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Petite enfance : casser le cercle vicieux de l’échec

Des enfants assis par terre écoutent l'enseignante.
Louise Henri, enseignante de maternelle à l'école Saint-Pierre-Claver, à Montréal, avec ses élèves Photo: Radio-Canada / Akli Aït Abdallah
Radio-Canada

Entre 2012 et 2017, le nombre d'enfants vulnérables qui sont entrés à la maternelle a augmenté pour se situer à plus d'un sur quatre, selon une enquête de l'Institut de la statistique du Québec (ISQ). Ce qui est en cause, c'est la qualité des services chez les 0 à 5 ans.

Un texte d’Akli Aït Abdallah, à Désautels le dimanche 

Hier soir, Tristan a mangé de la lasagne. « Je veux dire du pâté chinois! », s’empresse de rectifier le gamin avant de céder Parolio à Marianne, qui confie à ses petits amis que c’est sa cousine Rosy qui viendra la chercher ce soir, à la sortie de l’école.

Il faut d’abord dire que Parolio, c’est l’oiseau de parole, que les élèves, assis autour de Louise Henri, se passent de main en main pour prendre part, tour à tour, à la causerie qui ouvre, comme chaque matin, la classe de cette enseignante de maternelle 5 ans.

Louise Henri est arrivée l’école Saint-Pierre-Claver, rue Saint-Joseph à Montréal, en 2003. La causerie, dit celle qui a bien 30 ans de carrière derrière elle, c’est l’exercice de l’expression et l’éducation à l’écoute.

« En maternelle, il n’y a pas encore de cours systématiques. Les apprentissages sont intégrés aux jeux que l’on fait en classe. On se sert de diverses situations pour compter, lire et travailler mille et une compétences qui leur seront utiles en première année. »

Le reportage d’Akli Aït Abdallah a été diffusé le 25 novembre à Désautels le dimanche sur ICI PREMIÈRE.

Préparer les enfants au meilleur départ possible à l’école

Maintenant, Tristan, Marianne, Eloi et les 11 autres enfants du groupe de Louise sont debout sur le tapis, pour la première chanson de la journée. Il y en aura d’autres. Celle-là parle de vieille sorcière au nez crochu et de sa drôle de potion qui bout dans un chaudron.

« En chantant ensemble, et à l’unisson, les enfants travaillent, sans le savoir, leurs aptitudes langagières et leurs habiletés sociales. Quoi que l’on fasse, ils apprennent à chaque instant. »

Ils arrivent ici chacun avec son bagage. Plusieurs de ces enfants ont fréquenté les CPE ou les garderies en milieu familial. D’autres – c’est de plus en plus rare – sont restés à la maison. Certains ont été plus stimulés que d’autres pendant les premières années de leur vie. Le programme a quand même suffisamment de souplesse pour s’adapter aux besoins de chacun.

Louise Henri, enseignante

Au début 2017, l’Institut de la statistique du Québec a fait parvenir à Louise Henri, comme aux 5200 enseignants et enseignantes québécois de maternelle 5 ans, un questionnaire pour chacun de ses élèves.

Objectif de l’exercice, évaluer leurs aptitudes dans cinq domaines précis :

  • santé physique et bien-être;
  • compétences sociales;
  • maturité affective;
  • développement cognitif et langagier;
  • habiletés de communication et connaissances générales.
Une fillette et un garçon écrivent sur un tableau des mots. La maternelle permet aux jeunes de se préparer pour l'école primaire. Photo : Radio-Canada

Fruit d’une collaboration entre plusieurs ministères et l’organisme Avenir d’enfants, l’enquête a été supervisée par Micha Simard, démographe à l’ISQ.

Ce qui se passe de leur naissance à leur entrée à l’école est crucial et a des répercussions sur leur parcours futur. À 5 ans, ils arrivent tous, ou presque, dans le système scolaire. C’est le moment idéal pour questionner leur état de développement et orienter nos politiques publiques en conséquence.

Micha Simard, démographe

Cette enquête, la deuxième du genre après celle de 2012, a permis de documenter, auprès de 1900 écoles, publiques et privées, francophones et anglophones, la situation des 83 000 enfants inscrits en maternelle 5 ans en 2016-2017.

Les grandes conclusions de l’étude sont implacables. Plus du quart des enfants, soit 27,7 %, entrent en maternelle 5 ans avec des difficultés – l’enquête emploie le terme de vulnérabilités – dans au moins un des domaines de développement cités plus haut.

Ces enfants, dit Macha Simard, sont plus susceptibles que d’autres d’avoir des difficultés au cours de leur parcours scolaire.

En hausse depuis 2012, ce chiffre ne surprend pas Louise Henri, de l’école Saint-Pierre-Claver, à Montréal.

Au cours de ma carrière, j’ai vu, particulièrement en milieu défavorisé, des enfants qui, pour certains, n’avaient jamais tenu de ciseaux ou de crayons, qui avaient des problèmes de motricité fine, ou encore de forts retards de langage et très peu de connaissances générales.

Louise Henri, enseignante

Pour expliquer cette hausse entre 2012 et 2017 du pourcentage d’enfants vulnérables, les chercheurs avancent quelques hypothèses :

  • Les changements en 2015 dans les tarifs des services de garde, avec l’introduction de la modulation selon les revenus;
  • La place grandissante qu’occupent les écrans dans la vie des enfants;
  • La difficulté pour les parents à concilier travail et famille.

Geneviève Koci, dont la classe est voisine de celle de Louise Henri, enseigne en maternelle depuis 16 ans. Comme sa collègue, elle a vu passer dans ses rangs des enfants moins égaux que d’autres. « J’ai déjà enseigné en maternelle 4 ans en milieu défavorisé. J’ai eu des enfants qui sentaient la cigarette, qui n’avaient pas les effets scolaires ni l’habillement nécessaires, qui présentaient des problèmes d’hygiène corporelle. J’ai vu des enfants qui ne dormaient pas assez, qui étaient cernés plus que des adultes. J’en ai vu de toutes les couleurs. »

Geneviève Koci garde aussi le souvenir difficile d’enfants pas assez stimulés physiquement, intellectuellement et sur le plan socioaffectif.

C’est là qu’il faut travailler comme enseignante. Je fais de l’enseignement, je fais la psychologue, je fais l’infirmière, je fais la maman ou le papa qui n’a pas fait le câlin. Je ne fais pas qu’enseigner, je fais beaucoup d’autres choses autour. Je veux qu’ils partent avec le bagage qu’il faut pour bien commencer leur première année, et qu’ils aient envie d’aller à l’école pendant longtemps.

Geneviève Koci, enseignante

Madame Geneviève, comme les petits l’appellent, vient de crier « Staaaaaaaatue! » Statue, c’est le mot magique qui a le pouvoir de pétrifier tous ceux qui s’agitent un peu trop, lorsque la gestion de classe se fait difficile. « L’année dernière, j’ai eu une classe de 19 enfants. J’aurais eu besoin d’un coup de pouce pour mieux travailler avec les enfants plus vulnérables », avance Geneviève Koci.

Les coupures nous ont fait perdre beaucoup de services. Là, ça va un peu mieux. On a une éducatrice spécialisée qui vient à l’école deux jours par semaine [pour cinq classes, NDLR]. On a aussi une journée d’orthopédagogie. L’an passé, notre ortho, on l’a eue au mois de mai. Qu’est-ce qu’on peut faire au mois de mai?

Geneviève Koci, enseignante
Image de manteaux d'enfants et de sacs d'école sur crochets et sous bacs de rangement.Les effets personnels d'enfants de maternelle Photo : Radio-Canada / Hugo Duchaine

Combattre les inégalités

Professeure au département d’éducation à l’UQAM, Julie Poissant concentre ses travaux sur les inégalités sociales de santé, c’est-à-dire sur « les écarts injustes, mais évitables, entre les enfants favorisés et ceux qui le sont moins ». Et c’est dans cette dernière catégorie que se développe, sans grande surprise, le plus grand risque d’arriver en maternelle avec déjà quelques carences en bandoulière.

La petite enfance constitue une période de grande sensibilité où les stimulations reçues vont permettre au cerveau de se développer. Le fait de participer à des activités comme celles que peuvent offrir les services de garde, aussi le fait d’être très stimulés par le jeu à la maison, tout cela va faire des enfants moins vulnérables.

Julie Poissant, professeure à l’UQAM

« Mais, lorsqu’ils grandissent dans un environnement de pauvreté sociale ou économique, qu’ils ne mangent pas à leur faim, lorsque les parents sont excessivement stressés et qu’ils sont très peu disponibles, c’est une tout autre histoire. Dans les milieux défavorisés, on a aussi moins tendance à fréquenter les services de garde, et lorsque c’est le cas, ils sont de moindre qualité », précise la chercheuse.

Autant de facteurs qui peuvent expliquer une vulnérabilité plus grande dans les milieux défavorisés, où elle touche le tiers des enfants, alors qu’elle ne concerne qu’un enfant sur cinq dans les couches sociales les mieux nanties.

Investir dans la petite enfance

« Lorsqu’on entame sa scolarité avec des difficultés, il va falloir travailler très fort pour se rattraper », dit Julie Poissant.

Alors, que faire pour casser le cercle vicieux de l’échec? Investir dans la qualité du milieu familial et des garderies, affirme celle qui a passé 15 ans à l’Institut national de santé publique du Québec.

Quand on investit dans cette période cruciale du développement qu’est la petite enfance, ce sont des fondations solides qu’on met en place, et cela est à terme très rentable. C’est comme cela qu’on travaille collectivement à faire une différence pour les futurs citoyens du Québec.

Julie Poissant, professeure à l’UQAM

Retrouvons, pour conclure, la classe de Louise, où Tristan, Marianne, Aida, Eloi, Ophélie, Felix et les autres futurs citoyens du Québec vont encore nous chanter une chanson. Celle-là évoque l’automne, les feuilles qui tombent et les arbres qui frissonnent. « L’automne, c’est la fête des couleurs, les yeux s’illuminent de bonheur », fredonne une petite en se préparant à taper des mains.

Quand on a cinq printemps, il suffit d’un rien pour que les yeux brillent.

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