•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Rendre à l’Afrique son patrimoine

Le reportage de notre correspondant Jean-François Bélanger
Jean-François Bélanger

La France a annoncé récemment la restitution au Bénin de 26 œuvres d'art ramenées à Paris pendant la période coloniale. Un rapport commandé par Emmanuel Macron recommande d'en faire autant pour des milliers d'œuvres d'art africaines. Il n'en fallait pas plus pour que certains s'inquiètent de voir cette mesure vider à terme les musées français.

Marie-Cécile Zinsou collectionne les vieux journaux français du 19e siècle. Elle recherche surtout les suppléments illustrés consacrés aux colonies françaises. Si les textes n’ont que peu de valeur à ses yeux, car ils rapportent surtout le point de vue du colonisateur, les gravures lui paraissent inestimables.

L’Illustré du Petit Journal daté du 23 avril 1892, par exemple, affiche sur sa couverture le roi Behanzin du Dahomey, l’actuel Bénin. « Une gravure pas très fidèle, précise l’historienne de l’art franco-béninoise. Je crois que le dessinateur n’a jamais mis les pieds en Afrique. »

Dans un autre ouvrage ancien qui raconte les faits d’armes d’un soldat engagé dans des guerres de conquête en Afrique noire, elle s’arrête sur les gravures qui représentent le siège royal de Kana, ou encore les portes du palais royal d’Abomey.

Son doigt parcourt l’illustration alors qu’elle en décode le contenu. « Ça se lit comme un rébus, dit-elle. Le caméléon, c’est le roi Akaba; l’éléphant, c’est le roi Houegbadja, c’est le fondateur de la ville d’Abomey. »

Plus bas, sur la page, figurent trois statues mi-homme mi-animal représentant des rois du Dahomey. Autant de sculptures ramenées en France par le général Dodd comme butin de guerre après avoir vaincu le roi Behanzin.

Dessin de trois statues africainesIllustration des trois statues dahoméennes de Geso, Glé-Lé et Lehanzin Photo : Photographie d'une illustration publiée dans un ouvrage ancien

Ces œuvres, aujourd’hui exposées au musée du Quai Branly à Paris, font partie d’un lot de 26 œuvres d’art que la France a accepté de restituer au Bénin, suivant les conclusions du rapport Savoy-Sarr commandé par le président Emmanuel Macron.

Une nouvelle qu’a accueillie avec bonheur l’historienne de l’art.

Je pense que ces objets sont pillés, que c’est écrit, c’est prouvé. C’est un pillage qui a eu lieu pendant une guerre. Je pense que ces œuvres sont légitimes dans le voyage de retour.

Marie-Cécile Zinsou, historienne de l’art, Fondation Zinsou

Pour Marie-Cécile Zinsou, c’est là l’aboutissement d’une démarche amorcée une douzaine d’années plus tôt avec l’organisation au Bénin d’une exposition consacrée au roi Behanzin.

Cette exposition – fréquentée par 250 000 personnes – a fait prendre conscience, selon elle, de la soif de culture de la population béninoise, mais aussi d’une envie pour cette dernière de mieux connaître son histoire.

« Je pense qu’il est essentiel d’avoir un accès à sa culture pour pouvoir se construire et pour pouvoir construire son chemin, dit-elle. Savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va. »

Marie-Cécile Zinsou, une femme dans la trentaineMarie-Cécile Zinsou, historienne de l'art de la Fondation Zinsou Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Selon elle, plus de 90 % du patrimoine historique africain a quitté le continent et se trouve aujourd’hui dans des musées en Europe, à Paris, Londres ou Berlin. Le musée du Quai Branly à Paris compte à lui seul plus de 70 000 œuvres d’origine africaine.

Pour Marie-Cécile Zinsou, évoquer cette réalité suffit à faire comprendre le déséquilibre et surtout le problème d’accès des Africains à leur propre culture.

Un enfant gabonais, où va-t-il pour pouvoir voir des masques Fang? À Paris, à New York, à Berlin?

Marie-Cécile Zinsou, historienne de l'art de la Fondation Zinsou

Mais le rapport Savoy-Sarr ne fait pas que des heureux. Dans des entrevues accordées au Figaro et à l’AFP, le président du musée du Quai Branly, Stéphane Martin, regrette ces conclusions : « Tout ce qui a été collecté, acheté dans le cadre colonial est touché par l'impureté du crime colonial. Il ouvre un champ de “restituabilité” complète. » Il ajoute que tout restituer reviendrait à vider les musées européens et insiste sur l’existence d’autres voies à explorer.

« Il est vrai que le patrimoine africain est très largement sorti d'Afrique. Mais la réponse à cela passe par le partage, la diffusion, la création ou le soutien aux institutions africaines », dit-il.

Alexandre Giquello abonde dans le même sens. Ce commissaire-priseur spécialisé dans le marché de l’art africain est en désaccord avec le terme de restitution. « Dans le mot restitution, il y a un concept de culpabilité et de possession illégitime. Et ça, c’est un vrai problème », soutient-il.

Un problème se pointe en effet à l’horizon, puisque dans la foulée de l’annonce de la restitution des œuvres au Bénin, la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont exigé à leur tour que leur soit rendu leur patrimoine actuellement exposé dans des musées français.

Alexandre Giquello debout dans sa bibliothèque à côté de deux sculptures africainesAlexandre Giquello, commissaire-priseur spécialisé dans le marché de l’art africain Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Selon Alexandre Giquello, il faudrait d’abord pouvoir prouver que les œuvres ont été acquises de façon illégale avant de penser à les rendre.

Je pense que 90 % du marché actuel n’a pas été pillé et dérobé, mais [qu’il] a été d’une part troqué, donné, acheté, etc. Mais surtout, préservé.

Alexandre Giquello, commissaire-priseur

Pour appuyer ses dires, le spécialiste de l’art africain montre un masque du Liberia évalué à près d’un million de dollars. Le bois ancien semble rongé de l’intérieur.

« Regardez, dit-il, c’est typique… problème de termites. » Selon lui, une bonne partie des œuvres d’art ramenées en France étaient vouées à la destruction dans leur pays d’origine. « Une grande partie de ces objets, et j’insiste, ont été préservés, mis en valeur, mis en lumière, conservés, restaurés, étudiés pendant des années et ont participé au rayonnement international et universel de cet art. »

Des arguments que réfute Marie-Cécile Zinsou : « Quand les Français sont arrivés en 1892 à Abomey, ils ont trouvé des objets des 17e et 18e siècles, ce qui veut dire qu’on avait cette capacité, jusqu’au 19e siècle, de conserver notre patrimoine. »

Si la Franco-Béninoise se réjouit de cette étape franchie, elle se garde bien de crier victoire. Car, selon elle, la balle est maintenant dans le camp des autorités du Bénin qui doivent donner suite à leur demande et s’assurer de pouvoir exposer dans de bonnes conditions les œuvres réclamées.

« Maintenant, les paroles sont là. On va attendre que les œuvres soient présentées au grand public pour se féliciter. On va attendre les actes. »

Jean-François Bélanger est correspondant à Paris pour Radio-Canada

Arts visuels

International