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Des victimes de la fraude de Revenu Canada témoignent

Une personne tient un téléphone et une carte de crédit.

Une personne tient un téléphone et une carte de crédit.

Photo : iStock / Erik Khalitov

Radio-Canada

Des millions de Canadiens ont reçu un appel leur disant qu'ils devaient de l'argent à l'Agence du revenu du Canada. Pour certains, l'appel est resté une tentative de fraude sans conséquences, pour d'autres, c'est le début d'un épisode éprouvant. La facture a rencontré deux victimes.

Un texte de Melissa Pelletier, de La facture 

Shirley Cyr trouve un message dans sa boîte vocale en septembre 2017. Supposément de la part d’un enquêteur de l’Agence du revenu du Canada (ARC), qui lui explique en anglais, d’un ton ferme, qu’il y a urgence d’agir. Mme Cyr rappelle le lendemain, à sa pause du travail. « On m’a dit : “Nous avons constaté que vos déclarations d'impôt de 2013 à 2016 étaient frauduleuses” », se rappelle-t-elle. « Donc, vous devez nous rembourser une somme d’environ 2600 $ immédiatement. Il faut que ça se règle tout de suite. »

De son côté, Emilia Strmen était en voiture quand elle a reçu un appel. Une femme lui signifie qu’un mandat d’arrestation a été lancé contre elle puisqu’elle n’a pas payé ses impôts. Elle doit 90 000 $. « J’avais le choix de régler tout de suite ou d’aller devant les tribunaux et de me faire rembourser si j’étais non coupable ».

Shirley Cyr et Emilia Strmen avaient eu des échanges avec l’Agence du revenu du Canada ces dernières années. Shirley Cyr avait vendu à perte un condo locatif en 2013, et avait eu un important remboursement d’impôt. Les fraudeurs sont tombés à point. « Je me suis dit que, peut-être, j'ai eu trop d'argent parce que ce n'est pas moi qui fais mes impôts. On n’a pas le temps de penser. C'est tout de suite, ça va vite. »

La vie d’Emilia Strmen a été bouleversée par le décès de son époux au printemps 2017. Par la suite, elle a géré beaucoup de documents avec l’Agence du revenu. « Souvent, j’ai reçu des papiers du gouvernement comme le revenu, parce que quelqu’un est mort dans la famille. » Son mari avait des compagnies, cette gestion, c'était du nouveau pour elle.

Shirley Cyr.

Shirley Cyr

Photo : Radio-Canada / La facture

Ce n'est pas de la naïveté; c’est parce que j'avais une faiblesse, ça me touchait moi. C’était en lien avec ma vie. Donc, pour moi, c'était plausible.

Shirley Cyr

Et toutes deux n’étaient pas au courant de cette fraude.

Des heures au téléphone

Shirley Cyr est partie du travail et est allée directement à un guichet automatique. Elle a retiré 3000 $. Le fraudeur était continuellement au téléphone, et exigeait de ne pas raccrocher. L’homme demande à Mme Cyr d’aller déposer l’argent dans un guichet de bitcoins. « C'est lui qui m'a dit l'adresse où aller. [...] J'avais mon cellulaire avec un code, j'ai appliqué le code sur l'appareil. Et là, j’ai déposé l'argent. »

Mme Cyr est restée sept heures au téléphone. Mme Strmen près de trois heures. Durant cette période, chacune d’elles est allée faire des retraits à d’autres institutions financières et est allée payer son faux solde dans des guichets de bitcoins différents. Toutes deux ont demandé à l’usurpateur de parler à une autre personne pendant l’appel. Mme Cyr à son avocat, et Mme Strmen à son fils. Les fraudeurs ont répondu qu’elles n’avaient pas le temps et que pour Emilia, si elle parlait à son fils, il deviendrait complice.

Des fraudeurs dissuasifs

Pour Mmes Cyr et Strmen, les fraudeurs sont convaincants et directifs. Ce sont des professionnels, affirme le sergent Guy-Paul Larocque, officier responsable du Centre antifraude du Canada.

Le fraudeur a la même approche qu'un vendeur. Une fois qu'il tient un client potentiel, il veut s'assurer de faire tout ce qui est en son pouvoir pour conclure cette vente-là.

Guy-Paul Larocque, du Centre antifraude du Canada

Mme Strmen ne peut pas croire qu’elle est tombée dans le piège de ces fraudeurs.

Emilia Strmen

Emilia Strmen

Photo : Radio-Canada / La facture

Mon cerveau n’a pas pensé du tout que c’était quelque chose de pas normal. J’ai écouté comme un enfant à l’école, je voulais juste que ça finisse.

Emilia Strmen

De l’argent perdu à jamais

La fraude impliquant le nom de l’ARC se positionne dans les cinq fraudes où il y a le plus de pertes monétaires au Canada. Plus de 6 millions de dollars en 2018, soit deux fois plus qu’en 2017.

Mme Cyr a perdu près de 29 000 $, Mme Strmen, 16 000 $. Des sommes qu’elles ne pourront pas récupérer, selon la GRC. « C'est sûr que dans le cas d'une transaction frauduleuse, les fraudeurs vont prendre des moyens pour essayer d'effacer le plus de traces possible », explique Guy-Paul Larocque, du Centre antifraude.

Après avoir payé ces sommes, la folle journée de Mme Cyr et de Mme Strmen s’est terminée dans un poste de police de Montréal. Shirley Cyr était au poste de police quand le fraudeur a tenté de la joindre à nouveau : « Je donne au policier le téléphone. Là, il lui dit : “Arrête d'arnaquer la madame”. Et il raccroche. Il me dit : “Barrez votre téléphone pour qu’il ne vous rappelle plus”. Ça finit comme ça. Et là, j'ai pleuré. »

Le reportage de François Sanche, Melissa Pelletier, Marie-Claude Pednault et Martin Movilla est diffusé le 11 décembre 2018 à l’émission La facture sur ICI TÉLÉ.

Difficile d’arrêter les escrocs

Plusieurs centres d’appels illégaux ont été démantelés cet automne par la police indienne. Les autorités canadiennes sont tributaires de leurs actions. La GRC affirme qu’elle ne peut pas agir comme elle le veut, elle n’a pas de pouvoir d’arrestation en Inde.

« Les fraudeurs, je pense qu'ils ont compris ça [...]. Parce que moi-même comme policier, je n'ai pas de juridiction à l'extérieur du Canada. Donc, mes pouvoirs sont nuls à l'extérieur », souligne Guy-Paul Larocque, du Centre antifraude du Canada

Guy-Paul Larocque.

Guy-Paul Larocque, officier responsable du Centre antifraude du Canada

Photo : Radio-Canada / La facture

La responsabilité du gouvernement

La fraude sévit depuis quelques années déjà. Tant la GRC que l’ARC reconnaissent que la sensibilisation est le meilleur outil pour la combattre. « On tente vraiment par tous les moyens de rejoindre les gens, d'informer », affirme le porte-parole de l’Agence du revenu du Canada, Frédérick Fink.

On essaye toujours d'en faire le plus possible dans le but de rejoindre le plus grand bassin de population. [...] On sait qu'on n'est pas capable de joindre 100 % de la population.

Guy-Paul Larocque, du Centre antifraude du Canada

Quoi faire?

La meilleure façon de répondre à ces appels est de raccrocher. Si on a des doutes, il faut prendre du recul et faire ses propres vérifications.

Les fraudes courantes en lien avec l’ARC sont commises sous différentes formes : par téléphone, courriel ou message texte. Les fraudeurs se font passer pour des employés de l’Agence du revenu du Canada, mais aussi d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.

Frédérick Fink.

Frédérick Fink porte-parole de l'Agence du revenu du Canada

Photo : Radio-Canada / La facture

Il n'y aura pas une pression pour dire aller chercher une carte cadeau iTunes ou aller payer en bitcoin immédiatement. Ce n’est pas des façons de faire à l'Agence du revenu.

Frédérick Fink, porte-parole de Revenu Canada

Comment réagir?

  • Raccrochez
  • Confirmez votre situation fiscale auprès de l’ARC
  • Signalez l’incident au Centre antifraude du Canada (1-888-495-8501)
  • Signalez la fraude à votre service de police local si vous avez versé de l’argent

Beaucoup de victimes

De 2016 à aujourd’hui, 59 694 Canadiens ont fait une plainte au Centre antifraude à propos de la fraude de l’ARC. Et on compte 8211 victimes déclarées, qui ont perdu plus de 13,4 millions de dollars. Mais il ne s’agit que de la pointe de l’iceberg.

Des études faites dans le passé ont démontré que pas plus que 5 % des victimes signalent leur fraude au Centre antifraude du Canada.

Guy-Paul Larocque, du Centre antifraude du Canada

Shirley et Emilia ont décidé de partager leur histoire pour aider les autres. Shirley prend cet événement avec philosophie : « Je ne m'en fais pas, c'est passé. [...] Je ne peux rien faire contre ça. »

Emilia s’en veut d’avoir réagi de la sorte, mais elle est tout de même soulagée. « Je sais que c’est beaucoup d’argent, mais je suis contente que ce ne soit pas Revenu Canada qui demande de cette façon. Contente de savoir que je suis dans un bon pays. »

Fraude

Justice et faits divers