•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Saint-Louis du Sénégal, ville patrimoniale en péril

Une maison en mauvais état.
Maison patrimoniale de Saint-Louis du Sénégal en péril Photo: Radio-Canada / Marie-France Abastado
Radio-Canada

Ancienne capitale de l'Afrique occidentale française, puis du Sénégal, Saint-Louis a beaucoup perdu de son lustre quand Dakar est devenue la capitale du pays peu avant l'indépendance, en 1960. Mais des résidents se battent pour redonner à leur ville côtière son charme d'antan.

Un texte de Marie-France Abastado, à Désautels le dimanche 

Rien de tel que la calèche pour parcourir les rues sablonneuses de Saint-Louis du Sénégal, surtout quand c’est en compagnie de deux passionnés de patrimoine. Il y a d’abord Yves Lamour, un Français d’origine, propriétaire d’une maison d’hôte de quatre chambres. Et puis Birham Seck, guide de l’association Amis du patrimoine de Saint-Louis.

Les deux hommes tout près de la calèche et son chauffeur.Yves Lamour et Birham Seck s'apprêtent à monter dans la calèche. Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

La vieille ville garde des temps lointains un rythme nonchalant. Mais malgré les apparences, Saint-Louis, située stratégiquement à l’embouchure du fleuve Sénégal, a souvent été à travers l’histoire l’objet de convoitise. Ce sont d’abord les Français qui s’y sont implantés en 1659.

« Elle a une position très stratégique entre les deux bras du fleuve et tout à côté de l’embouchure [du fleuve Sénégal]. Pour faire du commerce, c’est donc une ville qu’il fallait prendre », explique Birham Seck.

Des bateaux voguent, et en arrière-plan, des immeubles.Saint-Louis, vue de la langue de Barbarie Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Mais les Anglais aussi l’ont compris, et la ville passera à plusieurs reprises sous le contrôle des uns et des autres.

C’était chaque fois des chassés-croisés entre tantôt les Anglais tantôt les Français. Mais ceux qui sont vraiment restés et qui ont construit, ce sont les Français.

Le guide Birham Seck

À l’époque, Saint-Louis est le lieu de tous les commerces lucratifs : la gomme arabique, l’or, l’ivoire, le sel et… les esclaves. De cette période humainement désolante, mais économiquement florissante, restent de nombreux bâtiments patrimoniaux, et parmi ceux-ci, des bâtiments commerciaux. « À l’intérieur, il y avait toujours un endroit aménagé qu’on appelait les esclaveries. Mais, contrairement à ce qu’on a raconté pendant longtemps, Saint-Louis était juste une étape de transit », soutient Birham Seck.

Le reportage de Marie-France Abastado est diffusé le ... à Désautels le dimanche sur ICI PREMIÈRE.

Restauration patrimoniale

Saint-Louis compte aussi de grandes demeures bourgeoises. Façade à arcades, balcon de bois, balustrades de fer forgé et volets colorés, on dit de Saint-Louis que c’est une ville coloniale. Mais en fait, son architecture est très variée.

Un point commun toutefois à plusieurs de ces maisons, c’est leur piètre état. Celles qui ont été restaurées donnent toutefois une idée de ce à quoi pourrait ressembler cette ville pleine de charme si on y mettait les moyens. C’est le cas entre autres du magnifique Musée de la photographie.

La façade du musée.Le Musée de la photographie de Saint-Louis du Sénégal, un bon exemple de maison restaurée selon les règles de l’art Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Mais les rénovations irréprochables ne sont pas légion. Il y a bien le Musée de la photographie qui ressort par sa restauration parfaite. Mais bien des maisons patrimoniales de Saint-Louis du Sénégal sont tellement décrépites qu’on dirait qu’elles « tiennent par la peur ». L’ancien orphelinat des sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny en est un bon exemple.

L'escalier à double révolution.Orphelinat des sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Malgré sa vétusté, la maison, avec son escalier à double révolution, est magnifique. Mais pour combien de temps encore? se demande le passionné de patrimoine Yves Lamour. « Cette maison est dans un film avec Philippe Noiret qui s’appelait Coup de torchon », rappelle-t-il.

Le bâtiment devrait devenir la Maison du patrimoine, mais il faudra d’abord songer à la restaurer. « Il faudrait commencer à dépenser l’argent qu’on nous a donné pour réparer les jolis bâtiments », lance Yves Lamour qui se demande ce qu’on attend pour le faire.

« La meilleure façon de conserver ces bâtis, c’est de redonner à ces maisons chargées d’histoire une nouvelle fonction », ajoute Birham Seck.

Saint-Louis, patrimoine mondial de l’UNESCO

Pourtant, en 2000, Saint-Louis a été nommée ville du patrimoine mondial de l’UNESCO. En 2008, un plan de sauvegarde et de mise en valeur de la ville a été élaboré par le gouvernement du Sénégal. Mais le financement qui devrait l’accompagner tarde à arriver.

En contrebas, des immeubles délabrés.Vue d’une rue de Saint-Louis depuis le balcon de la maison d’hôte Jamm, propriété d’Yves Lamour Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Et puis, pour la population en général, dit le guide Birham Seck, la restauration des maisons patrimoniales n’est pas une priorité. C’est d’autant plus le cas qu’elles sont le témoin d’une période de l’histoire, la colonisation, que certains préféreraient oublier.

Une certaine frange considère ce patrimoine comme le patrimoine du Blanc dont il faut complètement se débarrasser parce qu’on n’est plus en colonisation.

Le guide Birham Seck
Plusieurs hommes aux vêtements colorés assis sur un banc.Des habitants de Saint-Louis du Sénégal Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

« Je pense que c’est une aberration d’aller jusque-là parce que derrière chaque bâtiment il y a une histoire, et nous, nous faisons partie de cette histoire », ajoute le guide. Il trouve que les autorités devraient davantage sensibiliser la population à l’importance de préserver le patrimoine.

Sensibiliser la population locale à la valeur du patrimoine

Arrêt chez Marie-Caroline Camara, une Française de père saint-louisien. En 2007, elle s’installe dans la ville d’origine de son père. Passionnée d’architecture, elle achète un ancien entrepôt de gomme arabique qu’elle transforme en maison d’hôte.

Une cour intérieure bien aménagée.La maison d’hôte Au fil du fleuve, propriété de Marie-Caroline Camara Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Elle souhaiterait que la dénomination de ville du patrimoine mondial de l’UNESCO soit plus qu’un titre.

On a des droits, mais on a aussi des devoirs par rapport à ce patrimoine mondial. Il ne nous appartient pas qu’à nous maintenant.

Marie-Caroline Camara

Marie-Caroline Camara comprend que cette question ne soit pas la priorité des Saint-Louisiens, qui pour beaucoup sont en mode survie. Mais on devrait davantage expliquer en quoi le tourisme peut être bénéfique à tous. « Ce n’est pas forcément facile, ajoute-t-elle, de comprendre en quoi on peut en bénéficier si on n’est pas hôtelier par exemple. »

Trois femmes aux vêtements colorés.Des résidentes de la langue de Barbarie Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Et si elle croit, elle aussi, qu’il faut éduquer la population à l’importance de la préservation du patrimoine, c’est sur les jeunes qu’elle fonde tous ses espoirs. Trois clubs de sauvegarde du patrimoine ont été formés dans les écoles de Saint-Louis.

Ces jeunes ont compris que c’était une partie de leur identité et que même quand on était contre une histoire coloniale, un témoignage bâti ça permettait aussi de poser le débat. Je crois que c’est les jeunes qui, à l’heure actuelle, sont à même de comprendre qu’il ne s’agit pas d’être nostalgique de l’histoire.

Marie-Caroline Camara

Changements climatiques

Mais il n’y a pas que le manque d’argent ou le manque de volonté politique qui mettent la ville de Saint-Louis et son patrimoine en péril; les changements climatiques aussi.

L’île de Saint-Louis est protégée de la montée de la mer par une bande de terre, la langue de Barbarie, où vit une population de pêcheurs, les Lébous. Cette bande de terre est elle-même menacée de disparaître d’ici une vingtaine d’années.

Des gens et des chèvres dans une rue étroite.Rue de la langue de Barbarie Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

« On parle de montée des eaux, du réchauffement climatique, mais il faut aussi avoir l’honnêteté de reconnaître que ce sont des populations qui, pendant très longtemps, ont pris le sable de la plage pour construire toutes les habitations qui sont sur cette bande de terre et, donc, elles ont un peu creusé leur propre tombe », dit Birham Seck.

Aide de la France

Lors de son passage à Saint-Louis en février dernier, le président français Emmanuel Macron a annoncé une aide de 15 millions d'euros pour la construction d’une digue qui permettrait de contenir les eaux au large de la langue de Barbarie. Les travaux devraient être achevés en 2019.

Quant aux 25 millions d'euros promis par le président Macron pour la préservation du patrimoine bâti de l'ancienne capitale de l'Afrique occidentale française et du Sénégal, on espère qu’ils finiront par arriver.

Une maison très délabrée.Une maison de Saint-Louis en très mauvais état Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

En attendant, Marie-Caroline Camara invite les Sénégalais de la diaspora à venir investir dans leur ville. « Les gens de la diaspora qui vivent en Europe, qui vivent au Canada, ont compris ce qu’était un patrimoine, ils comprennent l’impact de sa promotion. Je crois que c’est à eux aussi de revenir et réinvestir à Saint-Louis s’ils le peuvent, honorer leur ville. Ça nous ferait très plaisir de les voir revenir. »

Afrique

International