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Emmener toute l'école au théâtre : la balle est dans le camp du gouvernement Legault

La salle du Théâtre Denise-Pelletier avec ses colonnes, ses boiseries, la scène cachée derrière un rideau rouge et des dizaines de spectateurs, assis.

Des élèves provenant de deux écoles secondaires accompagnés de leurs enseignants attendent que débute la pièce au Théâtre Denise-Pelletier.

Photo : Radio-Canada / Anne Marie Lecomte

Radio-Canada

Emmener sa classe au théâtre est une tradition pour nombre d'enseignants au Québec. Mais les commissions scolaires ne peuvent plus réclamer la contribution financière des parents pour ces sorties éducatives. Producteurs, diffuseurs et artistes en théâtre jeunesse s'inquiètent de voir quel financement à long terme assurera le gouvernement de François Legault.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

« T’es mariée avec un Bob, t’as un fils qui s’appelle Bobby, pis y fallait que tu tombes sur un chum qui s’appelle Robert! »

Les dizaines d’élèves du secondaire assis dans les premières rangées de la salle Denise-Pelletier, à Montréal, éclatent de rire à cette réplique de Bonjour, là, bonjour, pièce écrite en 1974 par Michel Tremblay et qui s’inscrit dans l’inoubliable cycle des Belles-sœurs. L’action se passe dans les années 70, qu’ils n’ont pas connues. Pourtant, les jeunes spectateurs sont attentifs, à l'affût devant ce théâtre si universel qu’il a été traduit en anglais, en écossais, en finnois, en turc, en hébreu, en bindi…

« Il faut être à l'écoute continuellement, décrit le metteur en scène Claude Poissant, en parlant du public impétueux que sont les adolescents. Des comédiens me disent ne pas être bien devant des ados, devant ces réactions si changeantes. »

Claude Poissant occupe depuis l'automne 2014 les fonctions de directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier, qui présente depuis 50 ans des oeuvres du répertoire, mais aussi de création, aux élèves du secondaire et aux cégépiens. La jeunesse compose ainsi 70 % de son public.

À Denise-Pelletier comme ailleurs, l'automne a été difficile. Des écoles ont annulé des sorties parce que des commissions scolaires avaient changé les procédures dans la foulée d'une directive ministérielle sur la gratuité des sorties et des activités.

« Tout le monde a senti une baisse de spectateurs, dit Claude Poissant. Dans le cas de son institution, sise dans l'est de Montréal, le premier spectacle de la saison a démarré lentement.

Il y a eu d’énormes dommages.

Claude Poissant, directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier, à Montréal

La situation « très fragile » du théâtre jeunesse

Comédienne, metteure en scène et ex-présidente du Conseil québécois du théâtre (CQT), Dominique Leduc a constaté ces dommages lorsqu'elle est allée voir une matinée, au début de l’automne. Seule une centaine de fauteuils étaient occupés dans la salle Denise-Pelletier, qui en compte 800. Autant dire que c'était vide.

Une dizaine de fauteuils rouges inoccupés dans la salle du Théâtre Denise-Pelletier.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le début de la saison théâtrale a été difficile pour la plupart des théâtres qui présentent des pièces aux écoliers et aux cégépiens. Sur la photo, la salle Denise-Pelletier.

Photo : Radio-Canada / Anne Marie Lecomte

Dominique Leduc, qui a joué une demi-douzaine de fois à Denise-Pelletier, des Fridolinades de Gratien Gélinas aux Justes de Camus, qualifie de « très fragile » la situation du théâtre jeunesse. « Si les écoles ne sont pas financées pour les sorties culturelles, Denise-Pelletier va fermer ses portes », prédit-elle.

Des parents excédés de payer

En matière de gratuité scolaire, la donne a changé depuis le recours collectif intenté en 2013 par une mère de Saguenay, action qui s'est soldée par une entente à l’amiable avec 68 des 72 commissions scolaires du Québec. La demanderesse, Daysie Marcil, alléguait que les commissions scolaires avaient enfreint la Loi sur l'instruction publique en facturant aux parents une partie des coûts des services et des fournitures scolaires qui auraient dû être gratuits.

Dans les milieux scolaire et culturel, personne ne semble s'opposer à ce que toutes les activités éducatives liées à un programme, y compris les sorties scolaires, soient gratuites.

« Je suis tout à fait d’accord avec le fait que tout soit gratuit au niveau scolaire au Québec. Mais à ce moment-là, il faut que l’État paie », affirme Catherine Harel-Bourdon, présidente de la Commission scolaire de Montréal (CSDM), qui compte près de 75 000 élèves dans son programme de formation générale.

À la fin d'octobre, le Conseil des commissaires de la CSDM a adopté à l'unanimité une proposition pour obtenir de la Ville de Montréal et du gouvernement de la province du transport collectif gratuit pour les élèves lors de sorties scolaires.

L’été dernier, le gouvernement sortant de Philippe Couillard a injecté 37 millions de dollars, pour l'année 2018-2019, afin de financer les sorties éducatives en milieu culturel et d’autres activités et projets « inspirants » pour les élèves. Concernant ces mêmes sorties, près d’un demi-million de dollars a aussi été accordé aux écoles privées.

« Les ministères ont bougé relativement rapidement et il faut les en féliciter », affirme Pierre Tremblay, directeur général de Théâtres Unis Enfance Jeunesse (TUEJ), association de producteurs de théâtre.

Mais en cette année « de transition », d'ajouter M. Tremblay, la confusion demeure : « Des écoles réclament de l’argent aux parents, d’autres écoles ne se sont pas prévalues des ressources parce qu’elles n’étaient pas prêtes à le faire ou qu'elles ne comprenaient pas exactement [comment le faire], des commissions scolaires demandent des avis à des avocats… »

La balle est dans le camp du gouvernement Legault

C'est dans ce contexte où l'enjeu de la gratuité n'est pas réglé que s'installe à Québec le nouveau gouvernement de François Legault.

En campagne électorale, son parti, la Coalition avenir Québec (CAQ), avait promis d’offrir aux élèves de niveaux primaire et secondaire deux sorties culturelles gratuites par année. Et, pour l'heure, le gouvernement réfléchit.

Concernant vos questionnements sur notre engagement en matière de sorties éducatives, il serait prématuré à l’heure actuelle de se prononcer. Nous n’avons pas l’intention de procéder à des coupures dans ce dossier. Nous travaillons sur une politique qui sera plus globale.

Francis Bouchard, attaché de presse du nouveau ministre de l’Éducation du Québec, Jean-François Roberge, dans une réponse envoyée par courriel à Radio-canada.ca

Pierre Tremblay, du TUEJ, souhaite ardemment qu'en mars prochain, au moment du dépôt du budget du gouvernement, les choses seront « claires et écrites », et les ressources financières, annoncées.

À quel endroit le gouvernement actuel va-t-il faire son nid? Que va-t-il se passer?

Pierre Tremblay, directeur général de Théâtres Unis Enfance Jeunesse (TUEJ)

À Québec, le directeur général du Théâtre des Gros Becs, Jean-Philippe Joubert, espère que le « chambardement » des derniers mois « permette de régler une fois pour toutes la question de la fréquentation des arts et de la culture par les élèves ».

Les artistes, maillon faible de la chaîne

Un sondage mené par le Regroupement de scènes en musées auprès des organismes culturels de Québec et de sa région – Est-du-Québec, Beauce, Portneuf, Charlevoix – évalue que la baisse de fréquentation des élèves cette année sera d'environ 20 %. Ces données préliminaires sont établies sur la base des réservations qui se sont faites entre le 20 août et le 1er octobre.

Ainsi, dans ce système, bon an mal an, théâtres et musées jouent leur année en six semaines. D'où l'importance que tout tombe en place à temps : crédits budgétaires aux commissions scolaires et règles claires pour les écoles. « La mécanique est très importante », dit Jean-Philippe Joubert.

Début novembre, un diffuseur confiait à Pierre Tremblay recevoir encore des demandes de réservations, pratiquement du jamais vu. Or, les retards subis par les diffuseurs se répercutent sur les producteurs qui, eux, ne peuvent s’engager auprès des artistes.

Dans cet effet domino, les artistes sont souvent le maillon très faible de la chaîne.

Pierre Tremblay, DG de de Théâtres Unis Enfance Jeunesse (TUEJ)
Deux adolescents sourient à leur enseignant, debout, dans le hall d'un théâtre.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Deux élèves de l'école secondaire Chavigny, de Trois-Rivières, en compagnie de leur enseignant en art dramatique, Martin Malenfant, au Théâtre Denise-Pelletier avant la pièce Bonjour, là, Bonjour.

Photo : Radio-Canada / Anne Marie Lecomte

Au Théâtre Denise-Pelletier, le personnel adore se faufiler dans la salle avant la fin de la pièce, histoire de profiter de « l'énergie incomparable de ces élèves qui se lèvent tous en même temps pour applaudir le travail des comédiens », explique Claudia Dupont, responsable des services scolaires.

« C'est tellement émouvant », dit Mme Dupont, qui se plaît à écouter les commentaires échangés par les élèves dans l'escalier menant à la sortie du théâtre. « Ils disent : ''Ce personnage-là quand il est arrivé et qu'il a fait ça, ayoye man!'' »

Les ados peuvent aller dans toutes sortes de formes d’écriture et toutes sortes de sujets.

Claude Poissant, directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier

Au théâtre, par un beau vendredi soir...

À l'école secondaire Chavigny de Trois-Rivières, les élèves voient l'intégralité de la saison théâtrale de Denise-Pelletier depuis un quart de siècle. Ils s'y rendent le vendredi soir, en autobus jaune. Une tradition!

Martin Malenfant, qui enseigne l'art dramatique dans cette école depuis 22 ans, accompagne ses protégés et s'amuse de l'effroi de certains spectateurs adultes devant ces 150 excités qui prennent place dans les premières rangées. Puis le rideau se lève... et le silence, incroyable, s'installe.

« Quand un téléphone cellulaire sonne en plein milieu de la pièce, c'est souvent celui d'un de ces spectateurs-là, fait remarquer l'enseignant. Rarement, sinon jamais, celui d'un étudiant. »

Il n'y a pas de complaisance possible avec un public adolescent, disent en substance Claudia Dupont et Claude Poissant. Une pièce mal montée, des effets truqués, des lenteurs trop étudiées, un faux pas, une fausse note... Les jeunes détectent tout.

De conclure Dominique Leduc : « Au Théâtre du Nouveau Monde, quand les gens n’aiment pas ça, ils sont polis et réservent quand même une ovation aux comédiens à la fin. Pas les enfants ».

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