceux qu'elle n'assimile pas.

Je doute que même la loi canadienne sur les langues officielles soit suffisamment articulée pour empêcher la tentation d'assimilation des francophones en milieu anglophone. Je doute aussi que la Politique en matière de francophonie de l’Alberta ait assez de mordant pour la communauté francophone sans être coulée dans une loi plus contraignante. L'engagement actuel de la province se limite à reconnaître le fait français en Alberta et à améliorer les services en français « en fonction des ressources disponibles ».

Un jeune homme et un homme plus âgé devait un édificeSamuel Gagnon avec l'ancien député albertain Léo Piquette lors de l'annonce de la politique de services en français du gouvernement de l'Alberta. Photo : Samuel Gagnon

Renforcer les institutions francophones

Une francophonie vigoureuse dépend aussi de l'importance de ses institutions. La première est l'éducation en français. Les Albertains peuvent être fiers d'avoir développé un réseau de conseils scolaires francophones et quelques institutions d'éducation en français. Cela s’est fait, bien entendu, à la sueur du front des francophones.

Mais les récentes décisions ontariennes de reculer devant le projet d'université de langue française et les services en français montrent que rien ne garantit qu'un gouvernement se sente moralement tenu de maintenir les décisions du ou des gouvermements qui l'ont précédé. Ces décisions montrent aussi que les groupes de pression ne doivent pas dormir sur leurs lauriers. Elles montrent enfin pourquoi les francophones doivent continuer leur travail pour montrer que ce qu'ils obtiennent des gouvernements ne prive les autres de rien, mais contribue à nourrir leur vivre ensemble.

Je trouve fascinant d'être, par mon travail et par ma vie, à la fois témoin et acteur du noble combat pour une francophonie vigoureuse dans ce pays.

Alberta

Francophonie