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Carte blanche | Écrire son testament pour les nuls

Portrait en noir et blanc du poète Mario Brassard, à l'extérieur, devant une palissade de bois. Il a le crâne rasé et porte une barbe et des lunettes, ainsi qu'un manteau et un foulard autour du cou.
Le poète Mario Brassard Photo: Peter Parker
Radio-Canada

« Je ne sais pas pour vous, mais moi, je vais un jour mourir. » Afin d'apprivoiser la mort, le poète et auteur jeunesse Mario Brassard a décidé de faire ce que les écrivains font le mieux, écrire. Résultat : il en est à la cinquième version de son testament et nous prouve qu'on peut à la fois être obsédé par la mort et avoir le sens de l'humour.

Cette série donnant carte blanche aux gagnants des Prix littéraires du Gouverneur général 2018 pour s'exprimer sur un sujet qui les touche a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Comment écrire son testament sans casser la mine de son crayon

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je vais un jour mourir.

Remarquez, ce ne sera pas par choix. S'il n'en tenait qu'à moi – et non aux médecins, qui ont inventé beaucoup trop de maladies pour ce que peut supporter le corps humain –, j'allongerais bien mon bail de quelques siècles, ne serait-ce que pour réussir à accumuler assez de points Air Miles pour me payer le vol direct Montréal-Proxima du Centaure (le repas est en extra, je suis au courant, merci). Hélas, je n'ai pas mot au chapitre. Enfin, presque pas mot. Et c'est dans ce « presque » que réside tout mon problème.

Enfant, ça pouvait toujours aller. L'idée de la mort m'angoissait déjà, mais pas suffisamment pour que je ferme à clef la porte de ma chambre; je connaissais tous les bons raccourcis et j'avais mes cachettes secrètes, mes mots de passe. Mais quand on grandit, forcément, le monde rapetisse un peu, et la première chose qu'on sait, c'est que les cachettes sont devenues des terrains vagues, et nous, les enfants, des chevreuils sans forêt. C'est à cette époque que j'ai commencé à ériger autour de moi une forteresse de papier. J'écrivais des poèmes, des tonnes de mauvais poèmes. Ça m'a pris un moment, mais j'ai fini par réaliser qu'ils parlaient presque tous de la mort. La peste, voyez-vous, était à l'intérieur des murs.

Vingt ans plus tard, après avoir poussé trois psys au burn-out et reçu plusieurs mises en demeure du Club Optimiste, je ressasse mes angoisses comme un vieux disque rayé par la lame de la faux. Vous, le savez-vous comment meurt un écrivain – et, accessoirement, si cette bosse dans mon cou est normale? La vérité, c'est que les écrivains meurent probablement comme tout le monde : bêtement, un mardi matin, en se coupant les ongles un peu trop courts et en maudissant la sensation de froid qui gagne la peau nouvellement exposée.

La vraie question serait plutôt : comment un écrivain passe-t-il d'une vie consacrée à l'écriture à cette fiction bas de gamme qu'est, somme toute, la mort? Doit-il tenter de l'améliorer, voire d'éliminer le point de sa syntaxe? Si oui, par quels moyens? Il n'existe malheureusement pas de manuel d'étiquette posthume pour répondre à toutes ces questions. C'est pourquoi j'ai été contraint de me rabattre sur le genre littéraire le plus sous-estimé qui soit, mais aussi le plus difficile : le testament.

Je n'ai pas encore 40 ans, aucune maladie autre qu’imaginaire à déclarer, et j'en suis pourtant rendu à la cinquième version de mon testament. Ce n'est pas que j'aie tant de possessions à léguer : une maison difficile à chauffer, des livres, quelques signets, et, comme beaucoup d'entre vous, une relique de la patte arrière gauche du chien de saint Roch, patron des brocanteurs. Seulement, comme la mort est d'une grande impolitesse pour ceux qui sont en train de nous parler au moment de notre décès, je vois dans le testament une possibilité inespérée de continuer la conversation, et plus si affinités.

Le problème, c'est que je suis un styliste. Je voudrais léguer à mon entourage des mots qui résonnent plus longtemps que des cloches.

Parfois, lorsque je me demande depuis des heures combien de métaphores il est raisonnable d'insérer dans un codicille, je me dis que je pourrais me simplifier la vie, suivre gentiment les modèles proposés, et que la roue, au fond, n'a pas besoin d'être réinventée si le cheval est mort. Puis j'imagine, complètement horrifié, la voix du notaire qui le lira d'une voix aussi éclatante que le gris de son tapis : non, pas question de mourir sans faire d'histoire. Hue cocotte, hue!

Je ne sais pas pour vous, mais moi, j'aimerais trouver les bons mots pour ceux que j'aime, les mots définitifs, faits à la main, juste pour eux.

J'aimerais leur léguer moins un objet acheté en solde chez IKEA qu'une façon de l'avoir tenu, pour que s'ils le désirent, on puisse se retrouver facilement autour d'un mot, comme d'autres se retrouvent autour d'une table. J'ai foi que le mot survivra toujours à l'objet.

Quant à moi, mon seul espoir de me survivre, vous l'aurez compris, ne se trouve pas dans la prière ni dans la contestation judiciaire des lois injustes de la biologie. Si je me survis, ce sera par ces quelques pages destinées à mes proches, où je donnerai mon dernier coup de crayon dans l'eau. En attendant, je cabotine comme je peux, avançant un pied de nez devant l'autre vers la mort. Et plus le temps passe, plus je m'accroche à ce testament, à l'idée même de ce testament, en me répétant constamment les derniers mots de saint Roch : « Aucun retour possible sans le reçu. »


Mario Brassard est poète et auteur jeunesse. Il vient de remporter le Prix littéraire du Gouverneur général dans la catégorie littérature jeunesse – texte pour Ferdinand F., 81 ans, chenille (Nouvelle fenêtre) (Soulières éditeur), et le Prix de poésie Radio-Canada 2018 pour son poème inédit Séconal.

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