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Des sanctions qui ont aussi bénéficié à la Russie

Le reportage de notre correspondante à Moscou, Tamara Alteresco
Tamara Alteresco

Alors que Washington s'apprête à annoncer de nouvelles mesures punitives contre la Russie, celle-ci continue de prouver qu'elle s'est bien adaptée à sa nouvelle réalité économique. La Russie a même su tirer profit des pressions de l'Occident en relançant son industrie agroalimentaire, qui affiche une croissance sans précédent, tout comme celle du tourisme.

Quand Anna Ostapova s’est installée à la campagne en 2014 avec son mari, elle n’avait que deux chèvres et quelques clients qui lui achetaient du fromage cottage et du yogourt. C’était juste avant l’annexion de la Crimée et les sanctions économiques qu’elle a entraînées.

Le métier d’agriculteur était alors risqué en Russie et il était plutôt rare qu’un jeune couple ambitieux s’y essaie.

Mais les contre-sanctions annoncées par le Kremlin, soit un embargo sur un ensemble de produits alimentaires européens, auront été une véritable bénédiction pour le secteur agricole russe.

Les sanctions américaines auront finalement poussé le gouvernement à relancer cette industrie, à coups de milliards de roubles.

« Le gouvernement s’est mis à nous subventionner, à nous offrir plusieurs avantages, comme fournir le grain et le matériel d’entretien », explique Anna Ostapova.

Quatre ans et 600 animaux de ferme plus tard, la ferme d’Anna emploie 30 employés et fournit des viandes et des fromages fins à des restaurants aux quatre coins de la Russie.

La femme est assise à côté d'un plateau de fromages, devant un feu de poêle à bois. La ferme d'Anna Ostapova fournit des fromages fins à des restaurants aux quatre coins de la Russie. Photo : Radio-Canada / Tamara Altéresco

Quand nous avons commencé, nous ne fournissions qu’un seul petit supermarché et un seul restaurant. Aujourd’hui, nous avons plus de 100 contrats à temps plein, parmi lesquels des vignobles et de grands restaurants. C’est incroyable et c’était tout simplement impensable il y a quelques années.

Anna Ostapova, agricultrice

Le patriotisme dans l’assiette

Grâce à cette politique de substitution aux importations, la Russie n’est plus, en 2018, dépendante de l’extérieur pour subvenir à ses besoins alimentaires. C’est le cas pour la volaille, le porc et le fromage.

Parmi les restaurants qui font vivre les fermes comme celle d’Anna Ostapova, il y a le très chic Block, à Saint-Pétersbourg.

Pourtant, son jeune et talentueux chef, Evgeni Meshcheryakov, ne croyait pas que la restauration pouvait survivre aux sanctions et à l’embargo, en 2014.

« C’était la panique générale, l’idée de fonctionner sans le bœuf étranger, sans les fromages de la France et de l’Italie. Cela a été reçu comme une bombe, un coup de poing. Puis, on s’est creusé la tête et on a pu se rabattre sur l’agroalimentaire russe. Le pays est énorme et chaque région a ses produits », dit Evgeni Meshcheryakov.

Aujourd’hui, le chef ne jure que par les produits du terroir russe, et tout le concept du restaurant Block repose sur la notion du made in Russia : tartare de boeuf de Voronej, pétoncles de Mourmansk et oursins de l’extrême orient russe.

Les sanctions ont été très bénéfiques pour l’industrie culinaire dans toutes les grandes villes, explique M. Meshcheryakov.

L'homme est assis, habillé en cuisinier.Evgeni Meshcheryakov dans son restaurant. Photo : Radio-Canada / Tamara Altéresco

On assiste à la naissance d’une gastronomie russe. C’est l’histoire qui s’écrit et c’est du patriotisme dans l’assiette. C’est très important ce qui se passe pour nous, les chefs de la Russie. C’est vraiment un tournant historique.

Evgeni Meshcheryakov, chef du restaurant Block

Si l’embargo devait se terminer demain matin, le chef ne changerait strictement rien à son menu.

L’économiste français et chef d’entreprise Alexandre Stefanesco, qui est installé à Moscou depuis plus de 10 ans, a été aux premières loges de ce protectionnisme russe apparu avec les sanctions.

« Nous avons recruté, pour des clients russes, des spécialistes étrangers qui font de la production de fromages et de lait. Ces gens-là, maintenant, en Russie, font de la production locale dans des secteurs où les entreprises étrangères ne reviendront jamais. C’est perdu pour toujours », dit-il.

Essor du tourisme local

Plusieurs Russes de la classe moyenne, pour lesquels le tourisme local est devenu une alternative avantageuse, voyagent maintenant plus souvent dans leur propre pays.

L’auberge qu’Elena Manyenyan a rénovée et qu'elle gère avec son fils Daniel, un petit trésor caché dans le village de Plyos, à 600 kilomètres de Moscou, en bordure de la Volga, est l'un des endroits qui les accueillent.

La famille s’est donné comme mission de renouer avec le patrimoine russe, longtemps boudé au profit de la culture occidentale. Le site est doté d’une ferme et même d’un atelier pour recycler le bois. Les artisans locaux y fabriquent des décorations et des meubles dont les touristes raffolent.

« Ça nous permet de leur ouvrir les yeux et de leur montrer que la culture russe n’est pas pauvre, qu’elle peut être belle et bonne », se réjouit Daniel Manyenyan.

Notre mission, c’était de montrer aux gens, et pas seulement aux étrangers, mais surtout aux Moscovites, que la Russie, c’est plus que Moscou, et de montrer la culture russe. Et les sanctions ont rendu notre mission encore plus spéciale, car beaucoup de gens ne peuvent plus aller en Europe aussi facilement ni aux États-Unis, alors ils viennent chez nous.

Elena Manyenyan, qui gère, avec son fils, une auberge dans le village de Plyos
Une dame aux cheveux blancs et chignon est dans son jardin.Elena Manyenyan a rénové une auberge avec son fils, dans le village de Plyos, en bordure de la Volga. Photo : Radio-Canada / Tamara Altéresco

Ruslan et sa femme, qui attendent depuis plus d’un an un visa pour visiter les États-Unis, ou encore Maxime, un banquier de Moscou, comptent parmi ces visiteurs qui séjournent à l'auberge de Plyos. Ce dernier concède que, si les sanctions ont isolé le secteur des banques, la majorité des Russes considère qu’elles ont tout de même été bénéfiques pour l’économie du pays en général.

Même qu’en raison de la chute du rouble, nous en avons plus ici pour notre argent.

Maxime, un banquier de Moscou en vacances à l'auberge de Plyos

Une économie plus résiliente

L’économiste Alexandre Stefanesco conclut que les sanctions ont eu un impact direct très limité sur la population.

« Malgré tout, la trésorerie de l’État russe a été bien gérée. Donc, si l’idée c’était : "on va faire des sanctions, les Russes vont souffrir et descendre dans la rue", c’est raté. Ce n’est pas ce qui s’est passé en Russie », note-t-il.

Le Congrès américain devrait approuver d’ici quelques jours une nouvelle vague de sanctions contre la Russie, qui pourraient cette fois être plus féroces.

Même le Wall Street Journal constate que la Russie est prête à les affronter, en grande partie parce que les efforts déployés par la Banque centrale de Russie pour rompre sa dépendance au dollar américain portent fruit.

Moi, je pense que les sanctions sont une arme américaine dans le monde moderne, mais doucement, l’outil qui permet à l’Amérique de dominer est en train de s’affaiblir.

Alexandre Stefanesco, économiste

Tamara Altéresco est correspondante pour Radio-Canada à Moscou

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