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analyse

Le grand décalage entre Bombardier et vous

Le président et chef de la direction de Bombardier, Alain Bellemare.
Le président et chef de la direction de Bombardier, Alain Bellemare. Photo: La Presse canadienne / Ryan Remiorz
Gérald Fillion

ANALYSE - Depuis jeudi matin, les choix de Bombardier illustrent le décalage, voire l'immense fossé qui peut séparer l'intérêt d'entreprises en bourse et celui des citoyens, travailleurs, fournisseurs, décideurs d'affaires, acteurs politiques et contribuables à qui l'on demande souvent d'accepter qu'on utilise les fonds publics pour aider certaines sociétés.

Malgré l’étendue du soutien des gouvernements au fil des décennies à l’endroit de Bombardier, malgré le sauvetage de l’automne 2015 avec la prise de participation du gouvernement du Québec dans la C Series, malgré le prêt du gouvernement fédéral et l’investissement de la Caisse de dépôt dans la division transport, Bombardier n’exprime aucune retenue à donner des dizaines de millions de dollars à ses principaux dirigeants et à supprimer des emplois.

Qui plus est, le PDG Alain Bellemare, le grand patron le mieux payé du Québec avec une rémunération totale de 14 millions de dollars canadiens en 2017, a refusé les demandes d’entrevues jeudi, après la conférence téléphonique, pour expliquer ses décisions.

Il n’était pas présent non plus à la rencontre d’urgence organisée entre le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, et des membres de l’industrie aérospatiale à Montréal, dont les PDG d’Héroux-Devtek et de Bell Helicoptere Textron Canada. Bombardier a choisi de déléguer son vice-président aux « relations externes » et le chef des relations avec les employés.

On aurait pu croire, dans les circonstances, qu’Alain Bellemare se serait senti investi du désir de s’engager à expliquer publiquement, sur toutes les tribunes, les choix difficiles de son organisation. On aurait pu croire aussi, après de si mauvaises nouvelles, qu’il aurait donné priorité à la rencontre prévue pour lundi matin avec le ministre Fitzgibbon et des gens de l'industrie aéronautique. Son horaire est chargé, a répondu Bombardier pour expliquer son absence.

Humaniser les décisions

Le coordonnateur québécois du Syndicat des machinistes, David Chartrand, était présent à la rencontre et est sorti encouragé de cette discussion. Il a dit espérer que l’initiative ne s’essouffle pas et a remarqué le vif intérêt du ministre Pierre Fitzgibbon pour le secteur.

Dans un communiqué, il a émis des pistes de solutions précises, qui pourraient inspirer le ministre Fitzgibbon et la direction de Bombardier. Il propose la création d’un service de reclassement d’urgence pour recenser les employeurs qui recherchent de la main-d’œuvre.

Il a aussi fait trois propositions visant à « humaniser les démarches de réduction des coûts des entreprises ».

Ainsi, il demande qu’en retour de soutiens publics, une entreprise comme Bombardier soit obligée de s’engager à des garanties d’emplois et de niveaux d’activités. Le Syndicat propose également que les entreprises assument « les responsabilités sociales et économiques lors de démarches de congédiements. » De plus, le Syndicat réclame du temps de négociation lors de congédiements.

Rona : les décisions financières de Lowe’s

C’est un dossier différent, mais le décalage est palpable aussi dans l’affaire Rona, alors que le propriétaire de la chaîne, l’américaine Lowe’s, a annoncé la fermeture de 27 magasins au Canada, dont 9 commerces sous l'enseigne Rona au Québec. Le nouveau PDG de Lowe’s, Marvin Ellison, a décidé de mettre fin aux activités des magasins qui n’atteignent pas les niveaux de rendement attendus.

C’est une décision financière, c’est un choix d’affaires, qui s’exécute sous la pression des actionnaires de l’entreprise et des analystes, sans égard aux réalités locales ou à l’écosystème de fournisseurs qui est touché. Lowe’s doit relever des défis importants face à Home Depot, et la confiance des investisseurs est en jeu.

Comme dans le cas de Bombardier, le pouvoir de la bourse est tel qu’on peut se demander jusqu’à quel point les dirigeants et les administrateurs se soucient vraiment de ce qu’on appelle les parties prenantes, c’est-à-dire les fournisseurs, les employés, les clients et les pouvoirs publics, notamment, en plus des actionnaires.

Au-delà de la rentabilité...

Et donc, si on dépasse les objectifs financiers, jusqu’à quel point le PDG de Bombardier, Alain Bellemare, et les autres hauts dirigeants de l’aéronautique dans l’entreprise que sont Fred Cromer, président des avions commerciaux, ou David Coleal, président des avions d’affaires, sont prêts à s’engager dans l’avenir de toute la grappe aéronautique du Québec?

Les suppressions d’emplois, la cession d’une part majoritaire dans la C Series à l’européenne Airbus, la vente du programme Q400, l’évaluation du CRJ, ce sont des choix que Bombardier fait pour améliorer la solidité financière de l’entreprise. Mais doivent-ils se faire à 14 millions par année? Et doivent-ils se faire comme si le gouvernement du Québec n’avait pas son mot à dire, compte tenu de l’engagement public dans l’entreprise?

Surtout, doivent-ils se faire sans explications directes aux Québécois de la part d'Alain Bellemare?

Voyez-vous, ce qui semble normal pour lui – gagner 14 millions de dollars par année, supprimer 5000 emplois et compter sur un fort soutien public – ne l'est pas nécessairement pour les contribuables.

Économie