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Un duo éducatrice-enseignante à la maternelle, le modèle de l'Ontario

L'enseignante en classe avec les enfants.
Classe de maternelle-jardin à l’École élémentaire Gabrielle-Roy, à Toronto Photo: Radio-Canada / Frank Desoer
Radio-Canada

Le gouvernement Legault, qui veut offrir la maternelle à tous les enfants de 4 ans au Québec, s'inspire de l'expérience menée depuis déjà 8 ans en Ontario. L'originalité : un tandem formé d'une enseignante et d'une éducatrice. Nous sommes allés voir comment cela fonctionne dans deux écoles de la région de Toronto.

Un texte de Frank Desoer, de Désautels le dimanche 

« Cœur! Carotte! Clown! » Dans une salle de classe, des enfants assis sagement par terre lancent, tour à tour, des mots qui commencent par la lettre C, sous le regard souriant de leur enseignante, Anissa Benmessabih. Ces élèves de 4 ans de la maternelle-jardin de l’École élémentaire Gabrielle-Roy, du Conseil scolaire Viamonde de Toronto, représentent la diversité de la francophonie ontarienne aujourd’hui.

En Ontario, les classes de maternelle-jardin regroupent les enfants de 4 ans (maternelle) et ceux de 5 ans (jardin d’enfants).

Le visage souriant de la jeune femme.Anissa Benmessabih, enseignante de maternelle-jardin à l’École élémentaire Gabrielle-Roy, à Toronto. Photo : Radio-Canada / Frank Desoer

En sept semaines, ils ont appris beaucoup de choses. Certains enfants ne parlaient pas un mot de français à la rentrée. Ils ont fait énormément de progrès.

L'enseignante Anissa Benmessabih

Depuis 2010 en Ontario, tous les enfants de 4 ans ont accès aux classes de maternelle à plein temps. Au terme de plusieurs études approfondies, le gouvernement ontarien a décidé d’investir dans l’avenir en octroyant 1,5 milliard de dollars pour les mettre en place.

Le PAJE (Programme d’apprentissage à temps plein de la maternelle et du jardin) est essentiellement axé sur le jeu. À travers lui, on transmet des notions de littératie et de numératie. Il ne s’agit pas d’imposer un enseignement formel et uniformisé aux enfants, mais plutôt de suivre le rythme individuel d’apprentissage de chacun d’entre eux.

La jeune femme en classe, avec deux fillettes.Marie-Josée Lefebvre, enseignante de maternelle à l’École élémentaire Charles-Sauriol, à Toronto Photo : Radio-Canada / Frank Desoer

C’est à nous, les enseignants, de trouver à travers les jeux des moyens d’intégrer, par exemple, de la numératie […]. C’est un programme qui écoute l’enfant et qui lui permet de manipuler, de découvrir et d’apprendre.

Marie-Josée Lefebvre, enseignante à l’École Charles-Sauriol, à Toronto

Outre les lettres et les chiffres, le programme de maternelle-jardin permet aux enfants d’acquérir des habiletés sociales telles que l’autonomie, le sens du partage et celui de la collaboration.

L'éducatrice en classe avec les enfants.Ruquia Dawale, éducatrice de maternelle à l’École élémentaire Gabrielle-Roy à Toronto Photo : Radio-Canada / Frank Desoer

Le reportage de Frank Desoer est diffusé le 2 décembre à Désautels le dimanche sur ICI PREMIÈRE.

Le tandem éducatrice-enseignante

Ce qui fait l’originalité du modèle ontarien, c’est certainement le partenariat qui existe entre l’enseignante et l’éducatrice au sein de chaque classe de maternelle.

Selon Sadna Surroop, éducatrice à l’École élémentaire Charles-Sauriol, du Conseil scolaire Viamonde de Toronto, il existe une véritable complémentarité entre les deux approches.

Le visage souriant de la jeune femme.Sadna Surroop, éducatrice de maternelle au Conseil scolaire Viamonde Photo : Radio-Canada / Frank Desoer

L’enseignante est formée pour la pédagogie. L’éducatrice, elle, pour le développement de l’enfant. Les deux ensemble font en sorte que l’enfant peut progresser globalement à la fois dans ses apprentissages et son développement.

L'éducatrice Sadna Surroop

Grâce à ces deux expertises combinées, on se considère comme mieux outillé pour dépister très tôt les problèmes d’apprentissage. Lorsque des cas particulièrement difficiles surgissent, le duo fait appel à des ressources spécialisées en psychoéducation.

Sylvie Gravel.Sylvie Gravel, coordonnatrice des services de la petite enfance au Conseil scolaire Viamonde Photo : Radio-Canada / Frank Desoer

« C’est toute l’équipe spécialisée de l’extérieur qui vient alors nous donner un coup de main. Mais l’enfant est déjà dans l’engrenage […]. Lorsqu’il parviendra en 1re année, on va continuer à travailler avec lui », explique Sylvie Gravel, coordonnatrice des services de la petite enfance au Conseil scolaire Viamonde.

L’essentiel, dans cette perspective, est d’assurer une continuité entre les différents services. Le fait que la garderie, la maternelle et l’école primaire soient situées dans le même espace physique apparaît comme un avantage indéniable.

Une plus grande réussite scolaire

La jeune femme en compagnie des enfants.La classe de maternelle-jardin de l'enseignante Anissa Benmessabih, à l’École élémentaire Gabrielle-Roy, à Toronto. Photo : Radio-Canada / Frank Desoer

Bien que relativement récente, l’expérience ontarienne semble donner jusqu’à présent des résultats probants. Les universités Queen’s et McMaster ont effectué une étude sur le PAJE en 2012. Il en ressort que chez les élèves de 1re année qui en ont bénéficié, le risque de difficultés a été réduit de deux à trois fois en matière d’habiletés cognitives, d’acquisition du langage et des connaissances générales.

Si je vous dis qu’une médication donnée réduit les risques de maladie de deux à trois fois, il y a, de toutes évidences, une plus-value réelle à l’utiliser.

Égide Royer, ex-professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval

En Ontario, les écoles francophones ont été les premières à implanter les classes de maternelle 4 ans, il y a plus de 20 ans. Ce n’est peut-être pas étranger au fait que le taux de diplomation au secondaire y est particulièrement élevé.

À titre d’exemple, les écoles du conseil scolaire francophone Viamonde se classent parmi les plus performantes en Ontario. Le taux d’obtention du diplôme d’études secondaires y est de plus de 92 %, soit près de 30 points de plus que la moyenne québécoise.

Sur un panneau devant l'immeuble est écrit : « Ici nous vivons en français ».L'École élémentaire Gabrielle-Roy, à Toronto Photo : Radio-Canada / Frank Desoer

Le modèle ontarien n’est cependant pas sans failles. Le ratio important d’élèves par classe et la cohabitation parfois difficile de l’enseignante et de l’éducatrice représentent des défis non négligeables.

Tu peux avoir jusqu’à 30 élèves par classe. C’est vraiment beaucoup, même si tu as une éducatrice qui t’épaule […] Quand tu as un enfant ou deux avec des défis, ce n’est pas facile.

Marie-Josée Lefebvre, enseignante de maternelle à l’École Charles-Sauriol

Un modèle à imiter au Québec?

Le gouvernement Legault semble vouloir s’inspirer de l’exemple ontarien dans son projet de mettre en place rapidement les maternelles 4 ans au Québec.

En Ontario, toutefois, il n’existe pas de réseaux de Centres de la petite enfance (CPE) financés par l’État. Les services de garde privés y sont souvent onéreux. Les parents doivent débourser facilement autour de 500 $ par mois pour des services de garde en milieu scolaire.

Au Québec, il existe déjà, depuis plusieurs années, les maternelles 4 ans en milieu défavorisé qui ont fait leurs preuves. Par ailleurs, les CPE dispensent également aux élèves de cet âge un enseignement qui, à l’instar de celui de l’Ontario, est axé sur le jeu.

La directrice de l’Association québécoise des CPE (AQCPE), Geneviève Bélisle, juge que les Centres de la petite enfance sont très bien outillés pour transmettre les bases de littératie et de numératie et dépister les difficultés d’apprentissage chez les enfants de 4 ans.

Le problème, selon elle, est le manque de ressources à la suite des importantes compressions des dernières années et l’absence de suivi adéquat pour les enfants en difficulté.

La jeune femme devant des casiers.Genevieve Bélisle, directrice de l’Association québécoise des CPE Photo : Radio-Canada / Frank Desoer

C’est le parent alors qui doit se débrouiller, rencontrer le médecin, aller au CLSC […] pour rencontrer un spécialiste. Et par la suite, il n'y a pas forcément de plan d’intervention avec les soins appropriés.

Geneviève Bélisle, directrice de l’AQCPE

Compte tenu des ressources et des effectifs limités, certains craignent que le gouvernement Legault ne veuille démanteler le réseau des CPE pour mettre en place une maternelle 4 ans pour tous.

Selon Christa Japel, professeure au Département de l’enseignement et de la formation spécialisée de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), il faudrait plutôt investir davantage dans le réseau actuel pour combler les retards entre élèves favorisés et défavorisés.

Si on rend accessible la maternelle 4 ans à tout le monde, on sait qu’on va maintenir cet écart, car on n’investira pas comme il le faut dans les enfants les plus vulnérables.

Christa Japel, professeure à l'UQAM

Sans nier les mérites des CPE, l’ex-professeur de l’Université Laval Égide Royer juge que l’instauration des maternelles 4 ans est nécessaire pour améliorer le rendement scolaire au Québec.

Égide Royer, professeur en adaptation scolaire à l'Université LavalÉgide Royer, alors professeur en adaptation scolaire à l'Université Laval (photo prise en 2016) Photo : Radio-Canada / Lisa Marie Noel

Ça prend une formation en pédagogie pour être capable d’intervenir au niveau de la littératie et de la numératie précoces. Une formation collégiale d’éducatrice n’est pas suffisante. […] Dois-je vous rappeler que, malgré les CPE et les services de garde, le nombre de jeunes en difficulté dans nos écoles est passé de 120 à 220 000 depuis 2006?

L’ex-professeur Égide Royer

« L’impact des CPE n’est pas suffisant pour intervenir auprès des jeunes vulnérables. Or, ce qui est intéressant dans le cas ontarien, c’est qu’il montre qu’on n’a pas besoin d’aller en Finlande ou en Corée du Sud pour identifier les facteurs qui favorisent la réussite scolaire des jeunes », conclut Égide Royer.

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