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Combattre l’obsolescence, une réparation d’ordinateur à la fois

Un employé démonte un ordinateur dans l'entrepôt de l'entreprise d'économie sociale Insertech Angus.
Insertech Angus remet à neuf des ordinateurs pour leur donner une deuxième vie, récupère les pièces utiles à de futures réparations et recycle le reste. Photo: Radio-Canada / Denis Wong
Denis Wong

« Il faut arrêter de penser que le recyclage, c'est la panacée. » Agnes Beaulieu, la directrice générale d'Insertech Angus, est convaincue qu'avant de recycler, il faut réutiliser. Depuis 20 ans, l'entreprise à but non lucratif répare et vend des milliers d'ordinateurs par année, une démonstration de ce qui peut être fait pour réduire les répercussions de notre consommation technologique.

Parfois, les petites idées mènent aux projets les plus ambitieux. Soufflant cette année ses 20 bougies dans un relatif anonymat, Insertech Angus a commencé avec un modeste atelier de réparation d’ordinateurs et employait alors de jeunes adultes en réinsertion. Depuis ce temps, l’entreprise a remis à neuf puis vendu 175 000 ordinateurs dans la collectivité montréalaise.

« Ces morceaux se retrouveraient, dans le pire des cas, dans un site d’enfouissement, ou dans le meilleur des cas, au recyclage, explique Agnes Beaulieu. Ils seraient recyclés de façon correcte, mais ils seraient détruits. Nous, on dit qu’il y a une étape qui est plus importante et plus intéressante pour l’environnement, qui doit se faire avant le recyclage : le réemploi. »

La directrice générale d'Insertech Angus, Agnes Beaulieu, dans l'entrepôt de l'entreprise d'économie sociale.Agnes Beaulieu est l'une des fondatrices et la directrice générale d'Insertech Angus. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Voici le deuxième portrait d’une série portant sur des entreprises montréalaises qui appliquent les principes de l’économie circulaire au quotidien. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), une économie mondiale qui réutiliserait systématiquement ce qu’elle produit diminuerait jusqu’à 80 % l’extraction de ses ressources naturelles.

Insertech Angus récupère les ordinateurs des entreprises qui renouvellent leur parc informatique. Elle répare ces appareils, efface les disques durs de manière sécurisée, garde les morceaux utiles pour de futures réparations et recycle le reste. Les ordinateurs remis à neuf selon des normes professionnelles sont ensuite vendus à une fraction du prix, en magasin et en ligne.

Remettre à neuf, nettoyer, réparer : ces options sont souvent laissées de côté au profit de l’achat d’un nouvel appareil. Pour Agnes Beaulieu, la réutilisation et le recyclage devraient constituer deux étapes distinctes d’un modèle plus circulaire.

« Ce sont deux étapes du cycle de vie qui ne devraient pas entrer en concurrence », résume-t-elle.

La remise à niveau professionnelle d’un ordinateur prolongerait de trois ans sa vie utile, selon une analyse du Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG) commandée par Recyc-Québec en 2011.

Des employés d'Insertech Angus s'affairent dans l'entrepôt de l'entreprise d'économie sociale.C'est dans cet entrepôt du quartier Rosemont à Montréal que sont triés les ordinateurs donnés par des entreprises québécoises. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

En comparant la remise à neuf et le recyclage des ordinateurs, cette étude s’est penchée sur diverses « catégories de dommage », comme la santé humaine, la qualité des écosystèmes, les changements climatiques et les ressources. Elle a conclu qu’il « apparaît ainsi clairement que la filière de remise à neuf est la plus avantageuse d’un point de vue environnemental, et ce, pour toutes les catégories de dommage étudiées ».

Selon cette analyse du CIRAIG, le recyclage de 1000 ordinateurs permet une réduction de gaz à effet de serre (GES) de 16,6 tonnes de CO2. Si ces mêmes ordinateurs étaient remis à neuf, les réductions de GES seraient presque 10 fois plus élevées.

Modifier le paradigme de consommation

Il est facile d’oublier les ressources importantes qu’il a fallu pour produire son nouveau téléphone ou son nouvel ordinateur portable.

Les métaux rares comme le lithium et le cobalt contenus dans ces appareils se font de plus en plus rares et les répercussions de leur extraction sur l’environnement sont grandes. Et c’est sans compter les volumes d’énergie et d’eau requis pour fabriquer les batteries, les circuits et autres puces électroniques.

80 % des impacts environnementaux liés à l’appareil sont causés par sa fabrication. Ce n’est pas l’utilisation tout au long de sa vie, ce n’est pas lorsque qu’on le jette à la fin, ce n’est même pas l’enfouissement.

Agnes Beaulieu, directrice générale d'Insertech Angus
L'intérieur d'un ordinateur portable est révélé et on y aperçoit les puces et les connexions informatiques.Un appareil informatique comme un ordinateur portable contient de nombreux métaux rares. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Outre le développement rapide des technologies et les tendances, l’obsolescence programmée pousse également le consommateur à renouveler ses appareils électroniques.

Sans réglementation sérieuse, les consommateurs sont particulièrement vulnérables sur ce plan. À l’heure actuelle, le Parlement européen désire légiférer (Nouvelle fenêtre) pour contrer l'obsolescence programmée, et l’Italie a récemment mis à l’amende les géants Apple et Samsung relativement à ce stratagème, mais ces initiatives font exception à la règle.

À cela, Agnes Beaulieu ajoute aussi ce qu’elle qualifie d’« obsolescence psychologique ». Elle estime que collectivement, il faut être conscient de ses besoins technologiques et faire des achats réfléchis.

« C’est toute la question de l’empowerment, dit-elle. Les gens se retrouvent victimes : ils achètent un ordinateur et on leur dit que ça ne se répare pas. “Désolé, ce n’est plus garanti.” Ça n’a pas de sens que les consommateurs soient victimes des grands fabricants ou des grands commerçants. »

Des circuits électroniques sont classés et placés sur des étagères dans l'entrepôt d'Insertech Angus.Toutes les pièces encore utiles sont récupérées par lnsertech Angus, comme ces circuits électroniques. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Environnement rime avec communauté

C’est dans cette perspective d’éducation et d’« empowerment » qu’Insertech Angus investit nombre d’efforts dans le volet communautaire de sa mission. L’entreprise organise des « réparothons » gratuits où des techniciens bénévoles aident le public à diagnostiquer et à solutionner ses problèmes informatiques, toujours dans l’objectif de prolonger la durée de vie des ordinateurs.

Les bénévoles d’Insertech Angus se rendent aussi dans résidences de personnes âgées pour offrir des ateliers d’initiation aux aînés qui ont souvent un déficit de connaissances informatiques.

Finalement, l’organisme a mis sur pied un centre de réparation où la communauté peut venir faire le diagnostic d’un ordinateur par des techniciens certifiés.

« Peut-être qu’il a juste besoin d’être réparé, ou encore nettoyé, ou avoir une mémoire augmentée, indique Agnes Beaulieu. Alors il n’y a pas de pression à l’achat. On va proposer des solutions intéressantes tant sur le plan environnemental que sur le plan économique. »

Un technicien d'Insertech Angus travaille sur une table remplie d'ordinateurs et d'écrans à réparer.Des techniciens certifiés peuvent faire le diagnostic d'un ordinateur qui est apporté au centre de réparations de l'entreprise d'économie sociale. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

À ce propos, l’entreprise possède la certification ISO 14 001 en gestion environnementale, et son travail de remise à neuf respecte la Norme de réemploi et de remise en état des produits électroniques gérée par le Bureau de la qualification des recycleurs. Tous les appareils vendus par Insertech Angus viennent avec une garantie.

Ces produits ont une utilité sociale qui aide des familles, des personnes à faible revenu, des jeunes qui sont dans un programme de formation. Il y a un impact sur toute une collectivité.

Agnes Beaulieu, directrice générale d'Insertech Angus

À la portée de tous

En faisant le bilan des deux décennies d’existence d’Insertech Angus, la directrice générale s’est dit épatée par le chemin parcouru. Cette modeste activité de quartier s’est transformée en locomotive de l’économie circulaire au Québec.

« Il y avait un petit côté naïf et charitable, se remémore Agnes Beaulieu. Et là on a dit non, on a un rôle à jouer sur le plan du développement durable au Québec et on va le jouer. »

Encore aujourd’hui, de jeunes adultes et des immigrants travaillent à Insertech Angus grâce à un programme d’insertion en emploi attesté par la Commission scolaire de Montréal.

Les jeunes qui suivent ce programme de six mois acquièrent des compétences pour se trouver un emploi, mais ils deviennent aussi des porte-étendards d’une consommation plus responsable. En 20 ans, 1200 personnes ont bénéficié de ce programme rémunéré.

Des employés d'Insertech Angus sont alignés sur des tables de travail, dans l'entrepôt de l'entreprise d'économie sociale.Le programme de réinsertion mené par Insertech Angus est attesté par la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Certains diront que ce niveau d’engagement est plus réaliste à atteindre lorsqu’une entreprise œuvre dans l’économie sociale. Agnes Beaulieu réplique en disant qu’il n’y a pas que la mission de l’entreprise qui importe, il y a aussi ses actions en tant que citoyen corporatif. Elle cite en exemple les initiatives concrètes appliquées par Insertech Angus : élimination des tasses jetables, utilisation de piles rechargeables, vente de ses produits sans emballage, etc.

« Ça, c’est possible de le faire, qu’on soit à but lucratif ou non lucratif. Ce sont des actions qui peuvent être mises en place. C’est à la portée de toutes les entreprises », conclut-elle.

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