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Les limules sauvent des vies, mais qui va venir à leur rescousse?

On voit des limules sur la plage qui se dirigent vers le large.
Des limules sur la plage dans la baie du Delaware Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Véritable fossile vivant, la limule n'attire pas la sympathie avec son aspect plutôt repoussant. Pourtant, cet animal joue un rôle important, tant pour la survie de l'humain que pour celle d'oiseaux migrateurs qui viennent nicher au Canada. Si rien n'est fait pour mieux les protéger, tout pourrait basculer.

Un texte de Maxime Poiré, de La semaine verte

Chaque année, au printemps, des milliers de bécasseaux maubèches convergent vers la côte est américaine. Ces oiseaux migrateurs s’arrêtent aux bords de la baie du Delaware, à mi-chemin d’un voyage qui les mène de la Terre de Feu, aux confins de l’Amérique du Sud, jusqu’à leur aire de nidification dans l’Arctique canadien. Un périple de près de 15 000 km, qu’ils feront quelques mois plus tard en sens inverse.

On voit les oiseaux sur la plage.Des bécasseaux maubèches Photo : Radio-Canada

Les bécasseaux maubèches se nourrissent des oeufs de limules qui viennent s’accoupler et pondre sur les plages au même moment. Un garde-manger précieux, car les oeufs de cet arthropode assurent la survie de nombreux oiseaux et particulièrement celle des bécasseaux à un moment crucial de leur parcours migratoire, explique l'ornithologue québécois Christophe Buidin.

« Quand les bécasseaux maubèches arrivent dans la baie, ils font environ 110 grammes et ils vont prendre entre 70 et 80 grammes de gras qui va leur permettre de migrer dans le nord et d'avoir des réserves pour commencer la nidification, parce qu'il n'y a pas grand-chose à manger quand ils arrivent dans l'Arctique », précise M. Buidin, qui prête main-forte depuis une dizaine d’années à un groupe de chercheurs internationaux qui étudient les oiseaux de rivage au bord de la baie du Delaware.

On voit M. Buidin sur la plage, accroupi, qui prend un bécasseau dans sa main.L'ornithologue Christophe Buidin Photo : Radio-Canada

Mais cette communion fragile entre deux espèces est brisée. Depuis plus de cent ans, les pêcheurs de la côte est américaine ont débarqué sur les quais des dizaines de millions de limules. Pas pour les manger, mais pour s’en servir d’abord comme fertilisant et maintenant comme appât afin de capturer surtout des anguilles, destinées au marché de la restauration.

On voit des milliers de limules rassemblées par les pêcheurs sur un quai.Des milliers de limules rassemblées par les pêcheurs à Bowers Beach, en 1928. Photo : Delaware Public Archives

Résultat : il y a 20 ans, le groupe de chercheurs internationaux sur les oiseaux de rivage, dirigé par Larry Niles, a constaté que la quantité de limules qui venaient pondre leurs oeufs sur les plages de la baie du Delaware avait chuté de façon considérable.

Habituellement, nous trouvions 80 000 oeufs par mètre carré. L’année dernière, il n’y en avait que 2000 environ. Cette année, nous pensons qu’il y en aura 12 000. Donc, on voit que ça varie.

Larry Niles, Delaware Bay Shorebird Project
On voit M. Niles sur les dunes près de la plage. En arrière-plan se tient une quinzaine de personnes.Le chercheur Larry Niles, du Delaware Bay Shorebird Project Photo : Radio-Canada

Des mesures ont bien été mises en place par les autorités pour limiter le nombre de prises de limules, dont la situation est jugée préoccupante. Mais le mal était fait. Les bécasseaux maubèches en ont subi immédiatement les contrecoups.

« Il y a une vingtaine d'années, on parlait de plus de 100 000 individus qui venaient dans la baie ici pour se nourrir des oeufs de limules. Maintenant, on parle plus de 20 à 25 000 parce qu'il y a eu une surpêche des limules. Ça fait qu'il y a eu une diminution de la population assez drastique », constate Christophe Buidin.

Cette diminution est tellement importante qu’au Canada les bécasseaux maubèches de la sous-espèce rufa sont désormais considérés en voie de disparition.

Un animal venu de la nuit des temps

Les limules ne sont pas dangereuses. Malgré les apparences, elles ne sont pas vénéneuses et leur longue queue pointue leur sert d’appui pour se retourner lorsqu’elles se retrouvent échouées sur la plage.

On voit une limule sur le dos, échouée sur la plage.La limule se sert de sa queue pour se retourner lorsqu’elle est échouée sur la plage. Photo : Radio-Canada

La limule est un peu comme un animal préhistorique qui a survécu jusqu’à nos jours, explique Win Watson, professeur de zoologie à l’Université du New Hampshire.

Les plus vieux fossiles datent d’environ 450 millions d’années. Les limules font partie des rares espèces qui existent depuis aussi longtemps, qui n’ont pas beaucoup changé, mais qui se sont très bien adaptées à notre planète.

Win Watson, professeur de zoologie à l’Université du New Hampshire

Le professeur Watson s’intéresse aux limules depuis 1978. Avec son collègue Chris Chabot et leurs étudiants, ils tentent de mieux comprendre le comportement de cette créature.

« Les limules vivent dans des habitats variés, allant de la Floride jusqu’au Maine, et préfèrent en général les baies et les estuaires. Les limules sont apparentées aux araignées car ce sont des arachnides. Leur métabolisme est très lent et elles semblent flexibles quant à leurs besoins et résilientes face aux changements », dit Win Watson.

On voit les deux hommes en conversation. En arrière-plan, la mer.Win Watson, professeur de zoologie à l’Université du New Hampshire (à droite), en conversation avec son collègue Chris Chabot (à gauche). Photo : Radio-Canada

Les limules au coeur de la survie des humains

Les limules sont importantes pour les humains... et ce, grâce à leur sang. Un sang qui devient bleu au contact de l’air.

On voit une rangée de limules disposées sur des supports. On extirpe le sang de couleur bleu, qui s'accumule dans des récipients. Des employés de laboratoire procèdent à l'opération. Ils sont munis de masques et de vêtements de protection.Le sang des limules est extrait en laboratoire. Photo : Charles River Labs

Au début des années 70, des chercheurs ont découvert que le sang des limules réagit et coagule en présence de quantités infimes de contamination. À partir de là, ils ont réussi à créer un test nommé LAL, pour lysat d’amébocyte de limule. Utilisé partout sur la planète, ce test est d’une efficacité redoutable pour trouver les traces d'endotoxines bactériennes, potentiellement mortelles, dans tout ce qui doit être injecté ou placé à l’intérieur du corps humain.

Si on met quelque chose de contaminé dans notre corps, il va en résulter un état de choc. C’est pour ça que nous testons avec cette substance tout ce que nous introduisons dans le corps humain.

Win Watson, professeur de zoologie à l’Université du New Hampshire

Un marché lucratif remis en question

Ce test est une vraie mine d’or pour les compagnies biomédicales qui le produisent. Le précieux sang des limules se vend près de 15 000 $ le litre. Pour satisfaire la demande, près de 500 000 limules sont capturées par année pour servir à la fabrication du test LAL. En laboratoire, on prélève alors 30 % de leur sang avant de les remettre à l’eau vivantes.

On voit une rangée de limules disposées sur des supports. On extirpe le sang de couleur bleu, qui s'accumule dans des récipients. Des employés de laboratoire procèdent à l'opération. Ils sont munis de vêtements de protection.Le sang des limules est extrait en laboratoire. Photo : Charles River Labs

Mais il y a un hic. Les compagnies biomédicales prétendent que 15 % des limules ne survivent pas à cette opération. D’autres sources indépendantes pensent que c’est plutôt un taux de mortalité de 30 % dont il est question.

L’équipe de chercheurs du New Hampshire a recréé le processus utilisé par les compagnies biomédicales. Leurs recherches ont démontré qu’en plus de la ponction de sang de 30 %, la chaleur et le manque d’oxygène font en sorte qu’une fois remises à l’eau, les limules sont souvent désorientées et arrivent moins facilement à se reproduire.

On voit M. Chabot près de l'eau qui tient une limule dans sa main. À droite son disposées des éprouvettes dans un support.Le chercheur Chris Chabot s'apprête à effectuer une ponction sur une limule aux fins d'analyse. Photo : Radio-Canada

Cette situation est déplorable, croit Larry Niles qui appelle à un meilleur encadrement :

L’industrie qui produit le test LAL tue probablement deux fois plus de limules qu’elle ne l’admet. Il n’y a pratiquement aucune réglementation qui les protège.

Larry Niles, Delaware Bay Shorebird Project

Il y a de l’espoir

Des chercheurs ont trouvé une façon de recréer le test LAL de façon synthétique. Plus besoin du sang des limules.

Deborah Cramer suit ce dossier depuis des années. Elle est chercheuse invitée à l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT), et elle a écrit un livre sur la relation entre les limules et les bécasseaux maubèches.

« Il aura fallu 20 ans aux généticiens pour mettre au point cette enzyme qui assure la coagulation. Cet animal, qui semble si simple, est en réalité très complexe », dit-elle.

On voit Mme Cramer en entrevue à la caméra.Deborah Cramer, auteure et chercheuse invitée au MIT Photo : Radio-Canada

Elle croit que la solution passe par ce nouveau test synthétique.

« Une compagnie pharmaceutique utilise depuis le mois dernier la version synthétique du test. Cela va réduire de 90 % l'utilisation du test à base de sang de limule. C’est plus économique et plus efficace », explique Mme Cramer.

Il faut agir rapidement, selon elle, car au cours des prochaines années la demande pour le test LAL ne fera qu’augmenter partout sur la planète.

La demande pour le test à base de sang de limule n’est pas près de s’essouffler avec l’émergence de marchés comme ceux de la Chine, de l’Inde et du Brésil. Mais si la demande ne cesse de croître, le nombre de limules, lui, n’augmente pas. Il y aura sûrement de la pression pour trouver une solution de rechange.

Deborah Cramer, auteure et chercheuse invitée, Institut de technologie du Massachusetts (MIT)

Quel avenir pour les limules?

Pour Larry Niles, les pêcheurs et les compagnies biomédicales doivent en faire plus pour assurer la survie des limules.

En fait, la pêche aux limules est la plus lucrative dans cette baie. Certains pêcheurs les utilisent comme appâts, ce qui est ridicule. Quant à ceux qui les saignent, c'est à se demander s'ils se soucient même de la vie de l'animal.

Larry Niles, Delaware Bay Shorebird Project

Nous avons contacté les compagnies biomédicales qui se servent des limules pour en extraire le sang et fabriquer le test LAL. Elles ne nous ont pas répondu, ou ont décliné nos demandes d’entrevues.

Comme l’avenir des limules est incertain, il faut passer à l’action dès maintenant, croient les experts. Tout le monde devra y mettre du sien.

« J'aimerais être optimiste parce que je suis quelqu’un d’optimiste. Mais l’humain a réussi très efficacement à éliminer plusieurs espèces », constate Win Watson.

Je pense qu’une réglementation beaucoup plus sévère est nécessaire. Il faut aussi éduquer les citoyens, les rendre amoureux des limules comme ils le sont des baleines. Je crois que c’est comme ça qu’on pourra les aider.

Win Watson, professeur de zoologie à l'Université du New Hampshire

Le reportage de Maxime Poiré et Michel Sylvestre est diffusé à l'émission La semaine verte, samedi, à 17 h, à ICI Radio-Canada Télé.

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