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L'héritage encombrant d'un accumulateur compulsif

Une maison encombrée de boîtes et de déchets de toutes sortes.
Un aperçu de la maison dont a hérité Léliana Lacroix. « Nettoyer la maison, c’était des heures et des heures de travail, il y a un point où c’était devenu dangereux pour nous », révèle-t-elle. Photo: Courtoisie: Léliana Lacroix
Radio-Canada

Toute sa vie, Léliana Lacroix a vu son père comme un collectionneur, un homme créatif qui se plaisait à accumuler tout et n'importe quoi. « Tout ce que tu peux imaginer, il l'avait », se remémore-t-elle. La jeune femme de 21 ans était bien loin de soupçonner que cette lubie cachait un mal bien plus profond : le trouble d'accumulation compulsive (TAC).

Un texte de Marion Bérubé

Ce n'est qu'au décès de son père, en 2013, que Léliana Lacroix a constaté l'ampleur du trouble qui l'affligeait. Par un froid matin de novembre, elle parcourt des yeux le terrain reçu en héritage. La neige a fait son œuvre et recouvre des piles et des piles de vieux rebuts : le fruit de 25 ans d’accumulation compulsive.

Sous la neige, il y a des guitares, des vinyles, des meubles, des télévisions, beaucoup de cages d’animaux, des baignoires, des lavabos en trop, des lits, du bois, du métal, des décorations, des souvenirs de voyage : toutes sortes de choses, énumère-t-elle en regardant ce terrain de 12 000 mètres carrés.

L’automne dernier, Léliana Lacroix est acculée au mur : la maison de son père est devenue inhabitable. Il y a un point où c’était devenu dangereux. Si on enlevait quelque chose, le tas pouvait s’effondrer sur nous, révèle-t-elle.

Il n'y a pas d’autre solution; la démolition s’impose. La scène est irréelle, comme le décrit Léliana Lacroix. Alors qu’un pan complet de la maison de son enfance s’effondre, elle découvre la portée du trouble de son père.

Il y a quelques pièces où on ne voyait pas le plancher, décrit la jeune femme. On a accroché des sofas au plafond parce qu'il n'y avait plus assez de place sur le sol, mais mon père voulait quand même avoir des sofas extras au cas où. Ce n’était pas une si grande maison, mais on dirait que c’était tellement bien empilé, ça faisait tellement d’années qu’il travaillait à empiler les choses qu’on ne pensait pas qu’il y avait autant de trucs.

Il y avait tellement de choses que c'était impossible à trier. À la fin, on pouvait à peine marcher un mètre dans la maison, on ne pouvait plus la traverser au complet.

Une pelle mécanique tasse les décombres de la maison. Même les démolisseurs avaient sous-estimé l'ampleur de l'accumulation de matériel dans la maison. « À un moment, le démolisseur a arrêté et a dit qu’il fallait sept [conteneurs] de plus », explique Léliana Lacroix. Photo : Courtoisie: Léliana Lacroix

Le DSM-5, le manuel qui répertorie les troubles mentaux, définit le TAC comme une manie d’accumuler une foule d’objets au point où la qualité de vie et l’environnement immédiats sont affectés. Environ 6 % de la population québécoise serait atteinte de ce mal aussi appelé le syndrome de Diogène.

C’est quelqu’un qui a un encombrement qui l’empêche de fonctionner, où il n’est pas capable de se débarrasser des objets. Ça cause beaucoup de stress et ça interfère avec le fonctionnement de la personne, explique le directeur du Centre d’études sur les troubles obsessifs compulsifs à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, Kieron O’Connor.

En un été, on en a sorti 25 télévisions. Il y avait des guitares, beaucoup de DVD, de CD, des Publisac, des vieux journaux, mais il y avait aussi des objets qui s’étaient brisés sous le poids des choses.

Léliana Lacroix

Impossible ou presque de déceler les gens atteints du TAC dans la vie de tous les jours. Si la personne habite seule, les proches et la famille découvrent qu’elle était un accumulateur juste après le décès ou le déménagement, c’est quelque chose qui peut être facilement caché, énonce Kieron O’Connor.

Le père de Léliana est décédé avant d'avoir eu le temps de se soigner. Pour le directeur du Centre d'études sur les troubles obsessifs compulsifs, il faut traiter le problème avec une thérapie. Il faut surtout se départir graduellement de tous les objets accumulés.

On crée des catégories d’objets à se départir du plus facile au plus difficile et on progresse dans les catégories une par une jusqu’au point où on arrive à un espace qui n’est pas encombré, mentionne Kieron O’Connor. C’est une très mauvaise idée de se départir de tout d’un coup, ça traumatise la personne et le problème revient.

Léliana s’est tournée vers une campagne de sociofinancement sur le site Gofundme pour payer les frais de démolition. Elle espère aussi que son histoire aidera à mieux faire comprendre le TAC.

J’espère que ça va permettre d’ouvrir la discussion sur le trouble d’accumulation compulsive au Québec, parce qu’on n’en parle pas beaucoup, mentionne-t-elle. C’est un beau moyen d’en parler et d’essayer d’aller demander de l’aide.

Malgré des dernières années, Léliana Lacroix gardera toujours en tête un souvenir positif de son père. Elle compte profiter de la démolition de la maison pour tourner la page. Ça me permet de passer à autre chose, conclut-elle, de faire que ce terrain devient le mien et plus juste le terrain de mon père avec sa maladie, son histoire.

Estrie

Santé mentale