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Accord sur le Brexit : comment Theresa May espère survivre

Theresa May rit et se touche le front de la main pendant une conférence de presse.

La première ministre britannique Theresa May en conférence de presse

Photo : Reuters / POOL New

François Brousseau

ANALYSE - C'est Shakespeare à Westminster, en plein XXIe siècle. Ce jeudi 15 novembre 2018, la première ministre Theresa May – Hamlet des temps modernes – a brusquement haussé le ton et dramatisé le débat autour du Brexit.

Prétendant s’élever au-dessus de la cacophonie politique britannique, avec une galerie de méchants, de traîtres et d’opportunistes dont Shakespeare se serait délecté, la première ministre y est allée d’une spectaculaire volte-face.

Après le fatidique référendum du 23 juin 2016, qui l’avait portée au pouvoir, elle a répété que ses concitoyens pouvaient dormir tranquilles. Qu’elle ne signerait pas n’importe quoi sur la séparation d’avec l’Union européenne (UE) et, surtout, concernant les dispositions de « l’après-séparation ».

Sa formule, plusieurs fois répétée, jusqu’en septembre 2018 : « Mieux vaut pas d’accord qu’un mauvais accord ». En d'autres termes, mieux vaut un divorce sans aucune disposition pour « l’après » qu’un arrangement qui lierait trop les mains des Britanniques.

Et après tout, qu’importe si on souffre pendant quelque temps sur le plan économique, si c’est pour retrouver au bout de la route la souveraineté perdue!

Cette affirmation en forme de bravade ne tient plus aujourd’hui. Parce que, face à la possibilité d’un « no deal » qui effraie – le saut dans l’inconnu, sans filet, après la date butoir officielle du 29 mars 2019 –, Theresa May pense et dit aujourd’hui exactement le contraire!

Selon ses mots : « Le choix est clair. Nous pouvons partir sans accord, nous pouvons prendre le risque de ne pas avoir de Brexit du tout, ou bien nous pouvons décider de nous unir et de soutenir le meilleur accord qu’il était possible de négocier. »

En substance : Messieurs-Dames, ce qu’on a devant nous, c’est le mieux qu’on ait pu obtenir. En mon âme et conscience, dit Mme May, c’est le meilleur compromis pour le Royaume-Uni. Et elle précise, comme une menace, que la solution de rechange, c’est le fameux « Brexit dur », sans accord ni balise, le saut dans le vide.

Et pour la première fois, elle ajoute qu’une autre possibilité existe aussi, soit l’annulation pure et simple du Brexit! Ce qui tout à coup ramène sur la table la possibilité d’un référendum de reconsidération.

Comme le Titanic

Dans la foulée immédiate de la publication, le 14 novembre, du projet d’accord de divorce, pas moins de quatre ministres ont claqué la porte, dont le ministre responsable du Brexit.

Au-delà de ce gouvernement qui fuit de partout, comme le Titanic, la rébellion gronde dans la députation. Une majorité des quelque 315 députés conservateurs pourraient voter pour congédier la patronne. C’est une tradition parlementaire britannique, une longue histoire de coups de couteau, de trahisons et de grenouillages internes, dont ont pâti des prédécesseurs comme Tony Blair et Margaret Thatcher.

Dans ses propres rangs, on accuse Mme May et ses négociateurs de s’être complètement couchés, humiliés face à l’Union européenne, et d’avoir « abdiqué la souveraineté du Royaume-Uni ».

Des promesses perdues

Que trouve-t-on dans ce texte de près de 600 pages, pour mettre sens dessus dessous le Royaume tout entier?

Que le pays va rester dans l’union douanière pendant plusieurs années de transition alors que Mme May avait promis le contraire. Que la Cour de justice européenne va rester compétente pour les litiges à venir pendant des années alors que Mme May avait promis le contraire.

Les tenants du Brexit comme « grand large », loin de l’Europe, espéraient que le Royaume-Uni pourrait, dès le lendemain de la séparation, négocier en tant qu’État souverain des accords commerciaux avec le reste du monde, retrouver sa grandeur d’antan, libéré des contraintes bureaucratiques de Bruxelles.

Eh bien, ce ne sera pas le cas avant plusieurs années, parce que le texte prévoit une longue transition.

Et il y a aussi l’affaire de l’Irlande du Nord, province britannique dont on avait dit qu’elle serait traitée strictement comme le reste du pays. Ce n’est pas le cas, avec la fameuse clause de sauvegarde, qui prévient certes l’érection d’une frontière dure au beau milieu de l’île irlandaise, entre l’Ulster et la République d’Irlande, mais qui le fait en imposant à Belfast un statut particulier contraignant. La province devra respecter toutes les normes du marché unique européen pour plusieurs années et voir des contrôles instaurés entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni pour éviter les trafics et l’évasion fiscale.

Tout ça avec une bonne intention : ne pas imposer aux Irlandais des deux bords le traumatisme d’une séparation économique stricte, qui ramènerait les mauvais souvenirs et les tensions du passé… et peut-être pire.

Un immense paradoxe

Quel paradoxe! Au printemps 2016, les partisans du Brexit, généreux en promesses radieuses, disaient : « Take back control » (Reprenons notre souveraineté). Mais ce qui sort aujourd’hui du chapeau, c’est un « Brexit mou » avec plein de clauses qui lient les mains de Londres, tout en atténuant le choc d’une séparation qui, peut-être, n’en est plus vraiment une. Déception!

En quoi consiste l’alternative du « no deal »? Elle signifie que le 29 mars 2019 à 23 h, il n’y a plus rien qui tienne : du jour au lendemain, tout l’appareil législatif, réglementaire et commercial européen disparaît du territoire britannique.

Soudain, aux douanes, les produits et les gens ne passent plus, ou passent très lentement. Les camions bourrés de marchandises, qui franchissaient la Manche sans contrôle, font la file. De nouveaux droits sont prélevés, à la menotte... Certains parlent déjà de pénuries : on entend des consignes de stockage de nourriture et de médicaments! Car le Royaume-Uni importe de 50 à 60 % de tout ce qu’il mange.

Et maintenant?

Mme May dit qu’elle va affronter la tempête, défendre son accord bancal. Entre la rébellion interne, une opposition déchaînée et une Europe intransigeante, les analystes ne donnent pas cher de sa peau.

Mais combien de fois a-t-on dit, depuis 2016, que Mme May était finie, qu’elle « ne passera pas la semaine »? Elle est toujours là, défendant sa peau et son projet.

Dans les prochains jours, un vote de défiance contre elle sera tenu par le groupe parlementaire conservateur, si 48 députés (sur environ 315) en font la demande par écrit. Si ce vote paraît probable, son résultat est incertain. L’éviction à l’interne de la première ministre sonnerait-il le glas du projet d’accord? Probable. Mais rien n’est dit.

À la mi-décembre viendra « la » grande épreuve : le vote au Parlement sur le projet lui-même. Mme May ne peut plus compter sur les 10 députés ultraconservateurs d’Irlande du Nord; elle va certainement aussi perdre plusieurs dizaines de votes dans ses rangs, ce qui normalement devrait signifier la fin.

Mais malgré les probabilités énormes d’un échec, Mme May dit vouloir se battre jusqu’au bout en allant chercher quelque chose comme 60 ou 70 votes positifs du côté des libéraux et des travaillistes (eux-mêmes divisés sur la question). Difficile, mais pas impossible…

Car il va y avoir, à partir de maintenant, un énorme chantage au « chaos » devant la date fatidique du 29 mars. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une chute quasi instantanée de 6 % du PIB britannique en cas de « Brexit dur ».

Sinon? Un référendum de reconsidération, disent ses promoteurs, pour éviter le saut dans le vide. Ou bien, après tous ces mois de déconstruction systématique, le saut effectif dans l’inconnu où la dimension « héroïque » du Brexit serait finalement assumée, après 33 mois de tergiversations et de trahisons.

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