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Carte blanche | La boîte à souvenirs de Michaël Trahan

Le poète Michaël Trahan
Le poète Michaël Trahan Photo: © Le Quartanier et Justine Latour
Radio-Canada

« Je n'ai jamais aimé voyager. Je pars s'il le faut, mais chaque fois j'emporte tout, comme si je n'allais pas revenir. À l'inverse, quand je rentre à la maison, je rapporte quelque chose, comme pour rester là-bas au-delà du retour. » Cette fois-ci, le poète Michaël Trahan a glissé dans sa poche une petite pierre très lisse pour l'enfant à venir. La première pièce de sa boîte à souvenirs.

Cette série donnant carte blanche aux gagnants des Prix littéraires du Gouverneur général 2018 pour s'exprimer sur un sujet qui les touche a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Je n’ai jamais aimé voyager. Je pars s’il le faut, mais chaque fois j’emporte tout, comme si je n’allais pas revenir. À l’inverse, quand je rentre à la maison, je rapporte quelque chose, comme pour rester là-bas au-delà du retour.

Ainsi cette carte postale trouvée dans une brocante près de Portland l’été dernier. On y voit un phare et le littoral, la côte rocheuse et l’écume blanche des vagues qui viennent s’y frapper. Cette carte porte une histoire qui ne m’appartient pas. Le message est bref, signé de la main de Charlotte, qui remercie son amie Lucy de quelque chose que je n’arrive pas à déchiffrer. L’étampe du service postal indique la date du 6 août 1952.

Chaque matin, quand vient le temps d’écrire, je la pose devant moi, comme pour ouvrir quelque chose. Je n’aime pas me baigner, mais la mer me manque toujours. C’est elle que nous allions retrouver, ma compagne et moi, en traversant l’État du Maine il y a quelques mois. Quand je regarde la carte postale, je suis immédiatement ramené à la première nuit que nous avons passée dans la petite ville de Bar Harbor.

Photo d'un lever de soleil à Bar Harbor. Le ciel est teinté de rose, les feuillages au premier plan sont noirs, il y a un bateau à voile sur l'eau.Lever de soleil à Bar Harbor Photo : Michaël Trahan

Je me suis réveillé vers 3 h du matin, incapable de me rendormir. Depuis notre arrivée aux États-Unis, je rêvais de voir le soleil se lever. Une heure plus tard, j’ai donc quitté la nuit pour les vêtements les plus chauds que j’avais apportés, et je suis sorti de l’auberge sur la pointe des pieds.

J’ai toujours aimé ces moments de lumière à l’envers du monde. Une clarté diffuse commençait à gagner le ciel alors que je marchais vers la rive. J’étais seul – dans une solitude vertigineuse, paisible, comme si quelque chose allait avoir lieu qui ne concernait personne d’autre. J’ai attendu ainsi, dans l’entre-deux de la nuit et du jour, pris par le bruit de l’eau et des goélands, les bateaux de pêche arrêtés ici et là après une journée de travail, et l’archipel découpé dans l’horizon comme un immense théâtre d’ombres.

Je suis descendu jusqu’au bord de l’eau et j’ai marché sur les pierres. J’ai repensé à une phrase de Valère Novarina que j’ai traînée pendant plusieurs années : « Une pierre vraiment lancée au ciel ne retombe jamais. » Tout d’un coup, sous le bleu très pur du ciel et le rose des nuages de Bar Harbor, j’ai senti cette phrase me quitter. Alors qu’elle avait longtemps incarné pour moi une forme de libération – une sorte de dégagement, de don absolu : quelque chose de tellement donné que rien ne peut renverser sa trajectoire –, cette phrase m’a cette nuit, ce matin, semblé porter le secret de tout ce que j’ai cherché à fuir.

Je me suis penché et j’ai ramassé une petite pierre très lisse. J’ai repensé à cette idée de boîte à souvenirs dont ma compagne m’avait parlé la veille, en nettoyant un coquillage pour l’enfant que nous avions appris qu’elle portait quelques jours avant notre départ. J’ai gardé la pierre dans ma main quelques minutes, comme tenté de la lancer, par réflexe, puis je l’ai mise dans ma poche. Elle se trouve sur la table, devant moi, juste à côté de la carte postale de 1952. C’est la première pièce de ma boîte à souvenirs – celle que personne n’a constituée pour moi, et dont je n’ai jamais senti le manque jusqu’à ce matin, sur la rive de Bar Harbor, où j’attendais que le soleil se lève avant de rentrer à la maison.


Michaël Trahan est né en 1984. Il a grandi à Acton Vale, en Montérégie, avant de s’établir à Montréal au début des années 2000. Au Quartanier, il a publié La raison des fleurs (2017) et Nœud coulant (gagnant en 2013 du prix Émile-Nelligan, du Prix du Festival de la poésie de Montréal et du prix Alain-Grandbois de l’Académie des lettres du Québec). Il est aussi l’auteur d’un essai sur la réception de Sade, La postérité du scandale (Nota bene, 2017), et d’une thèse de doctorat sur la lisibilité de la littérature dans le champ poétique français contemporain. Il est directeur littéraire de la revue Estuaire.

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