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Quand le New York Times épingle les pratiques de lobbying douteuses de Facebook

Mark Zuckerberg
Le PDG de Facebook Mark Zuckerberg témoigne devant la commission sénatoriale de la justice et du commerce. Photo: Reuters / Aaron Bernstein
Radio-Canada

Facebook est à nouveau dans l'embarras dans la foulée d'une enquête exhaustive du New York Times qui lève le voile sur des pratiques discutables auxquelles elle aurait eu recours pour défendre sa réputation. L'entreprise se défend, mais la menace d'une intervention du Congrès plane.

L’enquête, publiée mercredi soir sur le site Internet du quotidien, détaille les moyens utilisés par le réseau social le plus populaire au monde pour mettre le couvercle sur les problèmes de gestion de la compagnie et discréditer ses adversaires, grâce notamment à une intense campagne de lobbying.

Le New York Times, qui s’attarde notamment sur les agissements du cofondateur et président-directeur général de Facebook, Mark Zuckerberg, et de sa directrice des opérations Sheryl Sandberg, allègue notamment que Facebook :

  • a ignoré des signes qui suggéraient, dès le printemps 2016, que le réseau social pourrait être « utilisé pour entraver des élections » américaines et « inspirer des campagnes haineuses et meurtrières à travers le monde ». Quand ces signes se sont révélés, les dirigeants de Facebook ont cherché à les dissimuler au public;
  • a utilisé les services de la firme de relations publiques Definers pour chercher à convaincre des journalistes d’enquêter sur les liens entre le mouvement anti-Facebook, Freedom from Facebook, et le milliardaire George Soros;
  • est intervenue auprès d’une organisation non gouvernementale fondée par l'organisation juive B'nai Brith pour que ce même mouvement soit accusé de mener une campagne antisémite;
  • a cherché à nuire à des rivaux, dont Google et Apple, en encourageant la production d’articles critiques à leur endroit. Ces articles étaient écrits par une firme liée à Definers et étaient souvent récupérés par Breitbart News, populaire auprès des conservateurs;
  • a considéré retirer une publication de Donald Trump, alors candidat à la présidentielle, qui appelait à bannir les immigrants musulmans des États-Unis. Choqué par la publication, M. Zuckerberg a confié le dossier à des subordonnés, qui ont décidé de laisser tomber pour ne pas choquer les républicains;
  • a ordonné à ses gestionnaires d’utiliser exclusivement des appareils mobiles utilisant le système d’exploitation Android, après que le grand patron d’Apple, Tim Cook, eut critiqué Facebook dans la foulée du scandale Cambridge Analytica.

Des allégations d’antisémitisme douteuses

Selon le Times, le litige sur l’antisémitisme allégué de la campagne de Freedom from Facebook est né après que des membres de cette coalition ont brandi des pancartes pendant le témoignage d’une employée de Facebook au Congrès. On y voyait les têtes de M. Zuckerberg et Mme Sandberg, tous deux juifs, sur le corps d’une pieuvre.

Freedom from Facebook affirme qu’il s’agissait d’un clin d’œil à une caricature du début du 20e siècle dénonçant le monopole pétrolier de la Standard Oil. Selon le Times, un haut responsable de Facebook s’est tout de même plaint à la Ligue antidiffamation du B’nai Brith pour la dénoncer.

La Ligue, qui collabore avec Facebook pour lutter contre l’antisémitisme, a rapidement dénoncé les affiches, en affirmant que la pieuvre était un symbole utilisé par des groupes antisémites pour dénoncer un présumé complot juif mondial.

Selon le Times, Definers a en outre incité des journalistes à se pencher sur le financement de Freedom from Facebook, en laissant entendre que M. Soros était une force occulte au sein de ce mouvement.

Gros plan de George Soros. Le milliardaire et philanthrope George Soros est souvent associé à des théories du complot populaires auprès des conservateurs américains. Photo : Getty Images / OLIVIER HOSLET

Dans un discours prononcé en janvier dernier au Forum économique de Davos, M. Soros, lui-même juif, avait critiqué Facebook et Google, avançant qu’ils étaient en situation de monopole et que « ni l’une ni l’autre n’avait la volonté […] de protéger la société contre les conséquences de leurs gestes. »

La fondation Open Society du milliardaire admet avoir financé des membres de cette coalition, mais aucune campagne particulière contre Facebook.

Un porte-parole de la fondation, Patrick Gaspard, soutient que le comportement de Facebook révélé par le Times est « stupéfiante ». « Vos méthodes menacent les valeurs qui soutiennent notre démocratie », a-t-il affirmé.

Les attaques visant M. Soros frappent l'imagination dans la mesure où il est régulièrement impliqué dans des théories du complot populaire au sein de la droite américaine. Un homme soupçonné d’être un partisan du président Trump a récemment été accusé de lui avoir envoyé un colis piégé.

Facebook se défend, mais rompt ses liens avec Definers

Au cours d'une téléconférence avec des médias jeudi, Mark Zuckerberg a affirmé ne pas savoir avant mercredi soir que la firme Definers travaillait pour Facebook, même si la compagnie avait rappelé plus tôt que « sa relation avec Definers était bien connue des médias ». « Personnellement, je ne savais pas qu'on travaillait avec eux », a déclaré Zuckerberg.

J'ai appris [que nous faisions affaire avec Definers] hier en lisant le New York Times.

Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook

À en croire le fondateur du réseau social, l'information ne s'est donc pas rendue jusqu'à lui, même si les médias Axios et Politico rapportaient dès octobre 2017 que Definers travaillait pour Facebook.

Sur sa propre page Facebook jeudi matin, l'entreprise s’est plainte d’une série d’« inexactitudes », et s’applique à démentir les allégations du quotidien new-yorkais. Elle annonce tout de même qu’elle a mis fin à son contrat avec Definers mercredi soir, mais sans expliquer les raisons de cette rupture.

« Le New York Times a tort d’avancer que nous avons demandé à Definers de payer pour des articles ou d’écrire des articles au nom de Facebook, ou de répandre de la désinformation », indique tout de même la compagnie dans sa réplique, qui n’est pas signée.

L’entreprise Definers a bien « encouragé » des journalistes à se pencher sur le financement de Freedom from Facebook, admet-elle, mais « l’intention était de démontrer qu’il ne s’agissait pas d’un groupe populaire né spontanément, comme il le disait, mais qu’il était soutenu par un critique bien connu de notre compagnie », sans nommer M. Soros.

« Suggérer qu’il s’agissait là d’une attaque antisémite est répréhensible et faux », assure-t-elle.

Facebook dément aussi avoir su dès le printemps 2016 que des Russes tentaient de s’ingérer dans la politique américaine et qu’elle a tardé à réagir. « Ce n’est pas vrai », peut-on lire dans cette réplique qui n’est pas signée.

« Nous avons reconnu publiquement à plusieurs reprises – y compris devant le Congrès – que nous avions été trop lents à détecter l'ingérence russe sur Facebook », souligne aussi le géant de l’Internet.

Sheryl Sandberg, de Facebook, et Jack Dorseay, de Twitter, lors d'un témoignage au Congrès. La place réservée pour un représentant de Google est vide. La directrice des opérations de Facebook, Sheryl Sandberg, lors d'un témoignage sur la protection des données devant la commission sénatoriale du renseignement, le 5 septembre 2018. Selon le New York Times, Facebook a fait du lobbying pour que Google et Twitter soient aussi convoqués. L'un des fondateurs de Google, Larry Page, ne s'est pas présenté, ce qui a valu à la compagnie des remontrances de sénateurs, et une couverture médiatique négative. Photo : Getty Images / JIM WATSON

Facebook soutient en outre qu’elle a décidé de ne pas suspendre la publication de M. Trump sur les musulmans pour la même raison que les médias comme le New York Times ont choisi d'en parler : M. Trump était un candidat qui cherchait à être élu.

La compagnie affirme également qu’elle encourage depuis longtemps ses employés et ses dirigeants à utiliser des appareils fonctionnant avec le système Android, puisqu’il est le plus utilisé au monde.

Jeudi, Mark Zuckerberg a également publié un long article sur sa page Facebook. Il y détaille les initiatives mises en place par Facebook pour mieux gérer le contenu publié sur la plateforme.

Il aborde entre autres la question des biais dans l'algorithme et les initiatives mises en place pour identifier le contenu haineux ou nuisible.

Un article qui pourrait faire bouger le Congrès

Les révélations du New York Times pourraient avoir des conséquences pour Facebook, si l’on en croit des commentaires faits par le représentant démocrate David Cicilline, qui devrait prendre en janvier la tête d'un panel de la commission judiciaire de la Chambre des représentants.

Cet article alarmant établit clairement que les dirigeants de Facebook penseront toujours à leurs profits massifs en premier plutôt qu'aux intérêts de leurs clients. Il est vraiment temps que nous passions à l'action.

David Cicilline, représentant démocrate

David Cicilline a aussi déclaré qu'il fallait que le Congrès planche sur de nouvelles lois pour « lutter contre l'influence corruptrice de l'argent des entreprises dans notre démocratie et rétablir les droits des Américains ».

L'année dernière, Mark Zuckerberg a déclaré que sa société placerait sa « communauté » avant les profits. Le personnel chargé des questions de sécurité a doublé depuis, et les investissements ont été accrus pour développer des outils repérant les éléments qui violent les normes du réseau social.

En septembre dernier, les dirigeants de Facebook et de Twitter ont défendu lors d'auditions devant les deux chambres du Congrès américain leurs initiatives pour limiter les risques de nouvelles ingérences électorales.

Avec les informations de New York Times, BBC, et Reuters

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