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La vague de chaleur de Tash Sultana

L'artiste est entourée de fumée et joue de la guitare.

Tash Sultana en concert lors du Festival Coachella en Californie, le 21 avril 2018

Photo : getty images for coachella / Frazer Harrison

Philippe Rezzonico

CRITIQUE – Lors de son plus récent passage à Montréal l'été dernier, Tash Sultana s'est produite au festival Osheaga sous un soleil de plomb et un mercure de 40 degrés Celsius, facteur humidex inclus. Mercredi soir, on ressentait une température de quelque 50 degrés de moins quand l'Australienne s'est pointée à la Place Bell à Laval.

En dépit du contraste en notre été caniculaire et notre automne déguisé en hiver, Tash Sultana a imposé la chaleur naturelle de sa personnalité. Comme elle l’avait fait au MTelus l’an dernier, c’est au son de Is this Love, de Bob Marley, qu’elle a fait son apparition devant 3500 spectateurs dans l’aréna du Rocket de Laval configuré en formule théâtre.

L’enchaînement était plus qu’indiqué après la prestation de 45 minutes de ses compatriotes du groupe Ocean Alley qui ont déversé des salves de notes chaudes avec leur musique empreinte de soleil, non sans noter qu’ils ne s’étaient jamais produits dans un endroit aussi glacial de leur vie. Confidence pour confidence, je n’avais jamais sorti de ma garde-robe mon manteau d’hiver si tôt en saison...

Avec son bonnet sur sa tête, nu-pieds sur son tapis, et vêtue d’un chandail de hockey aux couleurs du Canada, Tash Sultana, 23 ans, a reproduit sur scène la pièce dans laquelle elle avait enregistré Jungle il y a deux ans, chanson dont le clip a été vu aujourd’hui plus de 30 millions de fois : micros et pédales pour échantillonnages devant elle, claviers et autres bidules à sa gauche, percussions et autres instruments à portée de main. Tout ça, bien entendu, parce que la multiinstrumentiste est seule devant nous durant deux heures et quart.


Droguée à l’adolescence (elle s’est sortie de cet enfer grâce à la musique), homosexuelle, l’auteur-compositrice et interprète ne tolère aucune forme de discrimination envers la communauté LBGTQ et le grand public en général. Lors de concerts à guichets fermés présentés à l’aréna Margaret Court, à Melbourne, il y a quelques mois, Sultana s’en est même pris à la légende du tennis féminin australien dont l’aréna porte son nom parce qu’elle avait émis des commentaires homophobes.

« Si vous faites preuve d’intolérance envers quiconque ce soir, vous êtes aussi bien de foutre le camp », a-t-elle dit avec son plus beau sourire, sous les applaudissements de la foule. Sultana a aussi parlé d’un type qu’elle a connu dans sa jeunesse qu’elle a revu une fois devenue une vedette de la musique.

« Tu veux un billet gratuit pour mon spectacle alors que tu m’intimidais dans le temps? F… you! »

Femme-orchestre

Cette troisième escale de l’Australienne en 14 mois au Québec s’explique par une popularité grandissante, certes, mais aussi par la parution en août de son album Flow State, dont Seed, la chanson d’ouverture, a ouvert le bal.

D’ordinaire, une chanteuse-musicienne aligne les chansons telles des soldats à la parade, mais une artiste aussi singulière que Sultana a une façon de procéder bien particulière. Assister à sa prestation, c’est voir se former sous nos yeux une construction musicale quelque peu atypique qui laisse une grande place à l’improvisation.

Une chanson comme Big Smoke, dont la mélodie a des affinités avec An Englishman in New York, de Sting, semble avoir une forme, disons, assez conventionnelle au départ, avant qu’elle n’éclate dans toutes les directions et qu’elle ne se termine dans une mitraille de notes.

Férue de soul, de R&B, de reggae et de jazz, Sultana a déclaré avoir composé certaines chansons de Flow State en fusionnant des musiques créées à quelques années d’intervalle. La méthode de studio se transpose bien sur les planches et offre une liberté à peu près totale à la musicienne.

Les spectateurs ont un peu l’impression de la voir créer des chansons dans son « studio » au fur et à mesure que le concert progresse. On rigole sans malice quand on la voit s’escrimer sur ses claviers en tentant d’ajuster du bout du pied une pédale d’échantillonnage qui semble un peu hors de portée.

L'artiste joue de la guitare, une casquette sur la tête.

Tash Sultana lors d'un concert à Santiago du Chili le 18 mars 2018

Photo : Getty Images / Marcelo Hernandez

Un peu dispersé

Cela dit, cette notion de créativité pure affiche ses limites. À force de constamment échantillonner les pistes de guitare, de percussions et de claviers, on sature l’espace sonore, bien sûr, mais on fait un peu du surplace. Une ligne de guitare mordante vient parfois coiffer le tout, mais on sent que Sultana se disperse en tentant d’être partout à la fois. Et les – rapides – ruptures de ton nuisent au rythme. On devrait peut-être dire au flow...

L’Australienne a noté qu’elle n’avait jamais eu droit à une foule si calme et attentive. Et qu’elle adorait ça. La séquence de ses chansons serait-elle l’explication à cette situation? Sultana, qui a une voix aérienne qui porte, peut, semble-t-il, jouer jusqu’à 20 instruments. Les guitares, la basse, les percussions, divers types de claviers, la trompette et la flûte de pan ont été les plus en vue mercredi. C’est néanmoins lors de ses explosions avec les guitares sèches et électriques qu’elle a brillé de tous ses feux. Avec son air de bohémienne et ses poses avec la guitare, debout ou à genoux, on jurerait voir la fille – ou la petite-fille – de Carlos Santana.

Intense en tout temps, Sultana a tantôt l’air d’une élève appliquée ou d’une rebelle à l’abandon. C’est dans ce deuxième état d’esprit – que l’on a trop peu vu durant les 90 premières minutes du spectacle – qu’elle fait plus d’effet, comme si elle laissait sortir la bête en cage en elle, au point d’en perdre son bonnet.

Sauf que lorsqu’elle a interprété Jungle et quelques brûlots dans la foulée, dont un rappel fiévreux livré avec une guitare acoustique dont toutes les cordes ont failli péter, la Place Bell n’avait plus rien d’une salle contemplative.

Celle qui vient de l’hémisphère Sud a donc maintenu le mercure à la hausse durant plus de deux heures pour ses admirateurs nordiques. Exactement ce qu’il fallait pour braver le froid hors normes pour la saison qui sévissait en vue du retour à la maison.

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