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Le pays du cèdre songe à légaliser le cannabis

Le reportage de notre correspondante au Moyen-Orient, Marie-Eve Bédard
Marie-Eve Bédard

Le Liban, gros producteur de cannabis, envisage de légaliser sa culture pour se lancer dans la vente du cannabis thérapeutique, un projet porté par son ministre de l'Économie et du Commerce Raed Khoury et qui pourrait faire le bonheur des habitants de la vallée de la Bekaa, où l'on cultive cette plante illicite depuis plus d'un siècle.

Lorsqu'on se promène dans les rues de Yammouné, un village de 5000 habitants, c'est d’abord l’odeur qui vous envahit : un parfum terreux, âcre, citronné et poivré embaume l'air.

En cette fin d'automne, les fermiers ont terminé leurs récoltes, les champs qui encerclent le village sont dénudés, le travail se passe maintenant dans les ateliers.

Là, des femmes surtout, le visage complètement couvert de foulards fleuris et colorés, pulvérisent dans la pénombre les plants de cannabis séchés. Elles passent et repassent la poudre au tamis avant de l’humidifier pour en faire du haschich qui sera revendu aux trafiquants.

Talal Chreif, est assis sur un sofa.                     Le maire de Yammoubé, Talal Chreif, dans sa résidence. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Dans la vallée de la Bekaa, au cœur d'un paysage verdoyant de cannabis, la culture illicite de cette plante fait vivre plus de la moitié de la population depuis plus d’un siècle.

Et à Yammouné, bucolique avec ses plans d’eau où se prélassent des canards, la proportion est encore plus grande, nous dit son maire, Talal Chreif, qui nous reçoit dans sa maison cossue.

90 % des gens ici vivent de la plante du haschich. Ils ont de bonnes maisons aujourd’hui, ils peuvent éduquer leurs enfants, les envoyer à l’université. Tout ce développement, c’est grâce au cannabis.

Talal Chreif

Sans l’apport économique du cannabis et la production de haschich, les habitants de Yammouné auraient bien peu pour gagner leur vie, soutient le maire.

Légalisation de l'or vert

Le gouvernement libanais veut maintenant légaliser et encadrer cette culture qu’il n’arrive pas à endiguer. Le cannabis pourrait devenir l’or vert qui sauvera l’économie en difficulté du Liban, espère son ministre de l’Économie et du Commerce, Raed Khoury.

Un gros plan du ministre Raed Khoury dans un bureau.Le ministre de l’Économie et du Commerce, Raed Khoury, a commandé le rapport de la firme d’experts Mckenzie. Il espère qu’un nouveau gouvernement adoptera une loi pour légaliser l’usage médical du cannabis dès qu’il sera formé. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Ça pourrait rapporter des centaines de millions de dollars de revenus au gouvernement et, en même temps, créer des emplois pour les gens dans la Bekaa, dans les banlieues où peut pousser cette plante.

Son ministre de l’Économie et du Commerce, Raed Khoury.

Mais si le Liban souhaite aller en ce sens, c'est seulement pour promouvoir la mise en place d’une industrie pharmaceutique.

L’idée est tirée d'un rapport d’une firme d’experts étrangers, McKinsey, commandé par le ministre et remis récemment au président de la République, Michel Aoun.

« Le marché a faim, soutient le ministre. Le potentiel est très grand et il y a de place pour tout le monde en ce moment. »

Un fermier décortique une montagne de cannabis.              Un fermier décortique ses quelque 300 kilos de cannabis qui lui rapporteront près de 120 000 $ sur le marché noir. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Pour les producteurs de haschich de Yammouné, ce serait une bonne nouvelle : la fin espèrent-ils, d’une vie en marge de la société, à la condition que tous ceux recherchés par la justice libanaise pour avoir mené ces activités jusqu'ici soient amnistiés.

« De 30 000 à 35 000 personnes sont recherchées dans la vallée de la Bekaa par rapport au haschich, explique le maire de Yammouné, qui agit souvent comme médiateur entre les habitants de son village et les autorités.

Tous ces gens, ils se cachent, ils ne peuvent pas se présenter dans les points de contrôle, ils ne peuvent pas se rendre dans les villes. La plupart d’entre eux passent leur vie dans les montagnes.

Talal Chreif

L'envers de la médaille

Mais des organisations qui travaillent sur les problèmes de dépendance aux drogues voient d’un mauvais œil les ambitions économiques du gouvernement.

Un homme se tient les bras croisé.Responsable du programme Mentor Arabie, Wissam Sahmat déplore que les objectifs du gouvernement pour la légalisation du cannabis soient le profit. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

La consommation pourrait augmenter en flèche, craint l’organisation Mentor Arabia, surtout chez les adolescents.

« À cet âge, le cerveau se développe et a besoin d’une pleine activité de toutes ses cellules, plaide son responsable des programmes, Wissam Samhat. Le cannabis a un effet direct. Ils peuvent aussi développer une tolérance au THC et ils vont développer une dépendance. »

Wissam Samhat ne croit pas que le gouvernement du Liban puisse assurer les contrôles nécessaires. Les exemples de pays étrangers ne peuvent pas s’appliquer au Liban, selon lui.

« Le Canada n’est pas corrompu comme nous le sommes, dit-il, en guise d'exemple. Selon le nouvel index publié par l'ONU, le Liban est dans le palmarès des dix pays corrompus. Nous n’en sommes pas fiers, mais c’est la situation actuelle au pays. »

Aujourd’hui, le Liban est l’un des cinq premiers producteurs mondiaux de haschich.

Il représente environ 5 à 6 % de la production mondiale depuis 2002.

Selon des chiffres non officiels, le trafic de haschich génère un chiffre d’affaires de quatre milliards de dollars sur le marché noir. C’est environ quatre fois plus que ce que les calculs les plus optimistes promettent en revenus pour les coffres de l’État.

Marie-Eve Bédard est correspondante de Radio-Canada pour le Moyen-Orient.

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