•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Santé mentale des agriculteurs : des besoins criants, mais peu de ressources

Vue de près du sol d'un champ labouré sans culture agricole, et une vieille grange en arrière-plan.
Les conditions météorologiques changeantes, comme d'importantes sécheresses, peuvent coûter cher aux agriculteurs. Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Conditions météorologiques imprévisibles, éclosions de maladies animales, isolement social, gestion d'un lourd fardeau financier : les facteurs de stress auxquels font face les agriculteurs sont nombreux. Pourtant, peu d'experts s'intéressent à la pression particulière que subissent les cultivateurs, et les ressources adaptées se font toujours attendre.

Un texte de Rose St-Pierre

Charles Desmarais cultive du maïs depuis des dizaines d’années dans le Sud-Ouest de l’Ontario. Il y a quelques jours, il a trouvé dans sa boîte aux lettres une brochure traitant de la détresse vécue par les agriculteurs.

Le document d’information, produit par Financement agricole Canada, est acheminé à tous les agriculteurs du pays depuis quelques semaines.

On en parle plus, explique celui qui a perdu une partie de sa production annuelle de maïs à cause des fortes pluies estivales.

L’initiative, financée en partie par le gouvernement fédéral, s’ajoute à une série d’investissements d’Ottawa afin d’améliorer les services de santé mentale destinés aux agriculteurs.

Le taux de suicide, dans cette profession, serait deux fois plus élevé que celui de la population générale.

C’est pas comme un gars qui travaille dans une usine qui fait 8000 morceaux à l’heure et, si ça marche pas, on en fera 8000 différents demain. Nous autres, on a 35 … 40 chances dans nos vies. On peut pas manquer un cycle, précise M. Desmarais.

Un homme est assis devant une table, on aperçoit un tracteur par la fenêtre. Le producteur de maïs Charles Desmarais croit que les conditions météorologiques imprévisibles, les dettes et les accords commerciaux expliquent en partie l'anxiété vécue par les agriculteurs. Photo : Radio-Canada / Rose St-Pierre

Même son de cloche pour l’agriculteur Rosaire Lauzon, qui considère que la profession implique un niveau de stress difficilement comparable à celui d’autres métiers.

Malgré les efforts de sensibilisation du gouvernement, le cultivateur maraîcher s’étonne que des jeunes souhaitent encore se lancer en agriculture.

Mes deux neveux, ça paraît qu’ils ont les pieds plantés à devenir cultivateurs, mais je peux pas comprendre pourquoi ils voudraient. C’est trop de stress. Pour moi, c’est trop tard, dit-il.

Même si l’agriculteur accumule 36 ans de métier, il dit se préparer à chaque récolte avec le même stress et traverser les périodes d’incertitude à bout de se débattre.

Un homme se photographie à côté de plusieurs vaches. Rudolf Zubler possède un élevage de vaches et de boeufs dans le Sud-Ouest de l'Ontario. Photo : Rudolf Zubler

Les éleveurs de bovins comme Rudolf Zubler traversent eux aussi des périodes d’incertitude. Impossible de prendre des vacances en cas d’épuisement professionnel.

J’ai du personnel qui a eu des problèmes de santé mentale, on a eu des amis suicidaires dans la profession.

Rudolf Zubler, éleveur

M. Zubler évoque les pressions financières, les aléas du marché et l’isolement des agriculteurs qui passent plusieurs heures seuls. La charge de travail, lourde et constante, explique aussi l’épuisement professionnel, selon lui.

Mais M. Zubler ajoute que, dans un milieu encore dominé par des hommes, demander de l’aide reste tabou. On a cette idée qu’il faut être tough [solide] comme on dit, faut pouvoir porter tout ça sur ses épaules; on se débrouille tout seul, on est le super héros du coin, explique-t-il.

Les agriculteurs plus stressés

Jusqu’à présent, peu d’experts se sont intéressés au stress professionnel vécu dans le monde agricole. Au Canada, un seul groupe de chercheurs s’est penché sur le sujet.

L’enquête nationale menée par la professeure associée à l’Université Guelph Andria Jones-Bitton a permis de recueillir des données auprès de 1100 agriculteurs de tous les secteurs. L’étude a révélé que les exploitants agricoles sont exposés à des niveaux de stress, d’anxiété et de dépression plus élevés que ceux de la population générale.

Environ 45 % des agriculteurs interrogés étaient très stressés; 58 % et 35 % présentaient des symptômes d’anxiété et de dépression.

45 % des agriculteurs sont très stressés - 58 % présentent des symptômes d’anxiété - 35 % souffrent de dépressionLa santé mentale des agriculteurs au Canada - Source : Andria Jones-Bitton, Collège vétérinaire de l’Ontario, Université de Guelph Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

Du côté de l’Union des cultivateurs franco-ontariens, on s’inquiète de ces résultats.

Selon Geneviève Souligny, agente de communication de l’Union, le milieu agricole commence à peine à lever le voile sur la détresse psychologique dans le monde agricole.

On connaissait tous quelqu’un autour de nous qui était stressé, on pensait que c’était quelque chose qu’on pourrait surmonter, mais on réalise de plus en plus que ça peut avoir des conséquences très graves, comme le suicide dans certains cas, dit-elle.

Mme Souligny dit espérer que davantage de ressources en santé mentale adaptées au monde agricole seront mises en place dans les prochaines années.

Initiatives ailleurs au pays

Pour l'instant, il n'existe aucune stratégie nationale en matière de santé mentale en milieu agricole au pays. Chaque province développe ainsi ses propres initiatives.

En Saskatchewan, deux agricultrices ont lancé l’initiative Do More Ag il y a un an, espérant ainsi lancer une discussion nationale sur la santé mentale des fermiers. L’objectif de la fondation est d’encourager les agriculteurs à briser le tabou entourant les problèmes de santé mentale et d’aller chercher de l’aide.

Au Québec, l’Union des producteurs agricoles a engagé plusieurs travailleurs de rang qui, à la manière du travailleur de rue, interviennent de manière préventive auprès des agriculteurs afin de détecter des signes de détresse psychologique.

Des travailleurs professionnels qui oeuvrent auprès des producteurs agricoles, comme des vétérinaires ou des agronomes, ont également été formés par l’Association québécoise pour la prévention du suicide (AQPS). Ces sentinelles savent reconnaître les signes de stress et d’anxiété et peuvent diriger l’agriculteur vers les ressources d’aide existantes.

Windsor

Santé mentale