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La présidence cassée d’Emmanuel Macron

Le président français Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse après le sommet du G20 à Buenos Aires, Argentine, le samedi 1er décembre 2018.

Le mouvement des « gilets jaunes » est devenu une tornade qui menace un gouvernement perçu comme hautain, déconnecté, technocratique.

Photo : Associated Press / Gustavo Garello

François Brousseau

ANALYSE –  En arrivant à l'Élysée il y a un an et demi, Emmanuel Macron avait promis de réformer vigoureusement et rapidement la France, relançant l'économie, allégeant les taxes aux entreprises et le droit du travail, amorçant la transition aux énergies douces.

Armé d’un mandat en apparence fort (66 % des suffrages exprimés au second tour de la présidentielle de mai 2017), il imposerait ses réformes « par en haut », sans se laisser ralentir par les palabres ou la résistance de la rue.

En août 2017, il avait démarré sur les chapeaux de roues. Devant quelques manifestations contre sa réforme du Code du travail, il avait lancé sur un ton de défi : « Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes. »

La résistance syndicale et politique s’étant montrée plus faible que prévu, le nouveau président avait gagné la première manche.

Un bon départ, mais…

La suite s’est avérée plus compliquée. Dans les mois suivants, les réformes annoncées de l'assurance-chômage, ou encore de la formation professionnelle et de l’apprentissage, n’ont pas avancé comme il le désirait.

À l’automne 2018, M. Macron et son premier ministre Édouard Philippe ont attaqué la transition écologique avec des hausses sur les carburants (le diesel polluant et sous-taxé, populaire en France) et la taxe carbone. Mal lui en prit. Ces hausses de taxes, qui suivaient des annonces de baisses d’impôt pour les entreprises, ont été reçues comme une provocation. Elles ont déclenché un mouvement qui fait aujourd’hui trembler son gouvernement.

La hausse du prix du carburant n’a été que la goutte qui a fait déborder le vase d’une petite classe moyenne en révolte contre les taxes, mais aussi contre un certain style de gouvernement.

Le mouvement des « gilets jaunes », qui en sera le 8 décembre à son quatrième samedi consécutif de mobilisations, est devenu une tornade qui menace un gouvernement perçu comme hautain, déconnecté et technocratique.

Le roi détesté

La personne du président concentre désormais contre elle toutes les frustrations. Dans un reportage diffusé le 5 novembre à partir de la ville du Mans (nord-ouest), l’Agence France-Presse donnait la parole aux passants. Quelques citations : « Il croit qu'il est Dieu », « C'est le roi, il ne voit rien », « Il mérite qu'on lui coupe la tête – de manière symbolique bien sûr! »

C’est un mouvement difficile à saisir, aux contours et au leadership assez flous. Une sorte de « Mai 68 » de la classe moyenne, ni à gauche ni à droite… ou les deux à la fois. Un mouvement idéologiquement flou, soutenu tant par les « insoumis » de Jean-Luc Mélenchon que par l’extrême droite de Marine Le Pen, qui se frotte aujourd’hui les mains.

La révolte contre la vie chère, contre les fins de mois difficiles (le logement et l’énergie, par exemple, sont beaucoup plus coûteux en France qu’au Québec), évoque une mobilisation « de gauche » par les classes populaires.

Mais une autre interprétation est également valide : « les gilets jaunes » seraient à l’origine un mouvement anti-taxes, ce qui est davantage un thème de classe moyenne « égoïste », refusant les taxes et la solidarité de l’impôt.

Un mouvement composite

Des manifestants en gilet jaune, symbole de la protestation contre la hausse du prix du carburant, occupent un rond-point à Cissac-Medoc, France, le 5 décembre 2018.  Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des manifestants en gilet jaune, symbole de la protestation contre la hausse du prix du carburant, occupent un rond-point à Cissac-Medoc, France, le 5 décembre 2018.

Photo : Reuters / Regis Duvignau

Donc un mouvement idéologiquement et socialement composite, avec des pauvres qui n’en peuvent plus, mais aussi des classes moyennes en colère, et des casseurs qui infiltrent les manifestations et attaquent des magasins pour les piller et des voitures pour les brûler.

Le 1er décembre 2018, la mobilisation a semblé basculer et inquiéter sérieusement le gouvernement, qui jusqu’alors ne le prenait pas trop au sérieux. « Il y a une colère, on doit l’entendre », a reconnu le premier ministre Philippe, en annulant, le 5 décembre, des mesures qui, une semaine plus tôt, étaient pourtant présentées comme « indispensables » et « irrévocables ».

La reculade, au-delà des taxes annulées ou reportées, pourrait s’avérer politiquement coûteuse.

Non seulement elle a pour effet de renvoyer aux calendes grecques la fameuse « transition écologique », mais elle risque de couper tous ses moyens au « président jupitérien » (comme il s’était lui-même défini), dans son ambition d’accoucher au forceps d’une France nouvelle.

Macron voulait réformer économiquement, mais aussi politiquement et psychologiquement, ce pays qu’on dit bloqué et irréformable. En visite au Danemark en août 2018, il avait parlé, à la manière d’un psychanalyste, de ce « peuple gaulois réfractaire au changement »…

L’ironie est amère : lorsqu’Emmanuel Macron a fondé en 2015 son mouvement La République en marche, qui allait en 2017 balayer la gauche et la droite, il se voulait « hors des idéologies », hors de la politique traditionnelle. Il est aujourd’hui rattrapé, ébranlé par un mouvement qui, lui aussi, présente des tendances « antipolitiques »…

L’angoisse du déclin

Contesté sur le fond, mais aussi sur la « méthode », le régime Macron paraît maintenant blessé, bloqué dans ses ambitions réformistes. Avec des échecs tant sur le plan européen (le rendez-vous manqué de la relance franco-allemande; les vents contraires qui soufflent d’Italie, de Pologne, de Hongrie où l’on ne veut rien savoir d’une Europe fédérale) que sur le plan intérieur. Cette révolte partie de presque rien est devenue un mouvement de contestation politique globale.

La présidence Macron n’est pas terminée. Il lui reste trois ans et demi sur cinq. Mais elle semble désormais cassée, boiteuse. Ce qui la guette, ce n’est pas de se faire renverser par la rue, comme Louis XVI et Marie-Antoinette. Ce serait plutôt l’impuissance, l’immobilisme, la rancœur mutuelle entre le peuple et l’élite qu’il incarne. Et peut-être aussi… la récupération par les extrêmes.

On croit déjà entendre le futur ex-président Macron, vers 2022 ou 2023, blâmer ce peuple irréformable qui ne voulait rien savoir, qui n’a pas compris les beaux plans que les dirigeants comme lui avaient voulu proposer pour relancer cette économie stagnante, qui reste celle d’un pays riche, mais en proie à l’angoisse du déclin postindustriel.

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