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Carte blanche | Vive le froid!

Portrait en noir et blanc de l'auteure Karoline Georges
L'auteure Karoline Georges Photo: Yannick Forest
Radio-Canada

« J'aime le froid. Je l'aime de plus en plus. » Enfant, quand les autres profitaient de la chaleur, Karoline Georges se réfugiait au frais pour lire. Au micro de Plus on est de fous, plus on lit!, elle nous parle de son amour pour le le froid.

Cette série donnant carte blanche aux gagnants des Prix littéraires du Gouverneur général 2018 pour s'exprimer sur un sujet qui les touche a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

L'Ode au froid de Karoline Georges

J’aime le froid.
Je l’aime de plus en plus.
C’est un amour viscéral.

Déjà, enfant, au mois de juillet, alors que mes amies s’amusaient au parc ou dans leurs piscines hors terre, j’allais me vautrer dans la fraîcheur du sous-sol, les rideaux tirés, pour lire des romans en rafales en attendant son retour à l’automne. Déjà, j’en avais besoin ; je le cherchais partout. Même en hiver, j’étais insatiable. Je sortais en pyjama dans ma cour en pleine tempête pour remplir un grand verre de neige, y glisser ensuite quelques gouttes de jus de fruit et ainsi créer un dessert glacé.

On ne m’a jamais entendue me plaindre des hivers trop longs. Je ne connais pas la dépression automnale qui frappe plusieurs de mes proches; bien au contraire, chaque automne m’apparaît comme un vrai printemps. Chaque année, je m’anime d’un enthousiasme juvénile dès que je peux emplir à nouveau mes poumons d’un air frais. En hiver, je chauffe très peu ma maison; une température supérieure à 17 °C m’affaiblit. Mon cerveau s’éveille à la morsure du froid. Mon imaginaire aussi. La température est encore plus basse dans ma chambre à coucher. Dormir ressemble pour moi à une forme d’hibernation. Pour me calmer dans les situations les plus éprouvantes, je dépose sur ma langue une goutte d’huile essentielle de menthe poivrée afin de retrouver cette sensation d’intense fraîcheur qui me rassure.

J’aime le froid sous toutes ses formes. Les plus beaux paysages sont ceux ensevelis sous une épaisse couche de neige. Les plus belles textures pour mon œil sont transparentes et lustrées comme celle de la glace. Depuis l’adolescence, je vis perpétuellement dans un environnement blanc. Un blanc pur, le même que je cherche à travailler dans les images monochromes que je crée.

Les concepts liés au devenir de l’Univers m’inspirent depuis longtemps. J’adore cette théorie qui stipule que si nous n’avons pas encore rencontré d’extraterrestres, c’est qu’ils sont passés à une existence numérique et qu’ils sont actuellement en dormance, en attente d’un refroidissement de l’Univers qui permettra une plus grande vitesse de calcul, donc un meilleur traitement de l’information, donc une existence plus riche.

Je suis également fascinée par l’extrême limite du froid, à -273 °C, là où se situe le zéro absolu, là où apparaît le condensat de Bose-Einstein, ce fabuleux état de la matière qui voit ses particules perdre leur individualité pour entrer ensemble dans un unique état quantique. Subitement, à la température la plus basse, les particules deviennent « un ». Au chaos primordial de l’après-big bang, bouillonnant d’un trop-plein de vie inorganisée, s’oppose cet aboutissement, sous forme d’harmonie suprême. De là, il n’y a qu’un pas à faire pour plonger dans les eaux lumineuses de la spiritualité. Et, chaque fois que je suis submergée par un sentiment d’impuissance face aux innombrables conflits qui divisent notre espèce, je visualise ce zéro absolu, et cette image de parfaite communication, nous unissant dans un dessein ultimement intelligent, sublime comme un flocon de neige.


Après des études en cinéma (Université du Québec à Chicoutimi) et en histoire de l’art (Université du Québec à Montréal), Karoline Georges amorce une démarche artistique multidisciplinaire où se côtoient la vidéo, l’art audio, la photographie, la littérature et, plus récemment, la modélisation 3D. Elle est l’auteure de sept livres, dont Sous béton (Alto), finaliste au Prix des libraires du Québec 2012, qui vient de paraître chez Gallimard dans la collection Folio SF. De synthèse, son dernier roman, a remporté le prix Jacques-Brossard, le prix Aurora Boréal ainsi que le prix Arlette Cousture. Elle a reçu en 2012 le Prix à la création artistique du Conseil des arts et des lettres du Québec. Elle habite à Saint-Hyacinthe, au Québec.


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