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Au-delà de la Grande Muraille : l'autoritarisme numérique chinois s'exporte

La Grande Muraille de Chine devant un coucher de soleil.
Depuis une vingtaine d'années, la « Grande Muraille pare-feu de Chine », un projet de surveillance d'Internet géré par le gouvernement chinois, s'est transformée en un système de censure extrême, souligne le rapport de Freedom House. Photo : Getty Images Photo: Getty Images
Bernard Barbeau

La liberté s'effrite d'année en année, sur le web. Elle a reculé en 2018 pour une huitième année d'affilée, selon le plus récent rapport Liberté sur le Net de Freedom House, une organisation non gouvernementale. Et d'après l'ONG, la Chine, non contente d'être le pays qui impose le plus de restrictions sur Internet, a entrepris de contribuer à la répression ailleurs dans le monde.

L’analyse de Liberté sur le Net, qui porte sur 65 pays, souligne que des reculs ont été constatés par rapport à 2017 dans 26 pays, alors que des améliorations l’ont été dans 19 autres. Et, de façon générale, les reculs ont eu des portées plus grandes que les améliorations.

La situation est demeurée stable dans les 20 pays restants. Ceux-ci incluent l'Islande et l'Estonie, ex æquo en tête du classement, et le Canada, qui est troisième.

« Les gouvernements du monde resserrent le contrôle sur les données des citoyens et invoquent les “fausses nouvelles” pour écraser la dissidence, minant la confiance de la population envers Internet et affaiblissant les fondements de la démocratie », affirme le rapport du groupe, qui est financé par le gouvernement américain. Pas moins de 17 pays ont en effet adopté ou proposé d’adopter des lois limitant les droits des médias en ligne.

Il a été démontré cette année qu’Internet pouvait être utilisé pour perturber les démocraties autant que pour déstabiliser les dictatures.

Adrian Shahbaz, directeur de la recherche en matière de technologie et de démocratie à Freedom House

« La propagande et la désinformation empoisonnent de plus en plus la sphère numérique, tandis que la collecte effrénée de données personnelles défie notre conception de la confidentialité », dit M. Shahbaz.

Dans 18 pays, les autorités ont accru leur surveillance des activités en ligne sans la participation d’organismes indépendants, interdisant le cryptage efficace des données afin d’y avoir plus facilement accès.

La répression exportable de Pékin

Pour la quatrième année de suite, c’est le gouvernement communiste chinois qui est montré du doigt comme étant celui qui respecte le moins les droits et libertés sur le web.

Le rapport indique que la situation s’y est en effet détériorée, notamment après l’adoption en 2017 de la loi sur la cybersécurité, qui a renforcé les pouvoirs des autorités sur l’activité en ligne, accru les exigences en matière de censure, imposé la localisation des données, rendu obligatoire l’enregistrement des noms réels des propriétaires de sociétés Internet, forcé ces dernières à assister les agences de sécurité dans leurs enquêtes, et augmenté de façon importante le fardeau financier des entreprises de technologie, des médias indépendants et des blogueurs.

Pékin a également pris des mesures pour limiter l'utilisation des outils permettant de contourner le blocage et le filtrage. Le géant américain Apple s'est d'ailleurs conformé à cette exigence en supprimant des centaines de services de réseau privé virtuel (VPN) de sa boutique d'applications en ligne. Apple et d’autres sociétés internationales ont également respecté les nouvelles exigences en matière de localisation des données.

Le contrôle de la Chine sur Internet a atteint de nouveaux sommets en 2018.

Le rapport « Liberté sur le Net » de Freedom House

La tendance générale à la hausse en matière de censure, de propagande et de poursuites semble viser, entre autres, à mieux contrôler et protéger l’image du président Xi Jinping, à mesure qu’il devient le « chef suprême » du pays, estiment les auteurs du rapport. Même les sites de potins et de nouvelles de divertissement, jusqu’ici épargnés par les mesures gouvernementales, sont maintenant visés.

Et sans surprise, plusieurs dissidents ont été sévèrement punis pour leurs activités en ligne, tandis que les minorités religieuses et ethniques continuaient d'être surveillées et persécutées, en particulier lorsqu’elles ont dénoncé les violations de leurs droits.

Le président chinois Xi Jinping et sa femme Peng LiyuanLe président chinois Xi Jinping et sa femme Peng Liyuan Photo : Getty Images / Luong Thai Linh

« Le régime chinois partage de plus en plus, avec les gouvernements qui ont les mêmes idées que lui, ses technologies et ses méthodes afin de leur permettre de mieux contrôler leurs propres populations », indique d’autre part Liberté sur le Net.

Les auteurs y soulignent « l'extrême efficacité » du système chinois de censure et de surveillance surnommé la « Grande Muraille pare-feu » (Great Firewall).

Le président Xi a annoncé en octobre 2017 un plan visant à faire de la Chine une « cyber superpuissance ». Depuis, les autorités et les entreprises locales ont pris les grands moyens pour exporter les infrastructures techniques et l’expertise qu’elles ont développées. Des responsables chinois ont organisé des formations sur les nouveaux médias ou la gestion de l'information avec des représentants de 36 des 65 pays évalués. Parmi ces pays : l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, la Jordanie, le Liban, la Libye, le Maroc, l’Ouganda, la Tanzanie, les Philippines, le Vietnam et la Thaïlande. Pas tous des premiers de classe en ce qui a trait aux droits de la personne.

Un site web sur lequel on peut lire « Access denied » (« accès refusé »)Les internautes en Chine sont souvent confronté à de la censure en ligne. Photo : AFP/Getty Images / STF

La Chine enseigne ainsi l'autoritarisme numérique au reste de la planète.

La Chine exporte son modèle de censure et de surveillance, ce qui lui permet de contrôler l’information à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières.

Michael J. Abramowitz, président de Freedom House

Qui plus est, « comme un nombre grandissant d’infrastructures critiques de télécommunications sont construites par des compagnies chinoises un peu partout dans le monde, il est permis de croire que les services de renseignement chinois auront davantage accès aux données mondiales, et ce, par des méthodes légales ou pas », avance le document.

L'accès, défi géographique pour le Canada

Seules l’Islande et l’Estonie limitent la liberté sur le web moins encore que le Canada.

En Islande, 99 % de la population a accès à Internet, alors qu'en Estonie, il y a plus d'appareils mobiles activés que d'habitants : le taux de pénétration y est de 145 % et les points d'accès Wi-Fi y sont légion. Les deux pays ne font à peu près rien pour limiter l'accès au contenu, exception faite de la pornographie juvénile.

Au Canada, « l’accès à Internet est fiable et abordable pour la majorité de la population », indique le rapport. C’est cependant beaucoup moins vrai pour l’accès à partir d’appareils mobiles, pour lesquels le téléchargement de données est plus dispendieux qu’ailleurs. Les principaux obstacles à l’accès sont géographiques, en particulier dans les territoires nordiques, mal servis en matière de télécommunications. Les gouvernements du pays ont toutefois résolu d'y remédier.

Les rares instances où Ottawa bloque ou filtre le contenu en ligne concernent surtout la pornographie juvénile distribuée sur des sites étrangers, que les autorités canadiennes n’ont donc pas le pouvoir de faire fermer.

Les chercheurs ont noté la tentative de la coalition Franc-Jeu de faire bloquer l’accès à certains sites web de piratage. Au début 2018, la coalition – dont faisaient notamment partie CBC/Radio-Canada, Québecor, Rogers, Bell et l’Union des artistes – a réclamé du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) qu’il prenne les moyens de « remédier au vol de contenu numérique par des sites web de piratage illicite ». Plusieurs intervenants estimaient cependant que les mesures réclamées allaient enfreindre le principe de neutralité du Net et qu’il y avait des risques importants qu’elles soient étendues à des sites autres que ceux donnant dans le piratage.

Le CRTC a finalement estimé ne pas avoir la compétence requise pour mettre en œuvre le plan mis de l’avant par Franc-Jeu, mais il a invité le gouvernement fédéral à se pencher sur la question. Ce dernier a demandé à un comité d'experts de lui formuler en 2019 des recommandations en vue de moderniser ses lois sur les télécommunications et la radiodiffusion.

La Cour supérieure du Québec a par ailleurs invalidé en juillet dernier une loi adoptée deux ans plus tôt renforçant le monopole de Loto-Québec sur le jeu en ligne en bloquant l’accès à plus de 2000 sites concurrents. Là encore, la neutralité du web était au cœur du débat, souligne Liberté sur le Net.

La fin de la neutralité aux États-Unis

Une femme tient une pancarte verteManifestation contre la fin de la neutralité du net aux États-Unis le 28 novembre 2017. « La neutralité du net, c'est la liberté d'expression », peut-on lire sur la pancarte. Photo : Reuters / Kyle Grillot

Les règles de neutralité qui garantissaient depuis 2015 que les fournisseurs de services Internet traitaient tout le trafic sur un pied d'égalité ont été abrogées fin 2017 aux États-Unis. Depuis, les entreprises de télécommunications américaines peuvent demander à leurs clients de payer pour accéder à certains sites.

Une loi adoptée au printemps dernier, destinée à réprimer les sites faisant la promotion de la prostitution et du trafic sexuel, a conduit les fournisseurs de services à faire des excès de prudence et à censurer, par crainte de sanctions, des contenus pourtant légitimes.

Malgré ces changements, les États-Unis font toujours partie des pays où le web fait l'objet du moins de répression.

Le contrôle du message

En Russie, à l'approche du scrutin qui allait voir Vladimir Poutine obtenir un quatrième mandat en tant que président, en mars 2018, les autorités ont renforcé leur emprise déjà serrée sur Internet. Et Freedom House y a constaté une détérioration pour la sixième année de suite.

Plusieurs lois « inquiétantes » ont été adoptées, dont une exigeant des utilisateurs de médias sociaux et d’autres plateformes de communication qu’ils y associent leurs numéros de téléphone et autres informations personnelles, limitant ainsi l’anonymat en ligne. De plus, les fournisseurs de services doivent maintenant stocker le contenu des communications en ligne de leurs clients pendant une période pouvant aller jusqu’à six mois et laisser les services de sécurité y accéder sans entrave s'ils le veulent.

Une femme avec un drapeau rose sur les épaules lance un avion en papier. Lors d'une manifestation pour exiger plus de droits et libertés sur le web en Russie, une femme lance un avion en papier bleu, symbole de l'application Telegram. Ce service de messagerie a été bloquée par Moscou à l'approche des élections présidentielles. Photo : Getty Images / MAXIM ZMEYEV

La répression exercée par le gouvernement a eu l’effet d’une douche froide sur la liberté d'expression, en particulier sur des sujets sensibles tels que la corruption, le conflit en Ukraine, les violations des droits de l'homme, la religion et la communauté LGBTQ.

Moscou a en outre bloqué la très populaire application de messagerie Telegram, au printemps. Les autorités russes reprochaient à Telegram de refuser de lui fournir des clés de décryptage.

L'Iran, classé deuxième au palmarès des pays les plus répressifs sur le web, a également banni Telegram, prétextant une menace à la sécurité nationale.

La Syrie et l'Éthiopie sont toutes les deux troisièmes au rang des régimes répressifs.

Mais alors que la Syrie, à l'instar de l'Iran, a vu ses citoyens s'autocensurer de plus en plus, par crainte de représailles des autorités, l'Éthiopie a été le théâtre d'un certain optimisme après la démission du premier ministre Haile Mariam Dessalegn et l'assermentation de son successeur Abiy Ahmed, signalent les auteurs du rapport.

Vêtu d'un t-shirt vert et d'un chapeau, Abiy Ahmed lève les bras en l'air pour saluer la foule.Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed Photo : Reuters / Stringer .

« Depuis qu’il a pris le pouvoir en avril, le nouveau premier ministre Abiy Ahmed a projeté l’image d’un réformateur, assouplissant les restrictions imposées aux médias et promettant des réformes démocratiques dans son discours inaugural, relate le rapport. Internet est devenu plus accessible, les réseaux étant moins perturbés et le contenu moins censuré. Et les citoyens ont afflué sur les médias sociaux pour participer à la conversation sur la transformation de leur pays. »

Cependant, « des lois répressives qui ont permis l’autoritarisme demeurent en vigueur, notamment celles conçues pour limiter la liberté d’expression et permettre le contrôle des communications », indique Liberté sur le Net.

Les 65 pays de l’analyse Liberté sur le Net ont été choisis pour constituer un échantillon représentatif du monde en ce qui concerne la diversité géographique, économique et politique. Elle se concentre surtout sur les développements survenus entre juin 2017 et mai 2018. Les cotes sont attribuées en fonction des réponses obtenues à une vingtaine de questions et une centaine de sous-questions.

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