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  • Envoyée spéciale
  • « On y va! » : le cri de ralliement de la caravane de migrants

    Des migrants marchent sous l'autoroute.
    Des migrants à Mexico Photo: Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Près de 2000 migrants ont quitté à l'aube la capitale du Mexique en scandant des cris de ralliement : « ¡Vámonos! » (On y va!), qu'ils répétaient pour s'encourager, tandis qu'ils laissaient derrière eux les femmes enceintes, les malades et ceux qui espèrent que, bientôt, l'ONU les aidera à se transporter.

    Un texte d’Émilie Dubreuil, à Mexico

    Ils sont heureux. Ils sourient. Ils dansent, ils jouent aux cartes, ils jouent avec leurs enfants, ils jouent de la guitare, ils flirtent, se tiennent par la main, s’embrassent. Quand on leur demande comment ils vont, tous répondent d'abord : « Bien, super bien! Nous approchons du but. »

    Ils sont heureux et, pourtant, cela ne les empêche pas d’être tristes. Ils pleurent souvent. De fatigue, de stress, du deuil qu’ils ont eu à faire et qu’ils ont encore à faire. Ils se troublent en évoquant les traumatismes qui les hantent.

    De jeunes hommes consultent leur cellulaire. De jeunes hommes rechargeaient leur cellulaire, leur seul moyen de rester en contact avec ceux qu’ils ont laissés derrière. Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Nous sommes arrivés au stade vers 18 h jeudi. L’heure du souper, de la pause. Attroupés autour d’une prise électrique, 5 ou 6 jeunes hommes rechargeaient leur téléphone, le lien vital avec ceux qu’ils ont laissés derrière eux. L’un d’eux a 28 ans, il est ingénieur industriel, mais n’avait pas de travail dans la capitale du Honduras.

    – Comment ça va?

    – Super bien. Je suis content. Nous nous rapprochons du but. Je vais enfin pouvoir trouver du travail, avoir une vie normale, envoyer de l’argent à la maison, retrouver ma dignité.

    Il nous sourit à pleines dents. Je lui demande s’il a des enfants.

    – Oui, deux. Un de 2 ans et un autre de 4 ans.

    – Ils te manquent?

    Subitement, les larmes fusent. Il est secoué de sanglots profonds et réussit à peine à dire ceci : « Je ressens le manque de mes enfants par toutes les fibres de mon corps. »

    La sécurité

    Un migrant pointe le Texas. Des migrants consultent une carte du Mexique. Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    À l’entrée du stade, d’autres jeunes hommes étudient avec attention la carte du Mexique. Par quelles routes vont-ils passer? Les assassinats et la séquestration de migrants par la mafia mexicaine font peur. Quelle route leur offrira le plus de sécurité? Ils veulent se mettre d’accord avant l’assemblée générale au cours de laquelle le groupe décidera de son avenir.

    Dans le stade, on a improvisé une danse, pour que se défoulent des centaines de jeunes qui s’ébrouent au son de grands succès latino-américains. Tout le monde est en liesse quand les premières mesures de Despacito s’annoncent. Il y a de la fébrilité dans l’air. Danser les fait patienter, car on attend le retour d'une délégation partie essayer de convaincre des employés de l’ONU basés à Mexico de leur fournir des autocars.

    Quand la délégation arrive dans le stade, on arrête la musique pour les acclamer. Les membres de la délégation (une dizaine de personnes) montent sur une estrade de fortune et s’adressent tour à tour aux milliers de paires d’oreilles qui attendent le verdict. Et le verdict, c’est : non, personne ne leur fournira d’autocar.

    La foule se met alors à scander : ¡Vámonos! (On y va!)

    On passe au vote. La foule se fait plus bruyante encore. ¡Vámonos!

    « Partons-nous demain? », demande celui qui tient le micro sur l’estrade. « ¡Si, vámonos! », répondent les milliers de personnes debout, couchées ou assises qui trépignent d’impatience à l’idée de reprendre la route.

    Reprendre la route

    De dos, des migrants marchent. Des migrants marchent tôt dans les rues de Mexico. Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Pourtant à l’aube, alors qu’ils avaient prévu de partir autour de 5 h, la moitié de la caravane (environ 2700 personnes) décide de rester quelques heures encore à Mexico. Ce sont les malades, les plus faibles, beaucoup de femmes seules avec leurs enfants.

    De dos, des migrants. Des migrants dans les escaliers du métro de Mexico Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Ce sont donc les jeunes qui s'engouffrent dans le métro à l’heure où les Mexicains commencent à se rendre au boulot. Les policiers filment la scène avec leur téléphone, l’air ahuri devant cette marée humaine de jeunes nomades, 2000 personnes environ, souriant devant l’adversité et répétant, inlassablement : « ¡Vámonos! » Ou encore : « ¡Si, es posible! » (Oui, c’est possible!).

    Au terminus, des cris de joie. Les amis se retrouvent, rassurés et heureux que leurs compagnons de route ne soient pas restés dans le stade avec les autres.

    Des migrants dans le métro de Mexico. Des migrants dans le métro de Mexico Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Nous sommes comme une famille, m’explique Claudia Garcià, du Salvador. Elle a 18 ans.

    « Je suis super contente qu’ils arrivent. Tous ces espoirs d’autobus et de transports fournis par l’ONU, c’est un leurre! », affirme-t-elle. « On nous a donné à manger, on s’est occupé de nous et on nous fait de fausses promesses, parce qu’on ne veut pas que nous avancions. Les politiciens ont peur de nous, de ce que nous symbolisons », dit encore la jeune femme fièrement, des étoiles dans les yeux, avec un grand sourire confiant.

    Un groupe de migrants marche. Les migrants marchent pendant plusieurs heures sous le soleil. Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Je lui demande pourquoi elle a quitté le Salvador. « Les criminels ont tué trois membres de ma famille. » Elle éclate en sanglots puis remet son sac à dos sur ses épaules et part avec ses copains en souriant. « ¡Vámonos! »

    Sous un soleil sans vergogne, ils vont marcher plusieurs heures sous l’autoroute métropolitaine, en direction de Queretaro, à 200 kilomètres de Mexico.

    Pedro Villoa, 31 ans, transporte sa toute petite fille de 3 mois dans ses bras. Je lui demande comment il va. Moi qui n’ai qu’un carnet de notes et une bouteille d’eau à porter et qui ne marche que depuis ce matin, j’ai mal aux pieds, je souffre de la chaleur et de la pollution dans laquelle nous marchons, et je le trouve bien serein, avec son bébé dans les bras.

    « Super bien. Nous sommes en route vers l’avenir », me dit-il souriant.

    Un père et sa fille dans les bras. Pedro Villoa, 31 ans, et sa fille de 3 mois Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    À un arrêt de circulation, il s’avance vers un autobus à l’arrêt dont les fenêtres sont ouvertes. Il demande un peu d’argent, mais les passagers refusent de lui faire l’aumône. Les yeux du jeune papa s’embuent. « Personne ne veut nous aider », soupire-t-il.

    Il caresse la tête de son enfant et nous fait un signe de la main. Il marche plus vite que nous. Puis, il nous lance un « ¡Vámonos! » plein de joie.

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