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Vladimir Poutine parle au micro sur une tribune.

Le président russe Vladimir Poutine

Photo : Getty Images / ALEXANDER ZEMLIANICHENKO

Radio-Canada

Se dirige-t-on vers une guerre entre la Russie et l'Ukraine? Le grave incident maritime survenu le 25 novembre, entre des navires militaires des deux pays, peut le laisser craindre.

Une analyse de François Brousseau

Entre ces deux pays, il y a un conflit non réglé, en quelque sorte « gelé » comme ceux de Moldavie ou de Géorgie. La guerre de 2014 avait été causée par la volonté de militants prorusses du sud-est de l’Ukraine (le Donbass), de se séparer de l’Ukraine avec l’aide en sous-main et le soutien matériel des forces russes.

Cette guerre était aussi une réaction à la chute de l’ancien président Viktor Ianoukovitch, grand ami de la Russie. Après le long siège du Maïdan, la place centrale de Kiev, durant l’hiver 2013-2014, les protestataires pro-occidentaux avaient provoqué la fuite en Russie de Ianoukovitch.

La même année, il y a eu l’annexion de la Crimée par Moscou au détriment de l’Ukraine.

Jamais officiellement déclarée, cette guerre ne s’est jamais vraiment terminée non plus. Malgré des tentatives diplomatiques répétées, et les interventions directes d’Angela Merkel et de François Hollande qui avaient, en 2015, arraché aux présidents Vladimir Poutine et Petro Porochenko les « accords de Minsk », les textes signés sont restés lettre morte sur le terrain.

Plaie béante dans le territoire ukrainien, la crise du Donbass a fait plus de 10 000 victimes, et encore quelques-unes de plus, chaque semaine. Car il y a toujours, jusqu’à ce jour, des escarmouches et des roquettes perdues qui font couler le sang.

La souveraineté ukrainienne sur les régions de Donetsk et de Louhansk – les deux villes du sud-est qui se sont séparées en 2014 – n’a jamais été rétablie.

Pas plus que le contrôle, par Kiev, des frontières de la région : ce sont les Russes qui sont là, et qui contrôlent tout, aux abords de la ville frontière de Louhansk.

Les politiciens sont en rang devant leurs drapeaux respectifs.

De gauche à droite : le président de la Biélorussie, Alexander Lukashenko, le président de la Russie, Vladimir Poutine, la chancelière allemande, Angela Merkel, le président français de l’époque, François Hollande, et le président ukrainien Petro Poroshenko lors des pourparlers sur la paix en Ukraine, à Minsk, le 11 février 2015.

Photo : Reuters / Grigory Dukor

De la terre à la mer

Aujourd’hui, cette guerre terrestre devient maritime.

Si l'on regarde une carte de la région, la mer d’Azov, à l’extrémité sud-est de l’Ukraine, semble se confondre avec la mer Noire, beaucoup plus grande, dont elle est une petite excroissance, en haut à droite sur la carte.

Mais la mer d’Azov, c’est aussi une grande baie distincte, avec pour y accéder un passage qui s’appelle le détroit de Kertch. C’est précisément là qu’a eu lieu le fameux accrochage du 25 novembre.

Les forces russes ont mitraillé (en partie depuis les airs), puis percuté en mer, et finalement saisi deux navires de guerre ukrainiens et un remorqueur qui se dirigeaient vers ce fameux détroit, passage obligé pour se rendre aux ports ukrainiens en mer d’Azov. Elles ont aussi fait 24 prisonniers.

Si l'on regarde la carte plus attentivement, on voit que le littoral nord, quasi rectiligne de la mer d’Azov, est à plus de 75 % ukrainien, avec un petit bout de côte russe, à l’extrême est, qui correspond au sud de la Fédération de Russie.

Pourtant, ce sont les Russes qui contrôlent aujourd’hui le passage qui mène à ces côtes ukrainiennes. Et ce, en violation de l’esprit, sinon de la lettre, d’un accord signé en 2003 entre les présidents des deux pays. Cet accord stipulait que la mer d’Azov appartient « également » aux deux pays. Une clause qui a manifestement été envoyée aux poubelles par le président russe, avec la nouvelle situation créée sur le terrain.

Sur la côte de la mer d’Azov, il y a Marioupol avec un demi-million d’habitants. C'est une ville industrielle très importante, de transformation métallurgique, alimentée par les mines du Donbass.

Marioupol avait failli être, en 2014-2015, la troisième grande ville tombée aux mains des séparatistes, mais les forces de Kiev l’avaient finalement conservée.

Un bateau de guerre ukrainien.

Une vedette blindée de la marine ukrainienne en mer Noire lors d'un exercice, en septembre dernier.

Photo : Reuters / Handout .

Le pont de la discorde

C’est là, dans ce détroit stratégique, que les Russes ont construit, après l’annexion de 2014, un pont pour relier la Russie continentale à la péninsule de Crimée. Le moins qu’on peut dire, c’est qu’il ne s’agit pas du « pont de l’amitié », mais plutôt de celui de la discorde.

Cette crise est l’aboutissement de plusieurs mois de pressions croissantes exercées par la Russie sur les ports d’Ukraine de l’Est, dont les débouchés maritimes se voient progressivement étouffés.

Détail technique, mais crucial : ce fameux « pont de Crimée », construit sur le détroit de Kertch à partir de 2015 et achevé en mai 2018 – inauguré en grande pompe par Vladimir Poutine – ne laisse que 33 mètres de dégagement vertical aux navires. Or, pour entrer en mer d’Azov, il faut obligatoirement passer sous ce fameux pont d’une douzaine de kilomètres.

Ce qui revient donc à bloquer carrément le passage à toute une catégorie de navires ukrainiens ou étrangers… qui faisaient dans les 35, 40, 45 mètres de haut et qui, avant la guerre, passaient régulièrement dans le détroit pour se rendre à Marioupol, ou pour en sortir.

Il y a là une claire volonté d’étouffement économique, par ce goulot d’étranglement qui restreint l’accès des navires commerciaux ukrainiens ou étrangers.

Après l’annexion de la Crimée en 2014, on assiste à l’annexion de facto de la mer d’Azov.

Petro Porochenko descend d'une voiture de luxe.

Le président ukrainien Petro Porochenko lors d'un sommet du Conseil européen à Bruxelles, en février 2015.

Photo : Getty Images / EMMANUEL DUNAND

Quelle riposte de Kiev?

Le Parlement ukrainien a décrété la loi martiale (pour 30 jours, renouvelables), dans les régions frontalières.

Vladimir Poutine a réagi, le 28 novembre, en accusant son homologue Petro Porochenko – qu’il méprise souverainement – de manipuler l’opinion ukrainienne pour se faire réélire l’an prochain. Porochenko a parlé d’un « risque imminent d’invasion » par la Russie.

Kiev a reçu des appuis verbaux, du bout des lèvres, de l’OTAN et de l’Union européenne. On appelle « à la retenue des deux côtés ». C'est un air connu! Mais dans les faits, sur le terrain, Kiev reste plutôt seul, et n'est pas en position de riposter.

Lorsque l’Ukraine avait perdu la Crimée en 2014, elle avait aussi perdu la plupart de ses bateaux de guerre. Ils avaient été saisis par l’armée russe! Kiev, depuis, a multiplié les poursuites juridiques et les recours aux tribunaux internationaux, en disant : « Ce sont nos bateaux! » Réclamations que Moscou traite par le mépris.

De nouvelles sanctions? Pas sûr!

Quant à Donald Trump, il a parlé d’une « agression » et voulait annuler son tête-à-tête prévu avec M. Poutine au G20 de Buenos Aires, les 30 novembre et 1er décembre.

Le président des États-Unis évolue entre son amitié et sa loyauté envers Vladimir Poutine et les positions traditionnelles américaines, celles du département d’État, qui restent plutôt pro-Kiev dans cette affaire.

L’annexion de la Crimée avait provoqué des sanctions économiques contre Moscou, décidées en 2014 par les États-Unis et l’Union européenne. Certains parlent aujourd’hui de sanctions supplémentaires contre la Russie. Mais ce n’est pas du tout sûr.

Les Européens, entre eux, sont de plus en plus divisés quant à l’attitude à adopter face à Moscou. À Prague et à Rome, par exemple, on serait très conciliants à l’égard de M. Poutine. Paris a également semblé très modéré dans sa réaction.

Donc, avec des appuis occidentaux qui se font hésitants, et une cote très basse dans sa propre opinion publique, Petro Porochenko exagère sans doute lorsqu’il parle d’une « invasion imminente ». Mais ce qui crève les yeux, c’est la stratégie du nœud coulant, de l’étouffement progressif de l’Ukraine par la Russie.

En 2014 par voie terrestre et aujourd’hui par la mer.

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