•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La détresse psychologique chez l’entrepreneur, un tabou lourd à porter

Les résultats de l’enquête menée par le RJCCQ viennent bousculer l’image de l’entrepreneur super héros, qui fait face à l’adversité et qui surmonte les obstacles.
Le problème de la détresse psychologique chez les entrepreneurs est une réalité peu connue Photo: iStock
Radio-Canada

On en parle peu, mais le problème de la détresse psychologique qui affecte les entrepreneurs est bien réel. Une récente enquête du Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec, menée auprès d'environ 300 entrepreneurs, révèle un niveau élevé de cet état de souffrance émotionnelle parmi 71,5 % d'entre eux. Luc Sénéchal, propriétaire d'un café et d'un atelier de fabrication de scones à Montréal, en sait quelque chose.

M. Sénéchal, qui a déjà fait part de ses angoisses, de sa fatigue et de son stress sur un blogue, s’est confié à l'émission Le 15-18. Il reconnaît avoir déjà traversé « des périodes d'incertitude », mais cette fois-ci, c’est différent.

Cette fois-ci, c'est pire que tout, parce que je n'ai pas d'option de sortie. J'ai deux entreprises.

Luc Sénéchal, propriétaire du café La Brume dans mes lunettes et de l’atelier Le monde est scone

Un tabou

Luc Sénéchal, propriétaire du café La Brume dans mes lunettes et de l’atelier Le monde est sconeLes difficultés font partie du quotidien de M. Sénéchal, mais les derniers mois ont été plus durs. Il a beaucoup travaillé, mais un de ses associés a quitté le navire en vendant ses parts. Photo : Radio-Canada / Marie-Ève Cousineau

Cela vient bousculer l’image de l’entrepreneur super héros, qui fait face à l’adversité et qui surmonte les obstacles.

Les difficultés font partie du quotidien de Luc Sénéchal, mais les derniers mois ont été plus durs. Il a beaucoup travaillé, mais un de ses associés a quitté le navire en vendant ses parts. « C'est comme une rupture de couple, dit-il, psychologiquement et physiquement, c'est difficile pour tout le monde ».

J'ai constaté de nouveaux maux physiques que je ne ressentais pas avant. Le stress est à son comble. J'ai toujours eu de la difficulté à dormir dans la vie, mais là, c'est exponentiel.

Luc Sénéchal, propriétaire du café La Brume dans mes lunettes et de l’atelier Le monde est scone

« Je me réveille vers 3 h, 4 h du matin pour réfléchir à l'argent qu'il y a dans le compte ou qu'il n'y a pas. Est-ce que les employés vont rentrer demain matin? Est-ce que je vais devoir me lever en urgence pour aller ouvrir le café? J'ai besoin d'une pause dans mon cerveau », explique-t-il.

L’entrepreneur consulte un psychologue. Il se dit passionné par ses projets, mais il remet parfois en question son métier.

« Il faut qu'on vive aussi, j'ai peu ou pas de salaire. Mes parents m'aident encore. J'ai 38 ans […] Il y a des choses auxquelles j'essaie de ne plus penser, comme les dettes », poursuit Luc Sénéchal, qui dit essayer de mettre ça de côté. « C'est la plus grosse partie de mon travail en ce moment. »

Une image de liasse de dollars Les entrepreneurs s'occupent de plusieurs choses en même temps, selon Maximilien Roy, PDG du RJCCQ. Photo : Radio-Canada / iStock/iStock

La question de la détresse psychologique chez les entrepreneurs demeure peu connue et peu d'études lui ont été consacrées.

Enquête aux résultats troublants

Le Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec (RJCCQ) a décidé de se pencher sur la question en menant une enquête auprès de 300 de ses membres.

Les réponses obtenues se sont révélées troublantes : plus de la moitié des répondants souffrent d'insomnie et 71,5 % sont en détresse psychologique.

Les jeunes entrepreneurs qui sont dans les affaires depuis deux à cinq ans, comme M. Sénéchal, sont les plus stressés. « Il y a une espèce de barrière psychologique qui est [à] cinq ans », souligne le président directeur du regroupement.

Les gens sentent le plus la pression parce que leur entreprise n’est pas encore nécessairement toute montée […] Ils s'occupent de plusieurs choses en même temps. Après cinq ans, ils finissent par être un peu plus habitués à cette pression-là et ils arrivent à mieux la gérer.

Maximilien Roy, PDG RJCCQ

Seuls

Les entrepreneurs connaissent aussi l'isolement, ils cachent souvent leurs problèmes à leurs employés, leurs fournisseurs et leurs créanciers.

Ce sont des gens qui vont travailler [qui] ont un certain nombre de personnes dont ils se sentent souvent responsables. J'entends souvent ici [des gens], qui vont nous dire “on est responsables de 20 ou 25 familles”. Des gens qui vont s'en mettre beaucoup sur les épaules.

Nicolas Chevrier, psychologue

Ils n'ont pas nécessairement les ressources pour aller chercher de l'aide, ajoute M. Chevrier, qui insiste sur l’importance de cet aspect dans la gestion de la santé psychologique au travail.

Quand on est nous-mêmes le patron […] on n'a pas nécessairement envie de dire aux troupes que ça va mal.

Nicolas Chevrier, psychologue

Existe-t-il des ressources particulières pour les entrepreneurs?

Il existe des programmes de mentorat et de réseautage et les fréquenter est bénéfique, souligne Stéphanie Austin, chercheuse de l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Les entrepreneurs s’adaptent mieux aux diverses situations de stress, parce qu'ils peuvent entre autres échanger avec d'autres sur la gestion des ressources humaines.

L'organisme Revivre, qui vient en aide aux gens qui souffrent d'anxiété, de dépression ou du trouble bipolaire, est aussi fréquenté par des entrepreneurs, qui participent à des ateliers en lien avec le milieu du travail. Les rencontres de groupe s'étalent sur 10 semaines, à raison de deux heures et demie par semaine.

Être en contact avec d'autres personnes qui vivent ce type de difficultés là, ça permet de se décharger d'un certain poids et de voir qu’on n'est pas seuls.

Bruno Collard, directeur clinique chez Revivre

M. Collard veut abattre certains préjugés sur ces groupes. Certaines personnes pensent qu’on y vient pour pleurer sans arrêt, « mais non, il semble que les gens rient souvent, que ça permet de dédramatiser un peu ».

Avec les informations de Marie-Ève Cousineau

Santé mentale

Société