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Le ministre Carmant défend l'idée de hausser l'âge légal pour acheter du cannabis à 21 ans

Véronique Prince fait part des réactions.
Radio-Canada

Le ministre québécois délégué à la Santé Lionel Carmant rejette l'argument selon lequel hausser à 21 ans l'âge légal pour acheter du cannabis va précipiter les Québécois de 18 à 20 ans dans les bras du crime organisé, comme l'avancent de nombreux opposants, dont le premier ministre canadien Justin Trudeau.

Un texte de François Messier

« Je réfute cet argument fataliste », a plaidé l'ancien directeur du service de neurologie de l’Hôpital Sainte-Justine lors d'une conférence de presse donnée mercredi après-midi dans une école secondaire de Québec, en compagnie de représentants de plusieurs fédérations médicales qui lui offrent leur appui.

Il faut comprendre qu’un adolescent de 15 à 17 ans sur 3 consomme déjà. Personne ne serait assez inconscient pour suggérer de diminuer l'âge légal pour consommer du cannabis à 15 ans. L’argument du marché illicite ne tient pas la route.

Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé

Le ministre Carmant affirme que le projet de loi à ce sujet, qu'il a déposé en matinée à l'Assemblée nationale, est motivé par la volonté du gouvernement de « protéger les jeunes contre les dangers bien réels du cannabis et notre désir d’adresser [sic] les besoins en santé mentale de nos ados et de nos jeunes adultes ».

« Notre intention est de lancer un message clair aux milliers de jeunes du Québec : le cannabis n'est pas un produit banal, c’est une substance qui affecte le développement de votre cerveau, a-t-il ajouté. En ma qualité de neurologue pédiatre, j'ai été témoin des méfaits de la consommation précoce de cannabis récréatif en traitant des enfants qui sont arrivés en coma ou encore en psychose post-cannabis. »

Lorsqu’il est question du cannabis, mon jugement est guidé par une seule chose : la protection de la santé des jeunes, en retardant la première consommation le plus possible, et surtout en évitant de banaliser son usage.

Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé

Amende ou formation

M. Carmant a précisé que les jeunes de 18 à 20 ans qui seront arrêtés en possession de cannabis s'exposeront à une amende de 100 $, à moins qu'ils n'acceptent d'être dirigés vers une séance de formation et d'éducation. Il soutient que les policiers ne seront pas encouragés à faire une « chasse aux sorcières » pour autant, mais qu'ils pourront intervenir en cas de « situation abusive ».

Le ministre n'a pas été ébranlé lorsqu'une journaliste lui a signalé que deux jeunes de 18 ans de l'école où il faisait sa conférence faisaient valoir qu'ils pouvaient facilement se procurer du cannabis, parfois même lors d'une pause entre deux cours.

« On se fie à la sécurité publique qui, avec le programme ACCES [Cannabis], va commencer à intervenir au niveau de la contrebande de cannabis [...] Si on fait de l’éducation et de la prévention, ces chiffres vont finir par diminuer », a-t-il dit. Selon Lionel Carmant, Québec investira 25 millions de dollars annuellement pour sensibiliser les jeunes.

Le ministre délégué à la Santé a reconnu sans détour que la littérature médicale sur laquelle il se fonde pour hausser l'âge légal pour acheter du cannabis fait état de dommages au cerveau chez les consommateurs jusqu'à l'âge de 25 ans, plutôt que 21 ans.

« On a fait un compromis entre la science et l'acceptabilité sociale », a-t-il dit à ce sujet. « Si j'avais été le seul à choisir, j'aurais peut-être mis la barre à 25 ans. »

Le projet de loi de Lionel Carmant concrétise une promesse électorale de la Coalition avenir Québec (CAQ), qui défend cette position depuis plus d'un an. Même si le cannabis est maintenant légal, en consommer n’est pas banal pour autant, soutient en somme le gouvernement.

On a été très clair, on a eu un mandat clair. Moi je veux envoyer un message très clair aux jeunes : ce n’est pas une bonne idée de consommer du cannabis. Ça peut amener des problèmes de santé mentale graves, comme la schizophrénie.

François Legault, premier ministre du Québec

Interdiction de fumer dans tous les lieux publics

Le projet de loi de la CAQ durcit aussi l’approche préconisée par le gouvernement Couillard en interdisant la consommation de cannabis dans tous les lieux publics. Cela inclut les voies publiques et tous les lieux extérieurs qui accueillent le public (parcs, terrains de jeu et de sport ou de camps de jour).

Cette interdiction tous azimuts dans les lieux publics suscite aussi son lot de critiques, dont celles de la mairesse de Montréal, Valérie Plante. « Le message que les gens doivent comprendre, c’est “le cannabis est légal, vous ne pouvez pas fumer chez vous, et vous ne pouvez pas fumer dans les lieux publics” », a-t-elle commenté en début d'après-midi.

Valérie Plante, en point de presse. La mairesse de Montréal, Valérie Plante Photo : Radio-Canada

Interrogé à ce sujet, Lionel Carmant a convenu que les Québécois devront se contenter de fumer uniquement dans les « lieux privés ». Pour les locataires qui se verront interdire de fumer du cannabis par des propriétaires, « on leur propose d’utiliser la forme huile qui est déjà sur le marché ou d’en consommer dans l’alimentation », a-t-il ajouté.

Le ministre n'a pas été davantage ébranlé par un autre grief de la mairesse Plante, selon lequel Québec va « à l'encontre du principe de l'autonomie des villes » en légiférant à ce sujet. Laisser chaque municipalité déterminer son approche engendrait une situation « très confuse », a-t-il dit, et il convenait de « simplifier les choses » pour tout le monde.

Le projet de loi interdit aussi :

  • la possession de cannabis sur les terrains, dans les locaux ou dans les bâtiments des établissements d’enseignement collégial ou universitaire, à l'exception des résidences universitaires;
  • à la Société québécoise du cannabis (SQDC) d’exploiter un établissement à moins de 250 mètres des établissements d’enseignement collégial ou universitaire.

Lorsque le projet de loi sera adopté, au terme de « courtes » consultations, selon le leader parlementaire du gouvernement, Simon Jolin-Barrette, le Québec sera la province canadienne où l'âge légal pour acheter du cannabis sera le plus élevé.

Ailleurs au pays, l'âge légal est fixé à 18 ou 19 ans.

Interrogé sur la possibilité qu'interdire à des adultes de consommer du cannabis soit contesté devant les tribunaux, le ministre Carmant a soutenu que le gouvernement a des avis juridiques lui démontrant que le projet de loi respecte la loi fédérale dans la lettre et l'esprit.

« On croit que notre loi est défendable, a-t-il dit. On est prêt à la défendre. »

M. Carmant dit espérer que le projet de loi sera adopté au retour de la période des Fêtes.

Une ligne dure mal accueillie

Interpellé à son arrivée au caucus libéral en matinée, le premier ministre canadien n'a pas caché qu'il aurait préféré que l'âge légal pour acheter et posséder du cannabis reste fixé à 18 ans, comme l'a préconisé son gouvernement.

Tout en reconnaissant que Québec est libre d’agir à sa guise sur cet aspect, Justin Trudeau dit douter, comme il l'a déjà évoqué, que ce soit la meilleure façon de « protéger les jeunes » et de sortir le crime organisé de ce marché.

Un jeune de 18 ans, cette semaine, pourrait aller acheter du cannabis de façon légale, mais dans quelques mois, peut-être il devra aller l’acheter chez les Hells.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Le porte-parole du Parti libéral du Québec en matière de santé, André Fortin, soutient que l'approche du gouvernement Legault « n'améliorera pas le bilan de santé publique et va causer du tort aux consommateurs » de cannabis de moins de 21 ans.

Il souligne que 31 % des Québécois de 18 à 24 ans consomment du cannabis et qu'il serait préférable qu'ils puissent continuer de s'en procurer dans les établissements de la SQDC, où sont vendus des produits qui ont une plus faible teneur en THC, le principal composé psychoactif du cannabis.

M. Fortin déplore en outre que la règle interdisant à la SQDC d’exploiter un établissement à moins de 250 mètres d'un cégep ou d'une université, ce qui pourrait entraîner le déménagement de succursales, et donc des coûts pour l'État.

Le ministre Carmant a confirmé que cela ne concerne à l'heure actuelle qu'une seule succursale, située dans l'arrondissement de Sainte-Foy. Elle fermera ses portes lorsque son bail sera arrivé à échéance, a-t-il confirmé.

En ce qui concerne l'interdiction de consommer du cannabis dans tous les lieux publics, M. Fortin rappelle que son gouvernement avait opté pour une approche hybride en décrétant certaines interdictions, mais en permettant aux municipalités de prendre certaines décisions.

Cela visait, selon lui, à répondre aux demandes de certaines municipalités, dont Montréal, qui craignent que des locataires ne pouvant pas fumer dans leur logement n'aient en bout de piste aucun endroit pour le faire.

À Montréal, l'administration Plante préconise d'interdire la consommation dans les lieux où la consommation du tabac est déjà proscrite, et dans certains autres endroits, comme les abribus et les terrains des cégeps et universités.

Le chef péquiste intérimaire, Pascal Bérubé, et la co-porte-parole de Québec solidaire, Manon Massé, avaient aussi dénoncé mardi l'approche de la CAQ, en faisant valoir que les jeunes de moins de 21 ans allaient être contraints de s'approvisionner auprès du crime organisé.

« Le crime organisé va être très heureux de l’annonce », a commenté M. Bérubé, qui dénonçait une « position idéologique » de la CAQ. Selon lui, l'âge légal pour acheter et posséder du cannabis devrait être le même que pour l'alcool.

« On pense que M. Legault se trompe », a renchéri Mme Massé. Selon elle, les Québécois de moins de 21 ans continueront de s'approvisionner auprès du crime organisé, quitte à y trouver de la « mauvaise dope ».

Des médecins ravis

Lionel Carmant a déclaré en conférence de presse que la hausse de l'âge légal pour consommer du cannabis a l'appui des fédérations représentant les médecins spécialistes, les omnipraticiens, les psychiatres, les urgentologues et les neurologues, ainsi que de la Fédération des comités de parents du Québec.

La présidente de la Fédération des médecins spécialistes, Diane Francoeur, a elle-même salué le projet de loi du ministre. Elle a plaidé que la prévalence de nombreuses maladies et troubles de la santé augmente chez les jeunes de moins de 21 ans qui fument du cannabis et que de nombreuses études démontrent les effets délétères que la drogue peut avoir sur leur cerveau.

La présidente de l'Association des médecins psychiatres du Québec, Karine Igartua, s'est aussi réjouie de la décision du ministre. Elle a souligné l'effet que la consommation de cannabis peut avoir sur l'apprentissage, la maturité affective et le développement de maladies mentales.

Plus tôt dans la journée, l'Association des spécialistes en médecine d'urgence du Québec avait aussi fait savoir dans un communiqué qu'elle appuie le projet de loi, afin de protéger le cerveau des jeunes, qui n'atteint pas sa pleine maturité avant l'âge de 25 ans.

« Au Québec, la consommation de cannabis est déjà trop banalisée. Nous voyons des jeunes souffrant de psychoses toxiques et victimes d'accidents dus aux facultés affaiblies par le cannabis et autres drogues », affirme le Dr Gilbert Boucher, président de l'Association.

Ce n'est pas parce que le cannabis est légal qu'il est sans danger. Toute action gouvernementale qui contribue à faire comprendre ce message est bienvenue.

Le Dr Gilbert Boucher, président de l'Association des spécialistes en médecine d'urgence

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