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Carte blanche | Et si le féminin l'emportait sur le masculin?

Portrait en couleur de Frédérick Lavoie. Il porte un chandail noir et un foulard à carreaux rouges.
Frédérick Lavoie Photo: Sophie Gagnon-Bergeron
Radio-Canada

L'écrivain et journaliste Frédérick Lavoie lance un appel à la dissidence linguistique. Et si on renversait l'ordre établi?

Cette série donnant carte blanche aux gagnants des Prix littéraires du Gouverneur général 2018 pour s'exprimer sur un sujet qui les touche a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Chères lectrices

À la petite école, on m’a accroché au bout de la langue une injustice. On m’a dit qu’en français, le masculin l’emporte toujours sur le féminin. Toujours. Qu’il y ait un homme et trois femmes inquiets d’une situation, ou mille jeunes filles et un chien assis dans une salle.

Contrairement à d’autres règles de la langue française, celle-ci a l’avantage d’être simple, efficace et de ne compter aucune exception. D’un point de vue strictement pratique, nous serions donc folles de la remettre en question. Le français nous offre déjà assez de défis au quotidien sans qu’on ait besoin de s’en inventer d’autres.

Or, la commodité est une chose, et la justice en est une autre. Comment une règle qui donne un privilège indu à un genre grammatical associé à la moitié de l’humanité tout en discriminant l’autre moitié sur la base de son sexe pourrait-elle être perçue d’une quelconque manière comme étant juste et équitable? J’ai beau retourner la question dans tous les sens, je ne le vois pas.

En tant qu’homme, l’utilisation du masculin pluriel pour référer à des groupes mixtes ne m’a jamais rendu invisible. Durant des années, j’ai donc pu appliquer cette règle discriminatoire sans me sentir moi-même discriminé.

C’est en constatant l’émergence de résistances à celle-ci que j’ai compris la violence systémique qu’elle représentait. Car c’est bien de cela qu'il s’agit. De violence. La préséance arbitraire du masculin sur le féminin dans la langue française est un acte de soumission forcée.

En écrivant Avant l’après : voyages à Cuba avec George Orwell, j’ai fait de très timides tentatives pour cesser de perpétuer cette injustice. J’ai cherché à utiliser des formulations et des mots épicènes, et je me suis essayé à l’écriture inclusive. Ces techniques avaient toutefois souvent le désavantage d’alourdir le texte ou de m’obliger à prendre des détours linguistiques malheureux ou limitatifs. Pour un texte aux prétentions littéraires, ce n’était pas l’idéal.

Puisque mon livre n’avait pas pour propos de remettre en question les normes de la langue française, je me voyais mal défendre ces choix alors que je ne maîtrisais pas totalement ni le raisonnement derrière ceux-ci ni leur utilisation. Je me suis donc rabattu sur la convention. Une fois de plus, le masculin l’a emporté sur le féminin, et la commodité sur la justice.

Depuis la publication de ce livre, j’ai continué à réfléchir à la question et à en discuter avec mon entourage. J’ai accumulé quelques pistes de solution, mais je ne suis pas encore parvenu à des conclusions solides. J’ai néanmoins gagné la certitude que je ne pourrai pas employer par défaut la règle du masculin tout-puissant dans mon prochain ouvrage.

Comme solution temporaire, j’ai trouvé celle-ci : utiliser au choix le féminin OU le masculin pour désigner des groupes mixtes. Puisque nous connaissons déjà les accords et les conjugaisons au féminin pluriel, cette option ne représente aucun nouvel apprentissage. Elle requiert seulement un léger reconditionnement : si je vous parle de mes « lectrices », par exemple, il ne faudra plus tenir pour acquis que je réfère à la seule portion féminine de mon lectorat. Après tout, si je vous parle de mes « lecteurs » aujourd’hui, vous imaginez certainement un groupe comptant des hommes ET des femmes, à moins que je ne spécifie ne référer qu'aux seuls hommes. L’adaptation devrait donc être relativement rapide et facile.

Pour être honnête, je préférerais que l’Office québécois de la langue française et – si je rêve en couleur – l’ultraconservatrice Académie française aient déjà adopté de nouvelles règles équitables non seulement pour les femmes, mais aussi pour les personnes non binaires. J’aimerais pouvoir les suivre les yeux fermés, plutôt que de m’exposer à ce que mes éventuels choix soient perçus comme des actes de rébellion sans lien direct avec le propos de mes livres.

Puisque de tels changements semblent encore loin de l’ordre du jour de ces institutions, je me vois malheureusement contraint d’entrer en dissidence – comme d’autres l’ont déjà fait – contre les normes injustes de ma langue maternelle.

Si la règle du masculin l’emportant sur le féminin venait à être modifiée, il est probable que vous et moi ne nous habituerions jamais complètement à sa remplaçante. Nous sommes déjà trop vieux pour ça. Mais il nous faut penser plus loin que le bout de notre propre langue. Dans les petites écoles, des milliers d’enfants avaleraient tout naturellement cette nouvelle règle, quelle qu’elle soit, comme nous avons avalé en notre temps celle de la préséance automatique du masculin. Et en quelques générations tout au plus, cette injustice linguistique serait chose du passé.


Né à Chicoutimi en 1983, Frédérick Lavoie est écrivain et journaliste indépendant. Avec Avant l’après : voyages à Cuba avec George Orwell, il poursuit son investigation des multiples visages de l’humanité devant les turbulences de l’histoire. Globetrotter et polyglotte, l’auteur a vécu à Moscou, Bombay et Chicago. En 2013, le Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean lui a décerné le prix Récit ainsi que le prix Découverte pour son premier livre, Allers simples : aventures journalistiques en Post-Soviétie. Son deuxième livre, Ukraine à fragmentation, a été finaliste au Prix des libraires 2017 et a remporté le prix Récit du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean en 2016. En août dernier, avec son cadet Jasmin, il a publié Frères amis, frères ennemis: correspondances entre l’Inde et le Pakistan.

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