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  • Envoyé spécial
  • McAllen, la ville texane qui ne craint pas les migrants

    Le reportage de notre correspondant Christian Latreille
    Christian Latreille

    Dans cette ville américaine qui longe la frontière avec le Mexique, personne n'a peur de migrants qui arrivent à bout de souffle surtout du Honduras, du Guatemala et du Mexique. Les accueillir est devenu un mode de vie à McAllen.

    Environ 300 migrants s’entassent dans le centre d’accueil de soeur Norma Pimentel, en ce début de semaine, à McAllen, au sud-est du Texas.

    Des migrants dans une salle remplie.Le centre de répit des Catholic Charities a aidé des dizaines de milliers de migrants depuis son ouverture en 2014 en prodiguant des soins de santé de base et en offrant nourriture, vêtements, conseils. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

    Il fait chaud, les enfants pleurent, les adultes sont épuisés et les bénévoles sont débordés. C’est une journée comme les autres pour ce centre qui a reçu plus de 100 000 migrants depuis 2014.

    « Comment avoir peur d’enfants et de mères qui souffrent », demande soeur Norma Pimentel. Cette religieuse catholique dans la jeune soixantaine donne tout son temps à ces hommes, ces femmes et leurs enfants qui fuient la pauvreté et la violence de leur pays dans l’espoir d’une vie meilleure aux États-Unis.

    Soeur Norma Pimentel.« Les militaires ne pourront résoudre les problèmes parce que les migrants ne sont pas des criminels. Ils arrivent ici en demandant de l’aide. » - Soeur Norma Pimentel, la directrice du centre d’aide aux migrants. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

    « Lorsque ces migrants arrivent chez nous, dit-elle, c’est souvent la première fois depuis des mois qu’ils rencontrent quelqu’un qui souhaite vraiment les aider. C’est l’occasion pour eux de sentir à nouveau qu’ils sont des êtres humains à part entière. »

    Au coeur de l’autoroute des migrants

    McAllen est l’une des villes les plus hispaniques des États-Unis. Ses 150 000 habitants parlent presque tous espagnol. Affiches et enseignes sont écrites dans les deux langues.

    Ici, dans la vallée du Rio Grande, dont le long fleuve délimite la frontière américano-mexicaine, l’autoroute des migrants passe directement dans cette ville du Texas. On les voit partout : dans les rues, au marché et surtout à la gare d’autobus, prêts à repartir pour une nouvelle vie.

    Une homme regardant la caméra.Abelino Julia Kaal Maqin a laissé sa famille au Honduras. « Nous n'avons pas de terre, pas de bonne maison. C'est pour ça que nous sommes venus travailler ici. » Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

    Plus de 80 % des migrants qui transitent par McAllen arrivent légalement et réclament l’asile politique. C’est le cas d’Abelino, 37 ans, qui a mis presque trois semaines pour arriver à la frontière. Il a laissé sa femme et ses deux fils au Honduras. Il n’y trouvait plus de travail. « Nous sommes très pauvres. Je m’en vais à New York, et quand j’aurai trouvé un emploi, j’espère pouvoir faire venir ma famille. »

    Mais, Abelino n’est pas encore tout à fait libre. Il nous montre le bracelet que les services d’immigration américains lui ont installé à la cheville pour être certains de le retracer. Il devra revenir en cour pour déterminer s’il pourra rester aux États-Unis.

    Un bracelet de localisation sur la cheville d'une homme.Abelino Julia Kaal Maqin porte un bracelet à la cheville qui permet aux autorités de le localiser en attendant qu’il se présente à la Cour d’immigration plus tard en novembre. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

    À l’arrêt d’autobus, Nora Guerra, 24 ans, nous raconte qu’elle et son fils, Brayson, 3 ans, sont remontés du Honduras vers le nord durant trois mois. Une traversée exténuante de plus de 2500 km. Les deux vont rejoindre de la famille dans l’État du New Jersey. « Je m’en remets à Dieu, nous dit Nora avec des yeux fatigués, mais un sourire de vainqueur. Je sais que vais trouver du travail là-bas et une meilleure vie pour mon fils. »

    Une mère et son fils recevant des billets d'autobus.La Hondurienne Nora Guerra, 24 ans et son fils de 3 ans, Brayson, reçoivent leurs billets d’autobus à la gare de McAllen, au Texas. Ils se dirigent vers le New Jersey où son frère les accueillera. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

    Non loin de là, dans les terres, sur le bord du Rio Grande, certains agriculteurs n’aiment pas voir arriver les immigrants illégalement. C’est le cas de Chet Miller qui cultive de la luzerne et voit tous les jours surgir des clandestins dans ses champs.

    « Ils arrivent plus d’une trentaine à la fois. J’ai même vu, explique-t-il avec son accent texan, des groupes composés d’une centaine de migrants. Je tente de les chasser, mais ils reviennent sans cesse. » Ce fermier en veut encore plus aux agents frontaliers américains qui détruisent, selon lui, ses récoltes en pourchassant les clandestins avec leurs véhicules et leurs chevaux.

    Un homme avec un chapeau près de la rivière.Ce fermier voit quotidiennement des migrants traverser la rivière et ses champs. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

    Chet Miller nous montre l’endroit où, il y a 35 ans, il a vu un migrant se noyer en tentant de traverser à la nage le fleuve Rio Grande.

    Pendant qu'il fait son récit surgissent devant nous deux hommes et une femme détrempés. Ils nous regardent comme des bêtes traquées, apeurées. Ils ont faim, froid et soif. Ils veulent de l’aide que l’on ne peut leur offrir.

    Le fermier nous met en garde. Il est illégal d’aider des migrants en fuite.

    Des personnes se tiennent debout sur un chemin de terre.Le fermier Chet Miller, à droite, discute avec 3 clandestins qui viennent de traverser le Rio Grande à la nage. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

    Ces trois jeunes du Guatemala, du Honduras et du Mexique nous demandent de les conduire dans une maison où ils pourraient se cacher des autorités. « C’est toujours la même histoire, nous explique Chet Miller. Il n’y a pas de maison, ici, pour eux; ils se sont encore fait raconter des mensonges par des passeurs sans scrupules. »

    Ces immigrants clandestins se sauvent rapidement et risquent maintenant d’être arrêtés et expulsés. Leur rêve américain pourrait être de courte durée.

    L'armée peut-elle freiner l'exode?

    Nous sommes quand même loin de « l’invasion » annoncée par le président Trump. Les hordes de migrants appréhendées ne cognent pas encore aux portes du Texas. Pourtant, plus de 1000 soldats de l’armée américaine débarquent dans la région à la demande du président Donald Trump pour protéger la frontière.

    Des véhicules blindés de l'armée américaine.L’armée américaine a installé son camp près de Donna, au Texas, à côté d’un des postes-frontières avec le Mexique. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

    Au camp militaire Donna que nous visitons, les soldats semblent s’ennuyer. Dans la tente géante qui leur sert de dortoir, plusieurs sont étendus en regardant leur téléphone et le temps passer.

    Une dizaine de soldats assis dans une tente.Les militaires passent le temps en jouant aux cartes, en suivant des formations, à se reposer sur les lits de camp sous cette tente qui pourra en recevoir quatre cents. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

    Les hauts gradés peinent à répondre à nos questions sur la nature de leur mission.

    La capitaine Lauren Blenton nous explique finalement que les militaires sont ici pour appuyer le travail des agents frontaliers qui pourraient éventuellement avoir besoin de leur service. Peu importe, les soldats ne peuvent, selon la loi, procéder à l’arrestation de migrants.

    Mais pour l’instant c’est le calme plat. La caravane des migrants semble plutôt se diriger vers la Californie.

    Un homme avec un manteau bleu.Jim Darling, le maire de McAllen, au Texas Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

    Nous n’avons pas besoin des militaires. Tout ça, c’est du spectacle!

    Jim Darling, maire de McAllen

    « Selon le FBI, nous sommes une des villes les plus sécuritaires du Texas et même des États-Unis, ajoute-t-il. Le problème, il n’est pas ici, mais dans tout le pays où l’on consomme et achète de la drogue. C’est environ 65 milliards de dollars qui s’en vont dans les poches des cartels en Amérique latine. Ces barons de la drogue terrorisent les populations, qui fuient ensuite vers les États-Unis. »

    Moins de soldats, plus de compassion

    Les migrants sont en général bien reçus à McAllen. Le maire Jim Darling en est très fier. « La façon dont nous les accueillons démontre que nous avons du coeur et de la compassion. La dernière chose que je souhaite voir dans ma ville, ce sont des familles qui dorment dans la rue. » D’ailleurs, le maire Darling tente d’obtenir un local plus grand pour le centre de soeur Norma Pimentel.

    Une enveloppe avec un message de demande d'aide écrite en anglaisDes enveloppes distribuées aux migrants sur lesquelles on peut lire : « SVP, aidez-moi. Je ne parle pas anglais. Quel autobus dois-je prendre? Merci pour votre aide. » Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

    « C’est vrai que nous devons régler le problème d’immigration, affirme le volubile maire de McAllen.

    Mais ni un mur ni l’armée ne représentent la solution. Il faut que les politiciens arrivent à un compromis à Washington et envoient un message clair.

    Jim Darling, maire de McAllen

    Il n’y a pas de crise à la frontière, conclut-il, mais plutôt une crise humanitaire. « Nous avons surtout besoin de travailleurs sociaux, pas de soldats. »

    Politique américaine

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