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Quand le Code du travail russe écarte les femmes de centaines d’emplois

Ioulia Kourakina à la gare de Kiev, Moscou.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Tamara Alteresco

Pour des raisons de santé, plus de 400 métiers sont interdits aux femmes russes. Au moment où le gouvernement s'apprête à réviser le Code du travail, certaines barrières seront levées. Malgré la loi, de plus en plus de femmes brisent le plafond de verre à force de détermination. Témoignages.

Il est de ces métiers qui fascinent les enfants. Pour la Moscovite Ioulia Kourakina, celui de conductrice de train en est un dont elle rêve depuis qu’elle est toute petite. La première fois qu’elle est montée en cabine, ce fut le coup de foudre, mais elle ignorait alors, comme tant de femmes en Russie, que la loi allait le lui interdire.

« J’ai décidé de foncer, mais je savais que ce serait un exploit d’y arriver. Quand on y tient, on y arrive. J’en suis la preuve », raconte-t-elle.

Aujourd’hui, Mme Kourakina est l’une des seules assistantes-conductrices de train de toute la Russie.

Ioulia Kourakina assise dans la cabine du conducteur.

Ioulia Kourakina aux commandes de l’Aeroxpress.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Si Ioulia a concrétisé son rêve, c’est parce qu’elle est tenace et qu'elle a convaincu la compagnie Aeroexpress d’obtenir une exemption officielle en vertu du Code du travail.

Le code est strict et interdit l’embauche des femmes dans un total de 456 postes jugés inadéquats pour des raisons de santé.

En vigueur depuis les années 1970, ces restrictions empêchent les femmes d'accéder à plusieurs secteurs d'activités.

Un Code du travail désuet?

L’article 253 du Code du travail en est un des plus archaïques.

Le texte stipule que tous les travaux difficiles, dangereux, ou nocifs pour la santé sont interdits aux femmes. Cela comprend les travaux pratiqués sous la terre, à l’exception des tâches ménagères.

Cette même interdiction s’applique aux travaux qui exigent de lever des poids excessifs.

Dans la pratique, en Russie, cela signifie qu'une femme ne peut être embauchée comme boucher, mineur, maçon, pompier, et ne peut non plus conduire le métro. Car travailler sous terre nuit aux fonctions reproductives, peut-on y lire. La même logique s'applique aux métiers liés aux voies ferrées en raison des vibrations et des émissions électromagnétiques.

« On m’a raconté toutes sortes d’histoires d’horreur pour me dissuader, confie Ioulia, mais il n’y a aucune situation que je ne suis pas en mesure de gérer. »

Si un employeur tient absolument à embaucher une femme pour pourvoir un poste qui lui est défendu, il doit s’adresser à une commission d’État à qui il devra prouver que l’environnement de travail a été adapté et qu’il est sécuritaire.

La persévérance des femmes, un héritage soviétique

« Les femmes se débrouillent malgré la loi », explique la professeure de philosophie Maria Golovaniskaya.

La femme russe, c'est toujours quelqu'un qui est plus fort que l'homme, raconte-t-elle. C'est pourquoi cette idée féministe d'aller chez les autorités et de faire un lobby, cette histoire n'est pas du tout russe, ajoute la professeure.

« C’est un héritage du régime soviétique, dit-elle, qui a proclamé dès 1917 l’égalité des hommes et des femmes. »

Les Russes ont été les premières femmes à obtenir le droit de voter, ainsi que le droit de se faire avorter.

On a été émancipées comme ça dans les années 1920, 1930 et 1940, mais c’est après la guerre que cette tradition a commencé à disparaître.

Maria Golovaniskaya, professeure de philosophie
Valentina Terechkov dans l'espace.

La Russe Valentina Terechkova est devenue la première femme à effectuer un vol dans l’espace en 1963.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

La femme soviétique était perçue comme un modèle d’égalité homme-femme.

Ce même régime qui a envoyé la première femme dans l’espace a décidé, en 1974, d'écarter les femmes de centaines de postes au nom de la maternité.

En l'an 2000, le président Vladimir Poutine a enchâssé ces interdictions dans la loi. Depuis, rares sont les femmes qui ont contesté ces restrictions devant les tribunaux.

Protection ou discrimination?

Le débat reste entier. Il a fallu des années pour que des femmes contestent cette clause en justice.

Alina Schorokhova aux commandes d'une grue.

Alina Schorokhova sur un chantier de construction à Saint-Pétersbourg.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Lorsqu'Alina Schorokhova a décidé qu’elle en avait assez de travailler dans la vente au détail, elle s’est orientée vers un métier plus stimulant, et surtout plus payant, sur les nombreux chantiers de construction de Saint-Pétersbourg.

Diplômes et permis en main pour manipuler une excavatrice, elle a été incapable pendant des mois de trouver du travail pour la simple raison qu’elle est... une femme. Un employeur qui l’a embauchée l’a même aussitôt licenciée quand il a pris connaissance de la loi. Alina a porté plainte pour discrimination, mais sa requête a été rejetée sur-le-champ.

On m’a dit que ce n’était pas de la discrimination, mais une protection conforme au droit de la personne.

Alina Schorokhova

Elle a fini par convaincre une entreprise de lui donner une chance, et de payer un certificat d’exemption.

« C’est très frustrant pour une femme, ça m’enrage juste d’y penser. Et tout le monde me regarde comme si j’étais un singe au zoo. Je suis encore considérée comme un cas à part », explique-t-elle.

Un combat jusqu'à la Cour suprême de la Russie

Svetlana Medvedeva dans son bateau.

Svetlana Medvedeva est allée jusqu’à l’ONU pour obtenir le droit de travailler comme capitaine de navire.

Photo : Radio-Canada / Svetlana Medvedeva

De tous les combats, le plus décisif aura été celui mené par l’avocat Dimitry Bartrenev, au nom de Svetlana Medvedeva, une femme qui voulait travailler comme capitaine de navire à Samara.

« L’État se rabat sur les droits reproductifs pour justifier une discrimination flagrante, et c’est sans compter les conséquences que ces restrictions ont sur la qualité de vie des femmes », soutient l'avocat.

Et c’est ce qu’il a plaidé devant un tribunal régional, qui a rejeté la plainte, sous prétexte que la loi russe ne contrevient pas aux conventions internationales sur le droit des femmes.

Il a fallu que l'avocat dépose une plainte en vertu de la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination de l’ONU pour que la Cour suprême accepte enfin de réviser la cause et statue que Svetlana Medvedeva était victime de discrimination.

Une victoire symbolique, concède Dimitry Bartrenev, qui aura tout au moins provoqué une discussion en Russie et poussé le gouvernement Poutine à réviser la liste des 456 postes interdits aux femmes.

Vladimir Poutine avec un parterre de femmes.

Le président russe Vladimir Poutine au deuxième forum des femmes euro-asiatiques à Saint-Pétersbourg le 21 septembre 2018.

Photo : Radio-Canada / Euroasian Women’s Forum

Poutine persiste et signe au nom de la maternité

Le président Vladimir Poutine a profité du deuxième forum des femmes euroasiatiques l’automne dernier pour confirmer que son gouvernement allait sous peu retirer certaines barrières qui empêchent les femmes de choisir leur métier. Parmi les postes qui seront bientôt permis se trouvent ceux de chauffeur de train, de capitaine de bateau et de camionneur.

« Les femmes doivent se sentir émancipées et indépendantes », a déclaré le président Poutine.

Malgré les pressions, il n’est pas question d’ouvrir la porte à tous les métiers.

« Car nous nous devons de préserver les valeurs traditionnelles : la famille et la maternité », a conclu le président sous les applaudissements de centaines de femmes.

Tamara Alteresco est correspondante de Radio-Canada à Moscou.

Égalité des sexes

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