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Baby, It’s Cold Outside, bannie des ondes : pour ou contre?

Ricardo Montalban tient les épaules d'Esther Williams, qui semble vouloir reculer.
Esther Williams, à gauche, et Ricardo, Montalban, interprètent «Baby, It’s Cold Outside» dans le film Neptune's Daughter, en 1949. Photo: Capture tirée du film «Neptune's Daughter»
Philippe Rezzonico

CHRONIQUE - Doit-on bannir des ondes radiophoniques des chansons d'antan dont les paroles n'ont plus leur place dans la société d'aujourd'hui? La question revient dans l'actualité cette semaine après le sort réservé à Baby, It's Cold Outside. Ce classique du temps des Fêtes est loin d'être la seule chanson aux paroles controversées. Où trace-t-on la ligne?

Dans la foulée du mouvement #MoiAussi, la chanson Baby, It's Cold Outside a été bannie des ondes de plusieurs stations de radio.

Je suis de ceux qui pensent que l’on ne doit pas rayer le passé de l’histoire, ne serait-ce que pour apprendre des erreurs d’une autre époque. Je comprends parfaitement que des paroles de chansons des années 1940, 1950 ou 1960 ne soient plus tolérées en 2018 et que l’on écrive désormais en tenant compte des réalités d’aujourd’hui. Autre temps, autres mœurs.

Sauf que si l’on commence à biffer des répertoires musicaux tout ce qui est controversé, jusqu’où va-t-on pousser le révisionnisme? Que des diffuseurs publics (radio, télévision) décident de retirer des chansons de leur programmation, je peux comprendre. Qui dit public dit responsabilité publique. Les diffuseurs privés? Ma foi, s’ils estiment qu’il y a controverse, ils n’ont qu’à sonder leur public, comme l’a fait une station de radio du Colorado.

Quant à l’auditeur potentiel, s’il ne veut plus entendre Baby, It’s Cold Outside, il n’a qu’à changer de station de radio quand elle joue ou vendre le disque hérité de son grand-père au magasin d’échange du coin.

Cela dit, il est tout à fait vrai que les paroles de certaines chansons d’antan n’ont vraiment plus aucun sens dans la réalité d’aujourd’hui. En voici cinq exemples.


Baby, Let’s Play House (1954) : Écrite et composée par un bluesman nommé Arthur Gunther en 1954, la chanson est devenue mondialement connue l’année suivante lorsque reprise par Elvis Presley sous Sun Records. Dans cette chanson qui incite au batifolage, la phrase « I’d rather see you dead, little girl, than to be with another man » (Je préférerais te voir morte, petite fille, qu’avec un autre homme) démontre la mentalité qui prévalait dans un État du Sud des États-Unis (la chanson a été écrite à Nashville, au Tennessee) dans les années 1950. John Lennon a repris la phrase, mot à mot, en ouverture de Run For Your Life, parue sur Rubber Soul, en 1965.


Sugar Dumpling (1962) : Sam Cooke louangeait son amoureuse en 1962. La plus douce et attentionnée des compagnes, selon lui. Sauf que presque chaque couplet de la chanson réduit la jeune femme à un rôle de servante : « Oh, whenever I tell her, honey I’m hungry, now go and fix me something to eat, this girl rushes in the kitchen and fixes me a dinner with seven different kind of meat » (Chaque fois que je lui dis : "Chérie, j’ai faim, va me chercher quelque chose à manger", cette fille court dans la cuisine et me prépare un repas avec sept sortes de viande). Sam Cooke est pourtant celui qui a écrit, composé et interprété l’une des chansons emblématiques des droits civiques (A Change Is Gonna Come) deux ans plus tard.


Les sucettes (1966) : Serge Gainsbourg a écrit des tas de chansons pour des artistes féminines. Il a offert Les sucettes à France Gall, qui avait 18 ans au moment de l’enregistrement. L’image d’Annie qui aime les sucettes et qui « prend ses jambes à son corps et retourne au drugstore » collait bien à la jeune blonde qui faisait plus jeune que son âge à l’époque. Sauf que France Gall ne comprenait pas, à ce moment, le deuxième niveau de lecture du dernier couplet écrit par Gainsbourg, « lorsque le sucre d’orge, parfumé à l’anis, coule dans la gorge d’Annie, elle est au paradis », qui fait référence à une fellation.


Petite (1967) : Parue sur le disque Amour anarchie en 1970, Petite a été créée quelques années plus tôt. Ferré l’interprétait déjà sur le disque Récital 1969 en public à Bobino. La chanson en est une de désir charnel (« Tu as le buste des outrages et moi je me prends à rêver, pour ne pas fendre ton corsage qui ne recouvre qu’une idée ») d’un homme mûr – Ferré est dans la cinquantaine – pour une femme plus jeune, désignée « petite » d’entrée de jeu. Tout bascule à la fin quand on réalise que la « petite » est mineure : « Tu reviendras me voir bientôt, le jour où ça ne m’ira plus, quand sous ta robe il n’y aura plus, le Code pénal. »


Brown Sugar (1971) : Enregistrée au studio Muscle Shoals, en Alabama, en 1969, la chanson a vu le jour deux ans plus tard en format 45 tours, le 6 avril 1971, moins de trois semaines avant d’être incluse sur l’album Sticky Fingers (23 avril 1971). Ce titre des Rolling Stones parle de sexe interracial avec, comme toile de fond, l’esclavage et la servitude de jeunes femmes noires. Peut-on imaginer quelqu’un écrire « Brown sugar, how come you taste so good, brown sugar, just like a young girl should » (Sucre brun, pourquoi goûtes-tu si bon, que du sucre brun, comme une petite fille devrait) de nos jours?

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