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Climat de travail « toxique » dénoncé chez Oasis

Au lancement de la campagne 16 jours d'activisme contre la violence faite aux femmes.
Des employées anciennes et actuelles d'Oasis Centre des femmes dénoncent un climat de travail « toxique » au sein de l'organisme. Photo: Radio-Canada / Natasha MacDonald Dupuis
Radio-Canada

Une trentaine de licenciements et de démissions en cinq ans. Des plaintes acheminées au gouvernement ontarien qui n'aboutiraient pas. Des employées, anciennes et actuelles, de l'organisme torontois Oasis Centre des femmes brisent le silence.

Un dossier de Philippe de Montigny

Imaginez une réunion du personnel où l'on vous dit qu’on peut vous mettre à la porte, que vous êtes remplaçable, que votre travail ne vaut rien.

Imaginez une directrice générale qui dénigre vos opinions, qui remet en doute votre féminisme, qui cultive la méfiance au sein de son équipe et qui vous chasse quand vous questionnez son autorité.

C’est ce que disent avoir vécu plusieurs femmes qui ont été ou qui sont toujours à l’emploi d'Oasis, le seul organisme offrant aux femmes francophones à Toronto qui sont victimes de violence, une gamme de services en français.

Selon elles, le climat qui règne dans ce bureau est « malsain » et « toxique » et la directrice générale, Dada Gasirabo, y aurait grandement contribué.

Des employées sont venues dans mon bureau en larmes.

Odette Ebenye Doumbé, ancienne employée d’Oasis

Parmi l’équipe normalement constituée d’une vingtaine d’employées, elles sont au moins 32 à avoir quitté Oasis au cours des cinq dernières années, selon nos sources proches de l’organisme. Nous pouvons seulement confirmer que près de la moitié d’entre elles ont été licenciées par la direction au cours de cette période, mais il nous est impossible de vérifier les raisons qui expliquent chacun de ces départs. Il y a toutefois des thèmes récurrents parmi les femmes à qui nous avons parlé.

C'est le cas notamment d’Odette Ebenye Doumbé, qui a travaillé pendant quatre ans chez Oasis, entre 2012 et 2016, d’abord comme agente de liaison, puis comme gestionnaire des programmes.

J'ai demandé à savoir pour quelle raison j'ai été licenciée. La direction m'a fait savoir qu'elle n'avait aucune raison de se justifier. Je dois dire que je n'avais eu aucun avertissement. Je n'ai pas commis de faute, sinon on me l'aurait dit, explique-t-elle.

Selon Mme Doumbé, ce taux de roulement menace la relation de confiance entre les clientes et les intervenantes d’Oasis, qui prend souvent plusieurs mois à se forger.

Ces femmes ont vécu et ont subi de la violence. Ce n'est pas facile pour elles de devoir à chaque fois recommencer à raconter leur vécu parce qu'elles revivent cette violence-là, affirme l’ancienne gestionnaire des programmes.

La directrice générale montrée du doigt

Directrice générale chez Oasis depuis 2010, Dada Gasirabo a longtemps travaillé comme intervenante de première ligne auprès de femmes vulnérables.

Elle a aussi été coordonnatrice provinciale d’une campagne de sensibilisation à l’Action ontarienne contre la violence faite aux femmes, un regroupement d’organismes dont Oasis est membre.

L’an dernier, le Collège Boréal lui a conféré un diplôme honorifique, reconnaissant sa contribution en tant que féministe et militante pour les droits des femmes.

Dada Gasirabo devant une affiche de la campagne de sensibilisation contre la violence faite aux femmes.Dada Gasirabo, directrice générale de l'organisme Oasis Centre des femmes de Toronto. Photo : Radio-Canada

Mais entre les murs d’Oasis, des employées rapportent avoir vu tout le contraire en leur directrice.

Radio-Canada a accepté d’accorder l’anonymat aux employées actuelles et aux anciennes qui œuvrent toujours dans le milieu parce qu'elles craignent des représailles.

Elle avait certaines qualités de leader qui sont bonnes, mais elle était plutôt dictatrice, affirme Geneviève (nom inventé pour cet article afin de protéger son identité).

Elle affirme que Mme Gasirabo convoquait régulièrement des réunions d’équipe obligatoires à la dernière minute, ce qui forçait les intervenantes à annuler des rendez-vous avec leurs clientes.

Dans le cadre de ses fonctions, l’intervenante dit qu’elle rencontrait des victimes de violence conjugale et qu’elle les accompagnait parfois en cour.

On était très frustrées, affirme Geneviève, d’autant plus que ces réunions sans préavis étaient convoquées pour discuter de sujets banals et non urgents. L’ancienne employée se souvient que l’une de ces réunions portait sur la prostitution.

Elle était offusquée que tu aies une opinion, que tu puisses penser indépendamment, que tu puisses avoir un avis autre que le sien. Et elle faisait des petites affaires pour contrôler tout le monde. Ça commençait par être petit, mais ça devenait de plus en plus sérieux, dit-elle.

Dans d’autres réunions, Mme Gasirabo aurait indiqué aux membres de son équipe qu’aucune d’entre elles n’avait de qualités uniques et qu’elles étaient toutes remplaçables. Elle a dit : "Je peux vous mettre à la porte, n'importe qui, n'importe quand", raconte Geneviève.

La directrice a également imposé un règlement interdisant aux employées qui ne sont pas gestionnaires d’aller faire caca dans la toilette située dans le bureau d’Oasis entre certaines heures, selon plusieurs anciennes employées.

Déguisée en victime de violence

Pendant son bref passage comme agente aux relations communautaires chez Oasis, Paige Galette se souvient d’une expérience qui l’a profondément troublée.

Le 31 octobre 2014, une collègue lui dit qu’une femme a spécifiquement demandé à lui parler. Cette dernière porte une perruque et des lunettes de soleil, ce qui n’a rien d’anormal pour Paige puisque de nombreuses clientes d’Oasis préfèrent garder l’anonymat.

Elle trouve un peu louche d’être sollicitée parce qu’elle venait de commencer quelques semaines plus tôt et qu’elle n’était pas intervenante de première ligne. Mais Paige choisit tout de même d’écouter la femme, qui disait avoir été violée.

Après une longue discussion, au moment où la jeune employée s’apprêtait à appeler un refuge, la femme se dévoile. C’est Dada qui enlève sa perruque et ses lunettes et elle me dit : "Joyeux Halloween!", affirme Paige.

La jeune employée s’est dite dégoûtée et vexée par cette « blague de mauvais goût » et des rires qui se sont échappés de certaines collègues au bureau.

Quand une directrice générale d’un tel organisme fait un jeu de ce genre, pour moi, c’est un manque de respect pour les femmes qui sont victimes et survivantes d’abus et de violence, dit-elle.

Paige Galette, ancienne employée d'OasisPaige Galette, ancienne employée d'Oasis. Photo : Radio-Canada / Philippe de Montigny

L’expérience de Paige ne serait pas un cas isolé : la directrice générale en a fait une « tradition » à Oasis, selon Mme Doumbé. Elle se déguisait, se faisant passer pour une cliente. Son histoire était qu'elle était une travailleuse du sexe qui venait de se faire violer. L'histoire pouvait avoir quelques variantes, explique l’ancienne gestionnaire des programmes.

Théonille Mukabarasi, qui gérait le programme Élan chez Oasis, se souvient avoir été « surprise » la première fois en voyant sa directrice se déguiser de la sorte.

On était étonné qu’elle ait fait ça, affirme l’ancienne employée, qui dit par ailleurs avoir eu une expérience de travail généralement positive chez Oasis. Elle a démissionné de l’organisme de son propre chef pour accepter un meilleur emploi.

Licenciées sans motif

Paige Galette dit avoir été licenciée à la fin de sa période d'essai, sans explication, et ce, même si son évaluation par sa superviseure à l’époque était positive.

Quelques jours avant son licenciement, elle dit qu’elle avait demandé à Dada Gasirabo d’être payée pour des congés annuels qui lui ont été autorisés par sa superviseure en décembre et que la directrice aurait refusé de débourser.

Paige lui aurait donc indiqué avoir contacté le ministère provincial du Travail et des amis qui travaillent dans des syndicats, qui lui auraient tous donné raison.

Selon Paige, la directrice lui aurait répondu : Ce qui se passe à Oasis reste à Oasis.

Il y avait des choses comme ça qu’elle faisait très souvent, qu’elle se permettait et les employées ne disaient rien de peur de se faire congédier.

Paige Galette, ancienne employée d’Oasis

Murielle Harasse est la plus récente employée d’Oasis à avoir perdu son emploi dans cette vague de licenciements.

Elle trouve la situation injuste parce qu’elle n’a pas été soumise à une évaluation en bonne et due forme après sa période d'essai de trois mois, qui a été prolongée.

Lorsqu’elle a été licenciée au terme de cette période d’essai rallongée, en août dernier, seule son « incompétence » a été citée comme explication, sans détails de la part de la direction. Elle ajoute qu’elle n’a d’ailleurs toujours pas reçu son indemnité de licenciement.

Murielle HarasseMurielle Harasse, ancienne employée d'Oasis, dit avoir été licenciée injustement, sans explication. Photo : Radio-Canada / Philippe de Montigny

L’avocate de formation, en quête d’explications, a donc tenté d’interroger le conseil d’administration lors de l’assemblée générale annuelle d’Oasis en septembre dernier.

Le conseil d'administration a été absolument muet […]. À mon avis, quand il y a une répétition de dénonciation, quand bien même ce serait anonyme, rien n'empêche de faire une enquête, dit-elle.

Après son intervention à l’assemblée générale annuelle et une publication sur les réseaux sociaux dénonçant les pratiques chez Oasis, Mme Harasse a reçu une lettre des avocats d’Oasis menaçant de la poursuivre en diffamation.

Menace de poursuite en diffamation.Murielle Harasse a reçu une lettre des avocats d'Oasis menaçant de la poursuivre en diffamation à la suite de son intervention à l'assemblée annuelle et de publications sur les réseaux sociaux. Photo : Radio-Canada

La présidente du conseil d’administration d’Oasis, Julia Ballerio-Dupé, dit s’être penchée sur le dossier lorsqu'elle a été contactée par Radio-Canada en novembre. Il s’agit d’allégations sérieuses et nous aurons besoin de suffisamment de temps pour les examiner de manière rigoureuse, a-t-elle répondu par courriel.

La présidente a refusé de nous accorder une entrevue. Elle n’a pas commenté les allégations ni précisé les démarches entreprises dans le cadre de l’enquête interne, citant la confidentialité des clientes et des employées d’Oasis.

Dans une déclaration écrite, la présidente a répondu au nom de l’organisme : Nous encourageons les commentaires et suggestions provenant des membres de notre équipe, et cherchons à fournir les ressources et l’encadrement nécessaires afin de favoriser un environnement ouvert, transparent et sécuritaire.

Nous sommes fières du travail accompli jour après jour par nos employées dévouées et du niveau de satisfaction de notre clientèle.

Julia Ballerio-Dupé, présidente du conseil d’administration, Oasis Centre des femmes

Questionnée sur le taux de roulement, la présidente a également répondu par écrit que les salaires ne sont pas si élevés vu que l’organisme est restreint par les subventions des ministères. Elle n’a pas commenté les licenciements, citant encore une fois le principe de confidentialité.

Nouvellement syndiquées

Les employées d’Oasis se sont officiellement syndiquées en janvier 2017. Il aura fallu un an et demi avant qu’elles signent leur première convention collective avec leur direction, en octobre dernier.

Au fond, on voit qu’il y a beaucoup d'amertume. Des gestionnaires nous ont dit qu'elles se sont senties trahies par le syndicat, affirme Francesca (un nom inventé pour protéger son anonymat).

D’anciennes employées, qui ont tenté de dénoncer des situations auprès du conseil d’administration et du gouvernement ontarien, disent s’être heurtées à des murs.

En novembre 2016, Mme Doumbé a soumis une plainte aux différents ministères du gouvernement ontarien qui subventionnent Oasis. Selon son dernier rapport annuel, l’organisme reçoit annuellement plus de 1,5 million de dollars de la province.

Une dizaine de femmes assistent au forum.Le forum organisé par Oasis centre des femmes s'est déroulé le 5 décembre au Collège Boréal, à Toronto. Photo : Radio-Canada / Catherine Poisson

Huit mois plus tard, des représentants des ministères du Procureur général et des Services sociaux à l’époque ont organisé un entretien téléphonique avec la plaignante.

Ils lui ont dit que les ministères ne font pas d’ingérence et qu’elle aurait dû soumettre sa plainte au conseil d’administration. Mme Doumbé affirme que le gouvernement ontarien aurait acheminé sa plainte et d’autres à l’endroit d’Oasis, directement au conseil.

Le ministère du Procureur général, le principal bailleur de fonds de l’organisme avec un financement de près de 730 000 $ en 2017, n’a pas confirmé ce qui a découlé de l’entretien téléphonique.

Le ministère a la responsabilité de surveiller la livraison des programmes, mais pas la gouvernance de l’organisme ni ses ressources humaines, a répondu la porte-parole Jessica Trépanier, dans une déclaration envoyée par courriel.

Elle n’a pas non plus indiqué si une enquête serait maintenant lancée, alors que le taux de roulement peut avoir des conséquences bien réelles pour les clientes et l'offre des services.

C'est dommage que les bailleurs de fonds, en fermant les yeux, se rendent complices de cette situation, affirme Mme Doumbé.

La directrice générale, pour sa part, a refusé de nous accorder une entrevue, estimant que les allégations soulevées dans ce reportage sont « non fondées ».

Dans un courriel, Dada Gasirabo a précisé que ni l'organisme, ni le CA, ni le syndicat n'ont reçu de plaintes ou de propos négatifs par rapport à l'organisme [ou] la direction générale.

Cette affirmation contredit un courriel acheminé à Mme Doumbé par les avocats d’Oasis, dans lequel ils affirment que l’organisme a été contacté par quatre ministères concernant la plainte de l’ancienne employée.

Les avocats d’Oasis ont même ajouté une clause de non-dénigrement dans l’offre de quittance de la plaignante pour qu’elle cesse ses démarches auprès du gouvernement ontarien et toute autre éventuelle plainte.

Échange de courriels entre les avocats d'Oasis et la plaignante, Odette Doumbé.Agrandir l’imageÉchange de courriels entre les avocats d'Oasis et la plaignante, Odette Doumbé. Photo : Odette Ebenye Doumbé

Mme Gasirabo mentionne par ailleurs que l’organisme est doté de politiques et de procédures internes permettant aux employées, actuelles ou anciennes, de déposer une plainte ou qu’elles peuvent faire appel au syndicat.

Le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) dit toutefois avoir les mains liées : tout comportement abusif ou inapproprié survenu avant la signature de la convention collective, qui a eu lieu le 5 octobre dernier, ne peut faire l’objet d'un grief.

Il n’y a aucun doute que des problèmes se sont posés sur ce lieu de travail dans le passé. Il faudra plus que quelques mois pour transformer une culture toxique dans le lieu de travail, souligne la conseillère syndicale au SCFP national, Andrea Addario, dans une déclaration envoyée par courriel.

Murielle Harasse, pour sa part, se désole du fait que ni le conseil d’administration ni le gouvernement ontarien, qui sont tous deux redevables aux contribuables et à la clientèle vulnérable d'Oasis, ne semblent prendre la situation au sérieux.

Quand une direction, au fil des années, a ce sentiment d'impunité, de pouvoir continuer d'abuser des femmes, plusieurs femmes, des femmes qui sont aujourd'hui traumatisées, des femmes qui aujourd'hui n'osent pas dénoncer parce qu'elles vivent la peur au ventre, même si ce sont des choses qui se passent depuis des années, que font les pouvoirs publics?

Murielle Harasse, ancienne employée d'Oasis

Le journaliste Philippe de Montigny est joignable au 416-578-3341 ou par courriel : philippe.de.montigny@radio-canada.ca

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