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Carte blanche | Traduire pour faire la paix

Portrait en noir et blanc de l'auteure et traductrice littéraire Lori Saint-Martin

L'auteure et traductrice littéraire Lori Saint-Martin

Photo : Claire Dufour

Radio-Canada

« Au départ, des abîmes séparent les langues et les cultures [...] Traduire, c'est danser tout là-haut, sur la corde raide. » Pour l'auteure et traductrice littéraire Lori Saint-Martin, la traduction est tout sauf une trahison. Elle nous ouvre des portes. Explications.

Cette série donnant carte blanche aux gagnants des Prix littéraires du Gouverneur général 2018 pour s'exprimer sur un sujet qui les touche a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Ode à la traduction littéraire

Au départ, des abîmes séparent les langues et les cultures. Les traducteurs littéraires côtoient sans cesse ces abîmes. À notre époque, les rencontres – ou les non-rencontres – entre les cultures sont souvent mortelles : choc, au sens propre, explosion, troupes armées jusqu’aux dents et alignées le long des frontières. À la haine, à l’ignorance, au mépris, la traduction littéraire répond par l’amour, l’infinie patience, le rapprochement respectueux. Œuvre de langue, elle est aussi œuvre de paix.

Faire de la traduction littéraire, c’est vivre, en première ligne, une rencontre avec l’Autre : l’autre langue, l’autre culture, l’autre regard, l’autre voix. Rencontre éprouvante, émouvante, exigeante, passionnée et féconde, qui fait naître une seconde, une multiple vie des textes. Faire ce travail, c’est danser tout là-haut, sur la corde raide.

Au Canada, au Québec, la traduction littéraire est centrale. Pourtant, ici comme ailleurs, elle est souvent méprisée, méconnue ou frappée de soupçon. J’ai déjà vu des critiques imputer à la traduction les métaphores confuses, les longueurs ou les invraisemblances de l’original. Ou encore, le nom de la personne qui vous permet d’entendre la voix de Murakami ou Alexievich, Rodoreda, Morrison ou Munro, est carrément passée sous silence. Façon cruelle et injuste d’effacer le travail de plusieurs mois ou années.

La langue est inséparable de la culture; chaque pays a non seulement sa langue avec ses particularités locales, mais aussi ses références, ses institutions, sa manière de voir et de dire le monde. Pour cette raison, les meilleures traductions sont le fait de personnes qui connaissent intimement l’univers culturel de départ. Je ne parle pas ici de sang ou de pureté des origines, mais d’un regard informé, d’une familiarité et d’une aisance qui vous permettent de rendre le dit, mais aussi l’implicite, la distance ironique ou la proximité tendre.

Marché oblige, beaucoup de livres canadiens-anglais sont traduits en France, pays qui compte, bien sûr, de nombreux traducteurs professionnels de très haut niveau et qui prennent le temps de faire les recherches nécessaires. Mais il arrive qu’ils nous envoient de notre réalité un regard déformé par l’ignorance ou l’arrogance culturelle. Vive donc la traduction littéraire faite par des gens qui connaissent la réalité d’ici. Jamais, sous leur plume, vous ne lirez des horreurs comme « Pneus-Canada », « Maurice la Fusée Richard », ou « Je suis devenue instit. EN CM 2, à l’Ouest-de-l’Île ».

Personne ne peut épuiser l’infinie richesse des langues et cultures du monde, c’est la traduction littéraire qui nous ouvre les portes. On parle beaucoup trop de ce qui se perd en traduction, et pas assez de ce qui se gagne : des voix, des univers.

Le passage qu’implique la traduction, loin de tuer ou même de trahir, vivifie. Toute personne qui a déjà aimé d’amour un auteur qui écrit dans une autre langue sait que la traduction est beaucoup plus qu’un mal nécessaire : c’est un cadeau royal, un Sésame, ouvre-toi, une magie ordinaire. La littérature est un miracle, la traduction littéraire aussi.


Avec Paul Gagné, Lori Saint-Martin a traduit de l’anglais au français plus de 100 romans, essais et recueils de poésie. Elle est aussi nouvelliste, romancière, essayiste et professeure à l’Université du Québec à Montréal.

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