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Les risques des implants mammaires

Julie tient de implants mammaires dans ses mains
Julie après son explantation en 2018 Photo: Courtoisie

Des milliers de Canadiennes se sont fait poser des implants mammaires, croyant qu'ils étaient sécuritaires. Or, de nombreuses porteuses sont tombées malades. Des problèmes ont été cachés à la population et une étude obligatoire a été abandonnée, a appris Enquête. Santé Canada a-t-il failli à sa tâche?

Un texte de Madeleine Roy d'Enquête

La sécurité des implants mammaires fait de nouveau l’objet d’une controverse.

En 2007, Julie est en excellente santé. Elle s'entraîne tous les jours, fait de la course et du patin à roues alignées de compétition. Filiforme, la femme de 37 ans a envie d’avoir les courbes des mannequins qu’elle maquille dans les défilés de lingerie fine.

« J'étais très au courant du scandale des prothèses mammaires dans les années 90. Je savais qu’il y avait eu un moratoire et que de nouveaux implants en silicone venaient tout juste d’être mis sur le marché », se rappelle-t-elle.

Par mesure de précaution, elle décide d’opter pour des implants contenant une solution saline.

Or, son chirurgien lui recommande les implants en silicone en raison de leur texture plus naturelle. Les nouveaux implants approuvés par Santé Canada sont faits de gel très épais qui ne coule pas dans le corps des femmes en cas de rupture, explique-t-il.

Pour la rassurer, il entaille un implant avec un scalpel. Comme prévu, le gel reste bien en place à l’intérieur de l’enveloppe.

Il lui parle des risques liés à l'opération, mais ne soulève aucun risque lié aux implants, soulignant par contre qu’il faudrait les changer dans 10 à 15 ans.

Julie décide d’aller de l’avant. Elle ne se doute pas que ses implants vont changer le cours de sa vie.

Julie avant son opération, souriante.Julie avant son opération en 2007 Photo : Courtoisie

Une nouvelle génération d’implants

En 2006, Santé Canada a mis fin au moratoire de 14 ans qui restreignait l’utilisation des implants en silicone. Ses experts ont approuvé la mise en marché d’implants de nouvelle génération alors qu’ils ne disposaient pas de données sur les effets à long terme des produits, admet le ministère.

Pour pallier ce problème, une approbation conditionnelle a été donnée aux manufacturiers Allergan et Mentor. Ceux-ci devaient suivre 80 000 femmes porteuses d’implants mammaires pendant 10 ans afin de documenter l’apparition de symptômes potentiellement liés aux implants.

Les études ont été amorcées, mais n’ont jamais été terminées.

Deux ans après avoir commencé la collecte de données, Allergan avait perdu la trace de 40 % des femmes participant à son étude.

Mentor a fait pire : après trois ans, elle avait perdu la trace de 80 % des participantes.

Au lieu de sévir, Santé Canada a baissé ses exigences. Dans une déclaration écrite, le ministère estime que les manufacturiers ont respecté les conditions de leur approbation « dans la mesure du possible » et que « malgré leurs efforts », les faibles taux de suivi « ont rendu l’interprétation des données disponibles peu significatives ».


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Ce reportage a été réalisé grâce à une collaboration entre Radio-Canada, CBC, le Toronto Star et le Consortium international des journalistes d’investigation. Dans cette série :


Une mystérieuse maladie

Lorsque Julie passe sous le bistouri en décembre 2007, elle est loin de se douter que les courbes dont elle a rêvé vont lui faire vivre l’enfer.

Mon odeur corporelle a changé. J’ai arrêté de transpirer. Je ne supportais plus la chaleur. J’étais gonflée, j’avais l’impression que ma peau était trop tendue sur mon corps.

Julie

Lors des premiers mois, Julie attribue ces effets à l’intervention chirurgicale et à l’anesthésie. « Mentalement, j’étais dans un brouillard intense et j’étais tout le temps fatiguée, exténuée », dit-elle.

Le temps passe, mais les effets demeurent.

Huit mois après la pose de ses implants, Julie reçoit un diagnostic de thyroïdite d'Hashimoto, une inflammation chronique auto-immune de la glande thyroïde.

Peu à peu, elle se met à souffrir de nouvelles allergies, d'intolérances alimentaires, d'infections récurrentes du système respiratoire, d’asthme et de problèmes gastro-intestinaux.

Des femmes se mobilisent

Pendant 10 ans, les médecins cherchent ce qui cause le mal de Julie. « Les médecins mettaient souvent mes symptômes sur le compte de mes 40 ans et de ma ménopause précoce. Jamais l’un d’eux n’a émis l’hypothèse que mes implants puissent être en cause et je n’y ai jamais pensé moi non plus », raconte-t-elle.

« Pourtant, il y avait vraiment une ligne claire qui avait été tracée depuis que j’avais mes implants, précise-t-elle. J’étais en parfaite santé avant. »

En faisant des recherches sur Internet, Julie découvre un groupe Facebook de soutien aux femmes qui ont souffert de problèmes de santé après avoir reçu des implants mammaires.

Ce groupe, qui rassemble 50 000 membres, a été créé en 2015 par Nicole Daruda, une femme de Vancouver qui a elle-même été atteinte pendant 20 ans de ce qu’elle appelle la « maladie des implants ».

« Ça a été une révélation, se rappelle Julie. Je me suis dit : “C'est ça que j'ai!” C'est comme si toutes les pièces du casse-tête des 10 dernières années se mettaient en place. »

Une infirmière tient dans sa main un Implant mammaireUn implant mammaire Photo : iStock / Poplasen

Une maladie non reconnue

Même si de nombreuses femmes comme Julie s’en plaignent, la maladie des implants mammaires n’est pas officiellement reconnue par le corps médical. Elle n’existe pas, selon le président de l’Association des spécialistes en chirurgie plastique et esthétique du Québec, le Dr Éric Bensimon.

« La maladie des implants mammaires, ça fait plus de 15 à 18 ans que le dossier a été fermé. On n’a pas associé ça aux implants mammaires. On en reparle aujourd'hui à cause des médias sociaux, peut-être à cause d’un effet de somatisation de masse », dit-il.

Une controverse qui dure depuis 30 ans

Dans les années 80 et 90, des milliers de femmes porteuses d’implants mammaires ont intenté des poursuites contre les manufacturiers de l’époque. Malgré des milliards de dollars versés en indemnités, les manufacturiers n’ont jamais admis que le silicone pouvait causer des problèmes de santé.

Ils ont par la suite financé de nombreuses études sur la sécurité de leurs produits. À la fin des années 90, une recension des études existantes – dont celles financées par les fabricants – a permis de redorer la réputation des implants en silicone.

Si le Dr Éric Bensimon croit que la « maladie des implants mammaires » relève plus de la psychologie que de la médecine, ce n’est pas l’avis du rhumatologue Jan Willem Cohen Tervaert, l’un des experts les plus réputés au monde en matière de problèmes de santé liés aux implants mammaires en silicone.

Ce médecin explique que le gel de silicone cohésif contenu dans les implants peut suinter ou s’écouler dans le corps des femmes qui les portent, migrer vers les ganglions lymphatiques et activer le système immunitaire.

« Si l’activation est constante, ça peut mener à des allergies et à des déficiences immunitaires », explique le directeur de la Division de rhumatologie à la Faculté de médecine de l’Université de l’Alberta.

Le Dr Cohen Tervaert estime que la plupart des études n’ont pas suivi les femmes porteuses d’implants mammaires suffisamment longtemps pour documenter l’apparition des symptômes.

« Les patientes développent des maladies auto-immunitaires en moyenne 10 ans après avoir eu leurs implants. Si vous arrêtez une étude après 5 ans, il est normal que vous n’arriviez pas à documenter une occurrence de problèmes plus élevée chez les porteuses d’implants », ajoute-t-il.

Absence de données

Il n’existe aucune donnée canadienne globale sur le nombre total d’augmentations mammaires au pays. On estime que 1,6 million de femmes ont subi cette intervention chirurgicale partout dans le monde en 2017, dont près de 350 000 aux États-Unis.

L’augmentation mammaire est l'opération esthétique la plus populaire du monde. Elle génère des profits de plus d’un milliard de dollars par année.

Des problèmes invisibles

Jusqu’en 2017, le Secrétariat américain aux produits alimentaires et pharmaceutiques (FDA) a permis aux fabricants d’implants mammaires de ne pas divulguer publiquement les problèmes majeurs liés à leurs produits, comme des ruptures, des dégonflements, de la douleur et des pertes de sensibilité.

Le pot aux roses a été découvert par Madris Tomes, une ancienne informaticienne de la FDA qui faisait de la recherche pour un avocat.

Lorsque l’agence américaine a décidé de resserrer ses règles, peu de temps après, le nombre d’incidents indésirables rapportés par les manufacturiers a explosé :

  • 2008-2016 : 230 cas en moyenne par année
  • 2017 : 4567 cas
  • 2018 : 8242 cas (six premiers mois de 2018)

« On a eu l’impression, pendant 10-12 ans, que les implants étaient devenus plus sécuritaires, alors qu’en réalité les problèmes n’étaient pas visibles », résume Madris Tomes.

Au Canada, les données racontent une histoire semblable.

C’est le calme plat pendant des années puis, soudainement, des centaines de cas apparaissent, comme des ruptures, des dégonflements, des explantations, de la douleur et des infections.

  • 2012-2016 : une vingtaine de cas par année
  • 2017 : 226 cas
  • 2018 : 359 cas

Après que ces chiffres eurent été portés à son attention, Santé Canada précise qu’une vérification faite en 2017 auprès de Johnson & Johnson Medical Products, propriétaire de Mentor, a confirmé une pratique de déclaration d’incidents inadéquate. « À la suite d’une formation, le manufacturier nous a fait parvenir des rapports concernant des incidents passés qu’il n’avait pas rapportés alors qu’il aurait dû le faire », écrit Santé Canada.

Pour sa part, Mentor dit avoir respecté la réglementation concernant la déclaration des incidents indésirables.

Ces chiffres ne seraient que la pointe de l’iceberg. Madris Tomes estime que moins de 15 % des incidents indésirables sont rapportés aux États-Unis et que ce pourcentage semble être plus faible encore au Canada.

Photos d’implants mammairesPhotos d’implants mammaires retirés à la suite de complications. On y voit aussi des tissus cicatriciels qui se sont formés en réaction à la présence des implants Photo : Kim Barden

De nouvelles études relancent le débat

En septembre 2018, des chercheurs du centre oncologique MD Anderson de Houston, au Texas, ont publié les résultats d’une vaste étude qui démontre une association entre les implants en silicone et trois maladies auto-immunes, dont l'arthrite rhumatoïde.

Immédiatement, la FDA a publié un communiqué disant qu’elle était « respectueusement en désaccord » avec les conclusions de l’étude, en évoquant notamment des lacunes dans la méthodologie.

Un mois plus tard, le Dr Cohen Tervaert a publié les résultats d’une autre étude faite en collaboration avec des chercheurs israéliens.

L’étude portant sur 25 000 femmes indique clairement que les porteuses d’implants ont plus de maladies auto-immunes.

Le chercheur a aussi publié les résultats d’une recension d’études qui démontrent que le retrait des implants en silicone entraîne une diminution des symptômes chez 75 % des patientes qui se plaignent de problèmes de santé liés à leurs implants.

Le Dr Tervaert estime cependant qu’une partie des femmes seulement sont susceptibles de souffrir de problèmes systémiques à cause des implants. Il croit que des facteurs génétiques et environnementaux sont en cause.

Écrivez-nous

Pour nous transmettre de l'information sur les implants mammaires, contactez notre journaliste : madeleine.roy@radio-canada.ca

Retirer ses implants

Le chimiste Pierre BlaisLe chimiste Pierre Blais analyse un implant mammaire. Photo : Radio-Canada

Comme des milliers de femmes, Julie a fait retirer ses implants en silicone, en janvier dernier. Elle les a fait analyser par le chimiste Pierre Blais, d’Ottawa.

Depuis 30 ans, M. Blais a analysé des milliers d’implants mammaires à la demande de femmes qui, comme Julie, les soupçonnaient de les avoir rendues malades.

Le chimiste a trouvé une fissure d’un demi-centimètre sur un des implants, qui selon lui était là depuis plusieurs années et par laquelle s’échappait de l’huile de silicone.

« En l’espace de quelques jours, mes symptômes majeurs qui étaient une soif intense et une sensation de brûler de l’intérieur sont disparus. J’ai recommencé à suer. J’avais moins l’impression d’être à l'étroit dans ma peau. Mais il reste encore des symptômes et ils sont peut-être là pour rester. J’ai quand même eu dans la poitrine deux sacs remplis de produits chimiques pendant plus de 10 ans », dit Julie.

Julie ne fait plus d’asthme et elle a retrouvé un bon niveau d’énergie. Afin d'aider les Québécoises porteuses d’implants, elle a créé un groupe de soutien francophone sur Facebook. (Nouvelle fenêtre)

Répliques des manufacturiers

Allergan a fait parvenir une brève déclaration à Radio-Canada disant que la sécurité des patientes est sa priorité et que l’innocuité de ses produits était soutenue par de nombreuses études et par plus d’une décennie d’utilisation aux États-Unis et en Europe.

Mentor déclare quant à elle que ses produits ont fait l’objet de nombreuses études démontrant leur innocuité avant et après leur mise en marché. Elle ajoute que « la maladie des implants mammaires est un terme imprécis utilisé pour décrire un large éventail de signes et de symptômes rapportés par des porteuses d’implants » et rappelle la conclusion de l’étude publiée en 1999 par l’Académie nationale de médecine des États-Unis, disant que les maladies auto-immunes et les maladies systémiques n’étaient pas plus fréquentes chez les porteuses d’implants en silicone que chez les femmes qui n’en avaient pas.

Avec la collaboration de Martyne Bourdeau

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