•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Concilier science et savoirs autochtones

On voit en plongée la salle où sont réunis les intervenants et le public venu assister au Bar des sciences des Années lumière.
Le Bar des sciences s'est déroulé au Pavillon des premiers peuples de l'UQAT (campus de Val-d'Or). Photo: Laurie Chabot, UQAT
Radio-Canada

La science et les savoirs traditionnels autochtones sont-ils compatibles? Vivent-ils un mariage forcé ou sont-ils engagés dans une union qui peut être fertile? Des experts en ont discuté la semaine dernière à Val-d'Or.

Un texte de Mathieu Gobeil

Cette réflexion était au cœur du Bar des sciences organisé par l’émission Les Années lumière et le magazine Québec Science, qui a eu lieu à l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). Elle découle de la décision récente du gouvernement fédéral de tenir compte des savoirs autochtones dans la réalisation d’études d’impact environnemental, au même titre que la science.

D’entrée de jeu, Suzy Basile, originaire de la communauté atikamekw de Wemotaci et professeure à l'École d'études autochtones de l'UQAT a expliqué qu’elle tente, par son travail, d’apporter une vision différente dans le champ des sciences de l’environnement, ce qui n’est pas toujours chose facile.

Dans une perspective scientifique, quand on regarde l’environnement, l’être humain n’en fait pas partie. Il est à l’extérieur de cet environnement, il cherche à le comprendre, à le gérer, à le contrôler. C’est pratiquement à l’opposé d’une philosophie autochtone.

Suzy Basile, professeure à l'École d'études autochtones de l'UQAT

« Je me suis donné comme défi d’apporter cette autre perspective-là, celle qu’on appelle autochtone, qui fait que l’être humain fait partie intégrante de son environnement, est sur le même pied d’égalité que les animaux, les plantes, l'écosystème. Alors, c’est toute une dynamique dans laquelle, je crois, on peut trouver son compte », dit-elle.

On voit Mme Basile, de face, souriant à la caméra.Suzy Basile, professeure à l'École d'études autochtones de l'UQAT Photo : Laurie Chabot, UQAT

Un riche savoir à exploiter

En tant qu’ethnobotaniste à l’Institut de recherche en biologie végétale qui travaille étroitement avec les communautés autochtones, Alain Cuerrier juge quant à lui essentiel de se pencher sur les savoirs traditionnels pour mieux comprendre les plantes.

« Parce qu’il y a un lien indéfectible à l’identité [des Premières Nations], au territoire, à leur culture. Donc, c’est riche de savoir. Et c’est aussi une question d’humilité. On revient sur les bancs d’école en s’assoyant avec les Autochtones, pour connaître les propriétés [des plantes], pour connaître comment elles répondent aux changements climatiques, pour savoir où elles sont. »

Les chercheurs en biologie ou en sciences de l’environnement qui travaillent de concert avec les Autochtones insistent sur le fait que l’écoute de l’autre – et surtout des aînés, qui sont les porteurs du savoir – est à la base de cette collaboration. Elle exige du temps, une ressource rare dans le monde de la recherche, qui dépend d’organismes subventionneurs pour qui le rendement est une mesure clé.

C’est une question de s’asseoir, de prendre un thé et d’avoir la patience d’écouter. Et de savoir que dans l’histoire qu’on va vous conter, il y a justement la réponse à vos interrogations. Ça, cette patience-là, ce n’est pas tout le monde qui l’a!

Alain Cuerrier, ethnobotaniste à l'Institut de recherche en biologie végétale
On voit M. Cuerrier, de face, qui sourit à la caméra.Alain Cuerrier, ethnobotaniste à l'Institut de recherche en biologie végétale Photo : Laurie Chabot, UQAT

À ce sujet, Mme Basile raconte qu'elle avait rencontré des biologistes qui se demandaient pourquoi on trouvait souvent des aigles dont les pattes étaient pleines de gomme de sapin ou d’épinette.

« Il y deux femmes avec moi qui leur répondent : "Bien, c’est simple, il vont aller sur des branches d’arbre se badigeonner les pattes de cette gomme-là pour attraper les poissons dans l’eau, parce que ça glisse, et les garder entre leurs pattes". Les deux biologistes étaient complètement estomaqués. Ça prenait une simple discussion avec deux femmes autochtones pour se le faire expliquer », relate-t-elle.

Justement, ce nombre incalculable d’observations faites au fil des millénaires, transmises de génération en génération, sur tout un territoire, constitue une mine d’or du point de vue de la science, un « dispositif expérimental » qui serait impossible à mettre en place, résume Hugo Asselin, professeur titulaire et directeur de l'École d'études autochtones de l'UQAT.

Participants au Bar des sciences. Le Bar des sciences enregistré à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue à Val d’Or le jeudi 22 novembre traitait du lien entre science et savoir traditionnel. Photo : Laurie Chabot, UQAT

Respect mutuel

Les participants à la discussion ont souligné que de la transmission des connaissances doit aller dans les deux sens (entre « chercheurs » et « Autochtones ») et se faire dans le respect. Trop souvent, les communautés sont utilisées par des chercheurs « hélicoptères », ces scientifiques qui viennent collecter des données et repartent sans partager par la suite leurs résultats avec ceux qui les ont aidés.

Les intervenants ont aussi parlé de l’importance de vulgariser les connaissances scientifiques pour que les communautés se les approprient, et aussi de favoriser la formation de scientifiques autochtones – que ce soit dans les sciences naturelles ou les sciences humaines, notamment en anthropologie et en archéologie.

« C’est peut-être une réflexion à avoir », dit Ronald Brazeau, directeur du Département des ressources naturelles et membre de la communauté de Lac-Simon qui fait beaucoup de vulgarisation scientifique dans le cadre de son travail. « L’histoire n’est pas racontée dans les Premières Nations », dit-il. Afin de susciter l’intérêt, pour que les jeunes veuillent aller « plus en profondeur », il faut qu’ils connaissent leur histoire, celle des Premières Nations, racontée par les Premières Nations.

On voit M. Brazeau, de face, qui regarde la caméra.Ronald Brazeau, directeur du Département des ressources naturelles et membre de la communauté de Lac-Simon Photo : Laurie Chabot, UQAT

Connaissances et croyances

Richard Kistabish, qui assistait à la discussion, a fait remarquer que le mode d’acquisition des connaissances des Autochtones peut être différent de celui d’un scientifique, un problème potentiel quand on tente d’établir un dialogue.

« Le monde scientifique est un peu borné par rapport à la non-tangibilité [des choses]. Quand on explique, nous autres, qu’on a eu une communication avec les esprits pour avoir une connaissance sur certains matériaux, certains arbres, les scientifiques, eux, n’acceptent pas cette donnée-là. C’est très limité, direct, comme barrière. Alors, il faut franchir cette barrière-là. Autant chez les scientifiques que chez nous. »

« Il faut accepter qu’il y a des modes de production de savoirs qui sont différents », renchérit Hugo Asselin.

Il y a des chemins différents; pas un chemin meilleur que d’autres [dans la production de connaissances].

Hugo Asselin, professeur titulaire et directeur de l'École d'études autochtones de l'UQAT
On voit M. Asselin, de face, qui sourit à la caméra.Hugo Asselin, professeur titulaire et directeur de l'École d'études autochtones de l'UQAT Photo : Laurie Chabot, UQAT

D’autres intervenants ont souligné le clash qui peut se produire lorsque la recherche scientifique sur un territoire est faite sans consulter les Premières Nations ou carrément dans le non-respect. Jimmy Papatie a pris l’exemple de certaines fouilles archéologiques.

« Pour nous, les Premières Nations, quand on est sur un territoire, et qu’on sait notre lien spirituel qu’on a créé au fil de notre histoire avec le monde dans lequel on vit, on connaît dans notre mémoire les endroits où l’esprit repose. Mais quand on va chercher [des ossements] et on creuse et on les déterre, bien ça vient me chercher parce que ce sont mes ancêtres qu’on déterre! », lance-t-il.

Enfin, la commercialisation des savoirs traditionnels – qui profite à l’industrie pharmaceutique, notamment – peut engendrer des sentiments d « usurpation » et de « dilapidation », et n’aide en rien au dialogue entre scientifiques et communautés autochtones.

Bien des communautés sont heureuses de partager leur savoir et de contribuer à la guérison de leurs voisins, rappelle Suzy Basile. « Mais la préoccupation, c'est de se voir usurper le savoir et voir ça un jour sur les tablettes de pharmacies en gélules comme complément alimentaire. »

En définitive, il n’existe pas de solution simple.

« Quand on reçoit des personnes de l’extérieur qui font des études sur l’environnement, etc., on fait toujours un incitatif d’apprendre qui on est avant », dit Ronald Brazeau.

Je dis souvent : "Porte mes mocassins, marche avec moi. Et après ça, je vais marcher dans tes bottines. Pour comprendre qui tu es".

Ronald Brazeau, directeur du Département des ressources naturelles et membre de la communauté de Lac-Simon

Science