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Toujours plus d’affamés dans le monde en 2019

Des enfants au regards malheureux.
Des enfants yéménites s'entassent dans un camp de réfugiés à l'est du port d'Hodeida. Photo: AFP/Getty Images / SALEH AL-OBEIDI
Radio-Canada

L'an prochain, 83 millions de personnes auront besoin d'une aide alimentaire d'urgence dans une quarantaine de pays, et la famine est aux portes du Sud-Soudan, du Yémen et du Nigeria. Explications en carte et graphiques.

Un texte de Danielle Beaudoin 

Ces prévisions viennent du Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine Fews Net. L’organisme note une hausse de l’insécurité alimentaire aiguë de 75 % depuis 2015. Parmi les zones les plus préoccupantes en 2019 : le Sud-Soudan, le Soudan, la RDC, le Nigeria, le Yémen, l’Éthiopie, la Somalie, l’Afghanistan et la Syrie.

Sur cette carte, en rouge, les pays qui risquent la famine en 2019, et en jaune, les pays qui seront en situation d'urgence alimentaire, toujours selon les projections de Fews Net. Certains pays assurément touchés par la malnutrition aiguë, comme la Corée du Nord et le Venezuela, n'apparaissent pas en raison du manque de données.

Source : Fews Net (Nouvelle fenêtre)


Pour ses analyses, Fews Net utilise le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), une échelle reconnue mondialement.

Échelle de l’IPC

  • Phase 1 : minimale. Les ménages sont capables de couvrir leurs besoins alimentaires de base.
  • Phase 2 : sous pression. Pour au moins un ménage sur cinq, la consommation alimentaire est réduite.
  • Phase 3 : crise. Au moins un ménage sur cinq est confronté à des déficits alimentaires considérables avec une malnutrition aiguë à des taux élevés ou supérieurs à la normale.
  • Phase 4 : urgence. Au moins un ménage sur cinq est confronté à des déficits alimentaires extrêmes entraînant une malnutrition aiguë à des taux très élevés ou une mortalité excessive.
  • Phase 5 : famine. Au moins un ménage sur cinq a un déficit complet en alimentation et/ou autres besoins de base. L'inanition, la mort et le dénuement sont évidents.

Source : Fews Net (Nouvelle fenêtre)

De son côté, l’ONU a publié en septembre des chiffres encore plus alarmants. Le rapport de cinq agences des Nations unies révèle que 821 millions de personnes ont souffert d’un manque chronique de nourriture en 2017, soit une personne sur neuf. Et la faim est en hausse pour une troisième année consécutive, note l’ONU. L’agence tire ses statistiques de l’échelle FIES (échelle de mesure de l’insécurité alimentaire fondée sur les expériences).

Des statistiques différentes

Les estimations sur la prévalence de l’insécurité alimentaire varient considérablement d’une échelle à l’autre (IPC ou FIES). Ce sont deux méthodologies très différentes, et elles ne mesurent pas les mêmes choses. Les données de Fews Net (IPC) concernent la faim aiguë, tandis que les chiffres du rapport de la FAO (échelle FIES) font référence à la malnutrition.

Pas de famine en ce moment

Il n’y a pas de famine comme telle dans le monde aujourd’hui, précise Geneviève Wills, directrice du Programme alimentaire mondial (PAM) à Paris. « Il faut savoir que déclarer une famine dans un pays, c’est complexe et c’est lourd de sens et de conséquences », ajoute sa collègue Tiphaine Walton, chargée de communications au PAM.

Pour déclarer un état de famine (phase 5 de l’IPC), il faut que les conditions suivantes aient été réunies :

  • au moins 20 % des ménages sont confrontés à des pénuries alimentaires sévères et ont une capacité limitée à y faire face;
  • la prévalence de la malnutrition aiguë globale doit excéder 30 %;
  • le taux brut de mortalité doit être supérieur à 2 décès pour 10 000 personnes par jour.

Cela dit, observe Tiphaine Walton, du PAM, au-delà de tout le processus plus technique entourant la déclaration d’une famine, il y a toute l’horreur de la réalité.

« Je comprends que ça sonne moins fort de parler de faim dans le monde, mais la détresse dans laquelle sont placées les populations est des fois tout à fait frappante, sans qu’on ait pour autant à utiliser le mot famine ».

Les pays les plus vulnérables

Fews Net prévient que le Sud-Soudan pourrait connaître la famine en 2019 si la population ne reçoit pas d’aide alimentaire. La guerre y sévit toujours, et elle limite l’accès des agences humanitaires dans certaines régions. Dans les zones de conflit, l’agriculture est limitée.

Un homme transporte sur sa tête un gros sac de nourriture, et en arrière-plan, des piles de sac.De l'aide alimentaire est distribuée aux déplacés d'un camp des Nations unies près de la ville de Malakal, dans l'État du Haut-Nil, au Sud-Soudan, le 9 septembre 2018. Photo : Reuters / Baz Ratner

La famine pourrait aussi survenir dans le nord-est du Nigeria, où les attaques de Boko Haram se poursuivent. De nombreuses familles n’ont pas pu cultiver leur lopin de terre en 2018 à cause du conflit. Près de 2 millions de personnes sont actuellement déplacées.

Fews Net prévoit que la situation continue à se détériorer au Yémen, ce pays enlisé dans une guerre civile. La famine pourrait s’y installer si les installations portuaires sont endommagées, empêchant l’arrivée de nourriture, ou encore si les routes entre les ports et les villes sont coupées. Même sans cela, il y a risque de famine en raison de la monnaie locale qui continue de se déprécier et des prix des aliments toujours à la hausse. Il s’agit là de la pire crise alimentaire dans le monde, rappelle l’organisme. Un constat que dresse aussi le Programme alimentaire mondial (PAM).

C'est du jamais vu, le Yémen. C'est la crise contemporaine humanitaire la plus grave qu'on ait jamais eue.

Tiphaine Walton, porte-parole du PAM

Le Yémen, « en passe de devenir un pays fantôme »

Le PAM est très inquiet de la situation au Yémen. Si les violences ne cessent pas très bientôt, avertit l’organisme, la moitié de la population, soit 14 millions de personnes, pourrait souffrir de malnutrition aiguë et être en situation d’urgence (phase 4 de l’IPC).

« On fait appel à toutes les parties prenantes pour que le conflit cesse immédiatement », souligne Tiphaine Walton. Sinon, ce pays risque de se transformer en pays fantôme, poursuit la porte-parole.

Médecins sans frontières (MSF), qui est présent dans une douzaine de gouvernorats au Yémen (sur une vingtaine), ne voit pas sur place les signes associés à une famine, c’est-à-dire des taux de malnutrition sévères très élevés et une mortalité très importante. Il y a des endroits où les taux de malnutrition aiguë sévère sont à la hausse, mais ce n’est pas généralisé, constate l’organisme.

Ce qu’observe MSF sur le terrain, c’est surtout une détérioration globale des conditions de vie de la population en raison du conflit qui dure depuis quatre ans.

Un manifestant tient une affiche sur laquelle est écrit : « I am hungry ».Des Yéménites manifestent contre la détérioration de l'économie à Taëz, au Yémen, le 4 octobre 2018. Photo : Reuters / ANES MAHYOUB

Le système de gouvernance s'est effondré à certains endroits ou est très corrompu, et la moitié de la population n’a plus accès aux services de santé et d’éducation, note Charles Gaudry, du programme pour le Yémen à MSF. Les besoins sont énormes au Yémen, et ils ne sont pas que liés à la sécurité alimentaire, note-t-il.

« Il y a un paquet de besoins médicaux, avec des maladies à caractère épidémique qui sont censées pouvoir être prévenues si les bonnes mesures sont mises en place. Ce sont des gens qui ont des maladies chroniques et qui n'ont plus accès à leur traitement. Ce sont des blessés de guerre, des gens qui sont exposés aux lignes de front et aux violences. Donc, il y a un tas d'autres situations qui sont un petit peu masquées par ce discours de la famine. »

Je ne suis pas là pour dire techniquement qu'il y a famine ou pas. Les risques, ils sont existants. Mais on a derrière ça une situation humanitaire qui est dramatique, de manière générale.

Charles Gaudry, de MSF

De toute façon, MSF estime qu’il est impossible aujourd’hui pour les acteurs humanitaires présents au Yémen d’avoir un aperçu global de la malnutrition au pays, car de nombreuses zones ne sont pas accessibles, à cause de la guerre ou d’obstacles administratifs.

« Le problème de déclarer ou pas famine, ça impliquerait qu'en fait, on est capables au Yémen de mener des enquêtes, ce qui est en réalité extrêmement difficile, et d'avoir une vue globale, une vue d'ensemble sur ce qui se passe sur le pays, ce qui est en réalité impossible aujourd'hui. Aucun acteur ne peut prétendre avoir ces chiffres », fait valoir Charles Gaudry.

En tout cas, la première chose à faire au Yémen, c’est de s’assurer que les parties au conflit garantissent l’accès sécuritaire aux organisations humanitaires qui essayent d’apporter de l’aide à la population, ce qui n’est pas toujours le cas, rappelle Charles Gaudry.

La faim causée par les conflits et le climat

Avec les conflits, les changements climatiques sont en grande partie responsables de la faim dans le monde, conclut le rapport 2018 de l’ONU sur la sécurité alimentaire.

Le rapport onusien mentionne que 19 des 27 pays où la sous-alimentation est liée à de sévères épisodes de sécheresse se trouvent en Afrique. Du lot, l’Éthiopie et la Somalie sont les plus vulnérables en ce moment, selon Fews Net.

L’objectif des Nations unies d’éliminer la faim dans le monde d’ici 2030 est-il atteignable?

« Avec une augmentation du nombre de conflits, avec des déplacements de plus en plus importants, aujourd’hui, s’il n’y a pas un retour en arrière, il sera difficile d’arriver à une faim zéro en 2030 », répond Geneviève Wills, directrice du PAM à Paris.

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