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Comment s’extirper du bourbier afghan?

Six soldats américains marchent sur un sol terreux, le long d'une clôture de barbelés.
Des soldats américains marchent à l'extérieur de leur base dans la province d'Orozgân en Afghanistan. Photo: Reuters / Omar Sobhani
Radio-Canada

Après 17 ans en Afghanistan, et bien qu'ils aient déclaré la fin de leur mission de combat en 2014, les États-Unis ont toujours quelque 16 000 soldats déployés en appui aux troupes afghanes. S'il fait moins les manchettes qu'à une certaine époque, l'Afghanistan semble encore aujourd'hui un sable mouvant dans lequel s'enlisent les soldats américains. Jusqu'à quand y resteront-ils?

Un texte de Ximena Sampson

Ces 16 000 soldats s’ajoutent à quelque 7000 autres hommes de l’OTAN toujours présents dans le pays dans le cadre de la mission non combattante Resolute Support, dont l’objectif est de contribuer à stabiliser la situation en Afghanistan et former les forces afghanes.

Le pays est encore loin d’être pacifié, avec au moins 25 000 talibans en activité, en plus du groupe armé État islamique du Khorassan, appellation de l’organisation terroriste en Afghanistan, qui s’est installée dans le pays depuis quelques années.

Des signes qui ne trompent pas

Le 27 novembre, trois soldats américains ont été tués par une bombe, une attaque revendiquée par les talibans. Douze militaires américains ont été tués en Afghanistan depuis le début de l’année.

Le 18 octobre dernier, le général Abdul Raziq, chef de la police de Kandahar, a été tué lors d’une rencontre de hauts dignitaires à laquelle assistait également le nouveau commandant de l’OTAN, le général américain Scott Miller, qui en est sorti indemne.

M. Raziq, qui avait déjà survécu à plusieurs attentats, était le plus important commandant militaire dans le sud de l’Afghanistan; il était considéré comme un rempart face aux insurgés dans le sud du pays.

En outre, même si le général Miller n’a pas été touché, c’est la première fois depuis le début de l’intervention américaine en Afghanistan en 2001 qu’un haut gradé occidental est visé de si près. Un autre général américain, Jeffrey Smiley, a, quant à lui, été blessé.

Autre signe de la puissance talibane : les insurgés ont pris cet été la ville de Ghazni, à 100 km au sud de Kaboul. Ils l’ont détenue pendant cinq jours avant d’en être délogés par les forces afghanes.

C’est un exemple frappant de la résurgence des talibans, croit Bill Roggio, éditeur du Long War Journal, de la Fondation pour la défense des démocraties, à Washington.

La moitié du pays est dominée par les talibans.

Bill Roggio, éditeur du Long War Journal

Selon les données du ministère américain de la Défense, le gouvernement afghan, qui contrôlait 72 % du territoire en novembre 2015, n’en tenait plus que 55 % en septembre 2018. Et encore, ces données sont surestimées, pensent certains analystes.

« Quand les talibans se sont emparés de la ville de Ghazni, en août, ils dominaient déjà 6 des 19 districts de cette province, poursuit M. Roggio. Pourtant, le gouvernement afghan affirmait que c’était lui qui les administrait. »

Carte de l'Afghanistan qui indique les districts contrôlés par les talibans et ceux qui sont disputés avec le gouvernement afghan.Source : Long War Journal, Foundation for the Defense of Democracies, novembre 2018. Photo : Radio-Canada / ESRI

Selon les données du Long War Journal, les talibans détiennent 13 % des quelque 400 districts du pays, où habite un peu moins de 10 % de la population.

La majorité des Afghans (65 %) vivent dans des territoires contrôlés par le gouvernement et 25 % sont dans des districts contestés.

« Les talibans gagnent continuellement de la force », souligne Graeme Smith, consultant pour l’International Crisis Group et spécialiste de l’Afghanistan. « En ce moment, ils disputent plus de territoires [au gouvernement] que jamais auparavant. »

L’escalade est constante, ajoute-t-il, tant en ce qui concerne l’étendue du territoire que l’intensité des combats.

Le conflit en Afghanistan est le plus important dans le monde en ce moment.

Graeme Smith, consultant pour l’International Crisis Group

Le nombre de civils tués de janvier à septembre de cette année (2798) s’approche du record de 2014, tandis que le nombre total de victimes (8050) est un peu plus faible que celui des dernières années.

La grande majorité d’entre elles sont tuées ou blessées dans des attentats de différentes sortes ou dans le feu croisé des combattants, alors que 8 % sont victimes des frappes aériennes des forces internationales.

Cette dernière donnée inquiète l’Organisation des Nations unies (ONU), qui souligne qu’il s’agit du nombre le plus élevé depuis 2009 et que la majorité des personnes touchées sont des femmes et des enfants.

Les frappes de la coalition ont atteint un record en 2018.

L’OTAN enquête sur l’une d’entre elles, survenue le 27 novembre, lorsque plusieurs civils ont été tués dans le bombardement d’un complexe où s’étaient retranchés des talibans. Les forces internationales auraient agi en appui aux soldats afghans.

Les nouvelles règles d’engagement de l’armée américaine permettent aux soldats d’attaquer les insurgés qui représentent une menace contre eux ou contre les forces afghanes. L’appui aérien à ces dernières a considérablement augmenté.

Les hauts gradés américains concèdent cependant que la situation sur le terrain ne s’améliore pas.

« Les talibans ne sont pas en train de perdre », a admis le chef d'état-major de l’armée américaine, le général John Dunford, lors d’un forum sur la sécurité, le 17 novembre dernier.

« Il n’y aura pas de solution militaire [au conflit] » a reconnu M. Dunford. Il faut un processus de réconciliation qui appartienne aux Afghans, dirigé par les Afghans, et appuyé par les États-Unis et ses alliés. »

Quelle chance pour les négociations?

La stratégie du gouvernement Trump, annoncée à l’été 2017, vise à maintenir la pression sur les talibans pour les pousser à négocier. Pour cela, la Maison-Blanche a augmenté le nombre de soldats américains sur le terrain, ainsi que les frappes sur les champs de pavots et les laboratoires, qui sont la principale source de revenus des insurgés.

L'administration américaine n’a pas non plus fixé de date pour le départ des troupes, ce qu’avait fait le président Obama et qui lui avait été fortement reproché.

En février, le président afghan, Ashraf Ghani, s’est déclaré prêt à reconnaître les talibans comme des interlocuteurs politiques légitimes. « Cela a réellement changé la donne », croit Graeme Smith. « Jusqu’alors, le gouvernement les décrivait comme un amas de groupuscules terroristes. »

« Au-delà d'être un groupe qui mène des actes terroristes, les talibans sont quand-même un groupe qui a une légitimité politique très forte au sein d'une bonne partie de l'opinion afghane », rappelle Julien Tourreille, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand de l'Université du Québec à Montréal.

Des gens joyeux sur une voitureLe peuple afghan avait célébré ce cessez-le-feu historique. Photo : Reuters / Parwiz Parwiz

Un cessez-le-feu de trois jours, en juin, a donné de bons résultats, mais une autre offre du gouvernement, en août, s’est soldée par un échec.

Les talibans refusent de discuter avec le gouvernement afghan, qu’ils considèrent comme illégitime, et réclament un dialogue bilatéral avec les Américains.

Leur vœu s’est concrétisé en juillet, lors d’une rencontre à Doha, au Qatar, avec une représentante du département d’État américain, dont peu de détails ont filtré.

« Les talibans ont trois conditions pour la tenue de négociations, soutient Bill Roggio. Ils veulent que leurs prisonniers soient libérés, que les sanctions internationales soient levées et que leur bureau du Qatar soit reconnu officiellement. »

À terme, ils réclament le départ des troupes étrangères de l’Afghanistan.

Les talibans sont en position de force pour d’éventuels pourparlers parce qu’ils savent que les États-Unis souhaitent désespérément quitter le pays.

Bill Roggio, éditeur du Long War Journal

M. Roggio craint des reculs importants pour le gouvernement afghan une fois que les troupes occidentales seront parties.

Malgré tout, l’analyste Graeme Smith est optimiste. « Je crois que toutes les parties commencent à accepter l’idée qu’elles ne remporteront pas cette guerre, affirme-t-il. Même si la situation militaire est morose, il y a un potentiel politique pour du changement. »

Ce qui est sûr, c'est que toute solution passe nécessairement par une entente avec les talibans. « Il faudra trouver un modus operandi avec eux, croit Julien Tourreille. Peut-être les États-Unis exigeront qu'ils abandonnent les éléments les plus radicaux de leur idéologie en contrepartie d'une reconnaissance de leur rôle politique et de leur participation à la vie politique du pays. »

Signe qu’il souhaite vraiment en arriver à une entente : le président Trump a nommé en septembre un nouveau représentant spécial pour la réconciliation afghane, Zalmay Khalilzad. M. Khalilzad, qui a le mandat de coordonner et diriger les efforts américains pour négocier avec les talibans, aurait déjà rencontré des représentants des talibans, au Qatar, le mois dernier, selon le Wall Street Journal. Le département d’État n’a pas confirmé la tenue de cette rencontre.

Conflits armés

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