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« Ils auraient pu arrêter ça » : des signalements d’agressions sexuelles dans des écoles d’Ottawa ont été ignorés

Un homme devant une école secondaire à Ottawa.

Peter Hamer, un ancien élève de l'École secondaire Bell, où trois hommes ont agressé sexuellement des dizaines d’adolescents, des années 70 jusqu'au milieu des années 2000.

Photo : Radio-Canada / Julie Ireton

CBC

Trois enseignants de la même école secondaire d'Ottawa ont commis des agressions sexuelles sur des dizaines d'adolescents pendant plus de 30 ans. Une enquête de CBC révèle que des élèves, des parents et des enseignants avaient exprimé des inquiétudes à propos de deux des trois hommes, mais que rien n'a été fait.

AVERTISSEMENT :

Cet article contient de nombreux détails qui pourraient perturber certains lecteurs.

Aucun des trois professeurs en question n’a été renvoyé. Deux sont allés travailler dans d’autres écoles, mais les agressions ont perduré. Il n’y a aucune preuve de collusion entre les trois hommes.

Le Conseil scolaire du district d’Ottawa-Carleton a refusé de commenter le dossier, invoquant des dossiers légaux en cours et des restrictions en matière de vie privée.

Dans une déclaration écrite, le Conseil scolaire a affirmé avoir examiné tous ses dossiers pour voir si quelque chose aurait pu être fait différemment, en plus d’avoir pleinement collaboré avec les forces policières.

Les abus ne devraient jamais se produire, surtout quand il est question d’un enfant dans une école où il devrait être capable d’apprendre dans un environnement sécuritaire, a écrit le Conseil.

Les accusés

Bob Clarke, Don Greenham et Tim Stanutz ont chacun enseigné à des élèves ou été leur entraîneur à l’École secondaire Bell, dans l’ouest d’Ottawa.

En 2016, les trois hommes ont été accusés de plusieurs crimes de nature sexuelle à quelques semaines d'intervalle.

Un montage de photos en noir et blanc sur lequel on voit trois hommes.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

De gauche à droite, Don Greenham, Bob Clarke et Tim Stanutz ont été accusés d'agression sexuelle, d’attentat à la pudeur et de grossière indécence.

Photo : Radio-Canada

Les plaintes ont été déposées par 30 anciens élèves de la fin vingtaine à la fin cinquantaine. Les faits qu’ils ont reprochés aux accusés se sont produits entre 1970 et 2005.

Seul Bob Clarke s’est retrouvé sur le banc des accusés. Il a plaidé coupable à huit chefs d’accusation pesant contre lui en mars et il est maintenant incarcéré dans une prison fédérale.

Je veux savoir comment [l’administration et le Conseil scolaire] ont pu laisser tout ça se produire.

Marc Leach, victime

Le même mois, Don Greenham, contre qui pesaient 52 chefs d'accusation et contre qui 22 anciens élèves se sont plaints, est mort dans sa demeure à l’âge de 75 ans.

Tim Stanutz, quant à lui, s’est enlevé la vie en mai 2017. Il avait 57 ans.

CBC a pu s’entretenir avec plus de 20 victimes, en plus d’avoir pu parler à de nombreux professeurs, anciens élèves et administrateurs. CBC a aussi eu accès à des documents juridiques et à d’autres détails jamais publiés à ce jour grâce à la Loi sur l'accès à l'information.

Deux photos d'un homme dont l'une où il joue avec une clarinette.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des photos de l'enseignants Bob Clarke.

Photo : Courtoisie : Annuaire de l'école secondaire Sir Robert Borden, 1991

L’affaire Bob Clarke

Des élèves, des parents et des professeurs ont porté plainte aux administrateurs de l’École contre Bob Clarke à au moins cinq occasions différentes entre les années 70 et 90.

Le professeur de musique avait fait des commentaires obscènes, s’était dénudé et s’était masturbé devant des adolescents, en plus de les avoir agressés sexuellement.

En mars dernier, Bob Clarke a plaidé coupable à des crimes commis à l’endroit de huit anciens élèves, dont Marc Leach.

Il m’a pris dans un coin et a touché mon entrejambe, se remémore M. Leach, aujourd’hui âgé de 44 ans. Il était l’un des élèves de Bob Clarke dans les années 90. Ils auraient pu mettre un terme à tout ça dans les années 70.

Au milieu des années 70, Bob Clarke a été aperçu en train d’espionner un élève dans sa chambre à coucher. Il se serait aussi masturbé devant l’adolescent en plus d’avoir frotté la victime, selon des documents juridiques.

Un homme en photo.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Marc Leach a déclaré que Bob Clarke l'avait coincé et avait posé sa main sur son aine.

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

Un interdit de publication pour l’identité de cette victime est toujours en vigueur. Bob Clarke a plaidé coupable à des accusations de grossière indécence dans ce dossier.

L’ancien élève a confirmé à CBC que son père avait averti John Beatty - qui était alors le directeur de l’École secondaire Bell - pour s’assurer que Bob Clarke reste loin de son fils.

John Beatty, qui est ensuite devenu surintendant du Conseil scolaire, a confirmé que le père de la victime lui avait rendu visite.

Une photo de type photo d'identité d'un hommeAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

John Beatty était le directeur de l'école secondaire Bell aux moments des faits.

Photo : Courtoisie : Annuaire de l'école secondaire Bell, 1978

Il a simplement dit que le comportement de Bob était un peu différent de ce que l'on attend normalement d’un enseignant, explique M. Beatty, aujourd’hui retraité.

Ce dernier affirme que la plainte était vague et que le père n’a pas demandé à ce que d’autres actions soient prises.

M. Beatty a ensuite parlé à Bob Clarke en lui indiquant que ça devait arrêter. L’ancien directeur souligne aujourd’hui qu’il serait allé voir les policiers s’il avait su la gravité de la situation.

J’aurais aussi demandé une enquête auprès du Conseil scolaire, ajoute M. Beatty.

« Il fait mal aux élèves »

Diane Langlois, qui a enseigné pendant 28 ans à l’École secondaire Bell, a travaillé avec les trois accusés.

Elle dit avoir exprimé ses inquiétudes à l’égard de Clarke à un administrateur de l’École dans les années 70, après qu’une adolescente lui eut confié qu’elle s’inquiétait pour ses camarades masculins.

Une femme assise sur un canapé.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Diane Langlois a travaillé avec les trois accusés et elle a fait part à l'administrateur d'un école secondaire des préoccupations spécifiques d'un élève avec Bob Clarke.

Photo : Radio-Canada / Julie Ireton

Il fait des choses qu’il ne devrait pas, aurait dit cette élève à Mme Langlois.

Je lui ai demandé : "Que fait-il?" Elle a répondu : "Il fait mal aux élèves", poursuit l’ancienne enseignante.

Mme Langlois se rappelle avoir déclaré qu'elle pensait que les allégations étaient de nature sexuelle et elle a alors cru que quelque chose devait être fait.

Un élève se plaint

Peter Hamer, qui était élève dans la classe de musique de Clarke dans les années 80, affirme que ce dernier faisait constamment des commentaires à caractère sexuel, qu'il lui a demandé de prendre des photos de lui nu et qu'il s’est masturbé devant lui.

En 1986, M. Hamer s’est plaint à Patrick Carroll, alors directeur. Le frère cadet de M. Hamer allait bientôt faire son entrée dans cette école et il ne voulait pas qu’il subisse les mêmes abus.

Un homme barbu assis devant une table dans une salle à manger.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Peter Hamer a dit qu'il avait prévenu le directeur Patrick Carroll des agissements de M. Clarke en 1986.

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

J’ai dit : "Je ne veux plus qu’il soit ici", se rappelle M. Hamer. "Je peux lui donner d’autres opportunités", a dit M. Carroll sans spécifier l’école dont il s'agissait.

M. Clarke a fini son trimestre à Bell, puis a été muté à l’École secondaire Sir Robert Borden, moins de deux kilomètres à l’est. Il a été remplacé par un nouveau professeur de musique, Tim Stanutz.

M. Carroll est mort en juillet dernier.

Une nouvelle école, de nouvelles victimes

C'est à l’École secondaire Sir Robert Borden que Trevor Fenton a rencontré Bob Clarke.

Avant un concert, M. Clarke a demandé à l’adolescent de 15 ans de se masturber pour soulager son trac.

Toute personne qui parle de manière aussi graphique aux enfants doit être dangereuse, a dit M. Fenton.

Une photo de type photo d'identité d'un adolescent.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une photo de Trevor Fenton de l'annuaire de l'école secondaire Sir Robert Borden, 1991.

Photo : Courtoisie : Annuaire de l'école secondaire Sir Robert Borden, 1991

En 1989, quand les propos sexualisés de M. Clarke sont devenus trop fréquents et trop personnels, Trevor Fenton a parlé à la directrice de l’école, Marcia Reynolds.

Elle m’a demandé sans hésiter, si je me souviens bien, si je voulais faire une plainte officielle, raconte M. Fenton. Ça m’a laissé bouche bée.

Selon M. Fenton, il n’y a eu ni enquête ni sanction officielle et M. Clarke est resté trois autres années dans une classe.

Le Conseil enquête

En 1992, le Conseil d’éducation de Carleton (Carleton Board of Education), devenu maintenant le Conseil scolaire du district d’Ottawa-Carleton (OCDSB), a ouvert une enquête après qu’un autre plaignant anonyme eut rapporté que M. Clarke avait fait des commentaires à caractère sexuel inappropriés.

Un homme vu de dos debout devant des élèves qui font de la musique.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Bob Clarke dirige l'orchestre de l'École secondaire Bell.

Photo : Courtoisie : Annuaire de l'école secondaire Bell, 1975

Selon le Conseil scolaire du district d’Ottawa-Carleton, M. Clarke a démissionné avant que toute décision concernant la fin de son contrat puisse être prise.

Plusieurs professeurs qui enseignaient au même établissement à ce moment-là ont déclaré qu'ils n'avaient jamais été informés de cette enquête, pas plus que les élèves ne l’ont été.

Marcia Reynolds était directrice adjointe à l’École secondaire Bell lorsque M. Clarke y enseignait et elle était directrice de l’École secondaire Sir Robert Borden quand il a finalement été contraint de quitter son emploi, en 1992.

Contactée par CBC, elle a dit n’avoir aucun souvenir de M. Clarke.

La photo d'une femme en noir et blanc assise devant un bureau.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Marcia Reynolds était directrice adjointe de l'école secondaire Bell.

Photo : Courtoisie : Annuaire de l'école secondaire Bell, 1986

L’affaire Don Greenham

Au milieu des années 70, Madeleine Glaus, dont les deux adolescents étudiaient à l’École secondaire Bell, avait appris que l’enseignant et entraîneur de basketball Don Greenham commettait des abus sexuels sur des élèves.

Il avait pour habitude de serrer leurs organes génitaux, dit Mme Glaus. Son fils Franz fait partie des victimes.

La photo d'un adolescent.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Franz Glaus en 1975.

Photo : Courtoisie : Annuaire de l'école secondaire Bell, 1975

À cette époque, M. Greenham enseignait à de plus jeunes enfants à l’École publique Bayshore et il était entraîneur de l’équipe de basketball de l’École secondaire Bell.

Plusieurs victimes ont dit à CBC que les mauvais traitements commençaient sous forme d’exercices d'initiation, avant de se transformer en agressions et en d'autres activités sexuelles.

Mme Glaus, âgée maintenant de 84 ans, a informé la direction de l’École publique Bayshore de ce qu’elle savait. Comme elle n’a eu aucune nouvelle par la suite, elle s’est rendue au Conseil scolaire.

Finalement, les responsables du Conseil ont interrogé ses fils.

Nous avons tous les deux témoigné de ce que nous savions et de ce que nous avions vécu, raconte Franz Glaus.

Un ancien directeur de l’École publique Bayshore, Mike Vyse, a confirmé à CBC qu’à la fin des années 70 un élève lui avait parlé du comportement inapproprié de M. Greenham lors d’une sortie en canoë.

Je trouvais tout à fait inacceptable, enfantin et ridicule pour un enseignant de continuer, et je le lui ai dit en face, explique M. Vyse.

M. Vyse n'a pas précisé l'objet de la plainte, mais a mentionné qu'il avait transmis les informations à un surintendant.

Peu de temps après, M. Greenham a été envoyé dans une autre école, voisine de celle de Bayshore.

Une femme assise devant une table regarde des photos.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les deux fils de Madeleine Glaus ont été scolarisés à l'École secondaire Bell au milieu des années 70.

Photo : Radio-Canada / Julie Ireton

L’affaire Tim Stanutz

Tim Stanutz, le professeur de musique embauché pour remplacer Bob Clarke à l’École secondaire Bell après le transfert de ce dernier, a été accusé d’agressions sexuelles sur deux adolescentes entre 1997 et 2005.

Un homme pose pour une photo dans le couloir d'une école.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une photo non datée de Tim Stanutz.

Photo : Courtoisie : Annuaire de l'école secondaire Bell

Contrairement aux cas des deux autres enseignants de l’École secondaire Bell, CBC n'a découvert aucune preuve indiquant que les autorités auraient été au courant du comportement de Tim Stanutz.

Dans une déclaration de défense relative à une action en justice intentée contre le Conseil scolaire du district d'Ottawa-Carleton, l’OCDSB a nié le fait que M. Stanutz agressait des élèves, mais que si cela avait été le cas, cela avait été fait sans que le Conseil le sache et ce n’était pas de la faute du Conseil.

Au printemps 2016, une ancienne élève, Laurie Howat, a parlé à un thérapeute des abus sexuels perpétrés par un enseignant de 28 ans son aîné. M. Stanutz a été accusé et retiré de l’établissement.

Faire des signalements est un devoir

L’École secondaire Bell n’est pas la seule école concernée par les abus sexuels commis par les enseignants, selon Nicholas Bala, professeur de droit à l’Université Queen's.

C'était très répandu et notre société, nos institutions n'ont pas réagi de manière appropriée, déclare le spécialiste en droit de la famille et de l’enfant.

Les enseignants, les directeurs, les médecins font partie des professionnels qui ont le devoir légal de signaler les abus présumés commis sur des enfants.

Un homme photographié devant une bibliothèque.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Nicholas Bala est professeur de droit à l'Université Queen's.

Photo : Radio-Canada / Frederic Pepin

La loi qui exige ces signalements date de 1965, mais elle est seulement appliquée pour les parents qui font l’objet de suspicion.

Les lois ont changé en 1878 en Ontario, [puis] à nouveau en 1984. Donc, il y avait des changements dans la norme, explique Nicholas Bala. Maintenant, il y a clairement une obligation de faire un signalement.

L’ancien directeur de l’École secondaire Bell John Beatty est d’accord avec le professeur de droit. Les règles et les comportements étaient différents auparavant.

Des appels pour ouvrir une enquête

Dans une déclaration, le Conseil scolaire du district d'Ottawa-Carleton s’est dit vraiment désolé qu’une personne qui était employée par notre conseil ait pu faire du mal à un enfant.

Le Conseil a précisé que de nouvelles politiques et de nouveaux protocoles ont été mis en place dans les dernières années pour aider les équipes à connaître les limites professionnelles.

L’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario ainsi que le gouvernement de l’Ontario ont récemment resserré les lois pour mieux protéger les élèves des abus sexuels perpétrés par des enseignants en Ontario.

Toutefois, le Conseil ne souhaite pas ouvrir une autre enquête.

Compte tenu du temps écoulé depuis les incidents, du roulement du personnel au cours de cette période, du peu de détails dont nous disposons sur les incidents et les victimes […] nous ne pensons pas qu'une enquête administrative indépendante soit à ce stade nécessaire pour éclairer notre engagement à assurer la sécurité des élèves, a déclaré le Conseil dans un communiqué adressé à CBC.

Deux hommes assis autour d'une table dans une salle à manger.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

De gauche à droite, Peter Hamer et Marc Leach.

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

Des années après les abus dont ils ont souffert, plusieurs victimes ne sont pas d’accord avec cette décision.

À l’audience sur la détermination de la peine de M. Clarke, Marc Leach a découvert que ce qu’il avait vécu avait eu lieu des décennies après que les autorités eurent été mises en garde contre l’enseignant.

Trente ans plus tard, le Conseil scolaire tente activement de dissimuler la vérité et cela m’agace vraiment, réagit M. Leach. Je veux savoir comment [l’administration et le Conseil scolaire] ont pu laisser tout ça se produire.

Besoin d’aide?

Voici des services de soutien pour les personnes victimes d’agressions sexuelles :

  • En Ontario

Ligne de soutien pour femmes violentées  (Nouvelle fenêtre): 1 877 336-2433

Services de soutien aux hommes victimes de violence sexuelle  (Nouvelle fenêtre): 1 866 887-0015

  • En Outaouais

Centre d’aide et de lutte contre les agressions sexuelles de l’Outaouais (CALAS Outaouais) : 1 866 757-7757, calas@bellnet.ca

D'après un reportage de Julie Ireton

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