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Nouvelle enquête du coroner sur une surdose d'opioïdes

La façade d'un immeuble
L'entrée de la Cour du coroner de Toronto Photo: Radio-Canada / Jean-Philippe Nadeau
Radio-Canada

À Toronto, l'enquête du coroner sur la mort de Bradley Chapman en 2015 dans les rues du centre-ville montre que le sans-abri de 43 ans est mort d'une surdose d'opioïdes, mais que les policiers n'ont rien fait pour lui venir en aide. L'enquête doit mettre en lumière les failles dans les services et l'aide au logement aux toxicomanes de la métropole.

Un texte de Jean-Philippe Nadeau

Dans ses arguments d'ouverture, l'avocat du ministère public, Prabhu Rajan, explique que Bradley Chapman a été adopté à l'âge de 9 mois et que ses parents adoptifs ont divorcé lorsqu'il avait 12 ans. « Il adorait le sport et la musique, mais il éprouvait des difficultés d'apprentissage à l'école, qui décèle en lui une hyperactivité en classe », explique Me Rajan au jury composé de cinq personnes.

Après un changement d'institution, les problèmes s'accentuent dans un nouvel établissement d'Etobicoke spécialisé dans la communication avec les enfants ayant un trouble de déficit de l'attention. L'adolescent, qui ne peut terminer ses études secondaires devient un délinquant.

Bradley ChapmanBradley Chapman avait commencé à prendre des antidouleurs en raison de problèmes de santé. Photo : Famille Chapman

Bradley Chapman devient père de trois enfants à la fin des années 1990 lorsqu'il s'installe à Midland sur la baie Georgienne. Il occupe de petits boulots comme couvreur de toitures. Il s'intéresse à l'électricité, mais il rate sa chance de se placer comme apprenti.

M. Chapman se blesse toutefois le dos, ce qui le contraint à prendre des médicaments pour atténuer ses douleurs. Le manque de travail le force à vivre de l'aide sociale. Son couple bat déjà de l'aile. Sa femme Janet le quittera à un moment donné de sa vie avec leurs enfants en bas âge.

On voit la sœur de Bradley Chapman, Leigh, et l'avocate Suzan Fraser qui représente la famille du défunt dans cette enquête du coroner.La sœur de Bradley, Leigh, et l'avocate Suzan Fraser qui représente la famille Chapman dans cette enquête. Photo : Radio-Canada / Jean-Philippe Nadeau

Une tumeur non cancéreuse au cerveau le plonge davantage dans la toxicomanie, puis dans l'itinérance et les problèmes avec la loi. Sa mère, Corinne Chapman, se souvient de ces années difficiles. « Il avait toujours mal à l’œil gauche et cela a pris deux ans avant que les médecins ne réalisent qu'il avait une tumeur qu'ils ont pu heureusement retirer. »

Mme Chapman précise que les médecins lui ont prescrit des opioïdes pour le soulager, mais qu'il a développé une dépendance à ces nouveaux médicaments. « Les refuges de la ville ne tolèrent pas la consommation de drogue, si bien que Bradley a fini dans la rue. »

Un mois après sa dernière incarcération, Bradley Chapman est retrouvé intoxiqué et à l'article de la mort le 18 août 2015 devant deux commerces qui jouxtent l'entrée de l'hôtel Chelsea dans le Red light district.

On voit les deux commerces proche de l'Hôtel Chelsea où Bradley Chapman a été retrouvé intoxiqué avant l'aube du 18 août 2015.Les deux commerces près de l'hôtel Chelsea où Bradley Chapman a été retrouvé intoxiqué avant l'aube du 18 août 2015. Photo : Cour du coroner de l'Ontario

L'ancien gardien de sécurité de l'hôtel dit qu'il a vu le sans-abri lors d'une pause cigarette vers 4 h 30 du matin. « Il y avait une bouteille de whisky vide près de lui », se souvient George Plaier à la barre. « Je l'ai touché du pied en lui adressant la parole, il respirait et il grommelait. »

Le gardien de nuit ajoute qu'il n'avait jamais entendu parler de la crise des opioïdes cet été-là dans la province, mais qu'il voyait bien que le nombre de sans-abri était fortement en hausse dans le centre-ville. « L'hôtel Chelsea est situé tout proche d'une mission qui vient en aide aux itinérants », précise-t-il.

On voit George Plaier, l'ancien gardien de sécurité de l'Hôtel Chelsea de Toronto, sortir de la cour du coroner après son témoignage.L'ancien gardien de sécurité de l'hôtel Chelsea de Toronto, George Plaier. Photo : Radio-Canada / Jean-Philippe Nadeau

George Plaier reconnaît qu'il n'a reçu aucune formation en secourisme et qu'il a appelé la police au 911 et non l'ambulance, « parce qu'il ne s'agissait pas d'une urgence ».

L'agent James McKrell est le premier sur les lieux avec son coéquipier. Il explique à la barre qu'il a reçu du répartiteur le signalement d'un individu ivre et évanoui.

J'ai vu une seringue et un briquet à ses côtés, j'ai tenté de le réveiller en pointant ma lampe de poche dans son visage, en le secouant à l'épaule et en l'interpellant avec plus ou moins de succès.

James McKrell, police de Toronto

Les policiers ne prennent toutefois pas l'initiative de bouger l'itinérant, même si sa tête est recroquevillée sur son torse, bloquant ainsi ses voies respiratoires. Me Rajan explique que Bradley Chapman était en position assise, adossé contre le mur, mais penché par l'avant dans un angle de 60 degrés.

Me Rajan rappelle au jury que les policiers sont en principe formés pour administrer les premiers soins, mais l'enquête policière a démontré que les deux agents n'ont pas allongé le sans-abri en position trois quarts sur le sol pour dégager ses voies respiratoires et faciliter la respiration et la circulation. « Nous ne l'avons pas déplacé, parce qu'il respirait toujours et il aurait pu avoir des blessures au cou ou à la colonne vertébrale », se défend-il.

Le policier n'a pas su répondre à la question de Me Rajan qui lui demandait s'il n'était pas mieux de s'assurer, dans le doute, qu'un individu respire correctement, plutôt que de penser à causer des dommages à sa colonne.

On voit l'agent James McKrell de la police de Toronto sortir de la cour du coroner avec sa femme.L'agent James McKrell de la police de Toronto sort de la cour du coroner avec sa femme. Photo : Radio-Canada / Jean-Philippe Nadeau

L'agent McKrell ajoute qu'il a ensuite appelé une ambulance qui est arrivée 11 minutes plus tard sur les lieux. La victime n'avait déjà plus de signes vitaux lorsque les policiers ont réquisitionné une ambulance. « Il respirait et il était dans un sommeil profond, mais on n'a jamais soupçonné une urgence », poursuit-il.

Les ambulanciers ont alors confirmé la mort de Bradley Chapman. « J'étais sur le choc, je ne le croyais pas », souligne l'agent McKrell, qui précise qu'il n'avait pas remarqué que la peau du sans-abri avait changé de couleur. « Je me tenais pourtant tout près de lui », ajoute-t-il.

L'agent McKrell explique que les deux ambulanciers, son coéquipier et lui ont ensuite mis le corps de Bradley Chapman sur une civière pour tenter de le ressusciter à bord de l'ambulance, mais sans succès.

L'Hôpital général de Toronto prendra une semaine pour identifier la victime grâce à sa carte de refuge et à avertir sa famille avant de le débrancher d'un respirateur artificiel. « Il est troublant qu'il soit tombé entre les mailles du système judiciaire », a conclu Corinne Chapman à la fin de son témoignage.

Mme Chapman dit espérer que les gens se souviennent de son fils comme d'un homme aimant et d'un bon père de famille. Elle rappelle que son fils serait grand-père aujourd'hui, s'il avait été capable de surmonter « ses problèmes de dépendance et d'autodestruction ».

L'enquête devrait durer deux semaines. Quarante-trois personnes seront appelées à la barre des témoins. Le jury devra déterminer si la mort est accidentelle ou naturelle et soumettre des recommandations à la province pour éviter pareille tragédie.

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