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Ces voix de la Grande Guerre que personne n’a jamais entendues

Des soldats français lors de la Première Guerre mondiale

Des soldats français dans une tranchée lors de la Première Guerre mondiale,

Photo : AFP / ECA

Radio-Canada

C'est une sorte de miracle : les voix de centaines de soldats de la Première Guerre mondiale refont surface 100 ans plus tard. Des enregistrements, réalisés avec des prisonniers, étaient discrètement conservés dans une petite pièce à Berlin. Ils sont maintenant disponibles pour le grand public.

Un texte de Yanik Dumont Baron

À la première écoute, il est difficile d’apprécier ce qui entre dans nos oreilles, la qualité sonore est très mauvaise. Il y a beaucoup de « friture », des bruits parasites. En plus, le français de ces soldats est méconnaissable.

C’est lorsqu'on réécoute que la magie s’opère. Une sorte de curiosité, de fascination, s'empare alors de nous. Mais qui sont ces gens? Que disent-ils exactement? Que leur est-il arrivé? Rapidement, l’auditeur veut en savoir davantage.

C’est tout un trésor qui a longtemps dormi « dans une pièce minuscule » de l’université Humbolt à Berlin.

C’est Mona Guichard, attachée culturelle de l’Institut français d’Allemagne, qui a découvert le potentiel de ces archives baptisées « Lautarchiv ». (Nouvelle fenêtre)

C’était connu des universitaires, mais pas du tout du grand public.

Mona Guichard, attachée culturelle de l’Institut français d’Allemagne

Elle cherchait une façon originale de parler de la Grande Guerre, un conflit tant exploré dans les dernières décennies.

La Première Guerre Mondiale 14-18Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des soldats français montent à l'assaut lors de la Première Guerre mondiale.

Photo : Radio-Canada

Une quête scientifique allemande

Les Lautarchiv – ou archives sonores, en Allemand – contiennent plus de 7000 enregistrements.

Des voix de soldats faits prisonniers par les Allemands. Enregistrés avec les premiers gramophones. Conservés sur l’ancêtre des disques vinyle.

Un soldat belge, Joseph Mambourt, raconte une histoire intitulée « Le mouchoir de poche de Catherine ».

Les Allemands voulaient profiter de la présence d’hommes qui parlaient des dizaines de langues différentes pour en monter une collection.

Ils sont donc allés voir leurs prisonniers de guerre.

Selon Mona Guichard, les Allemands « se sont dit : "On va aller enregistrer des langues étrangères, et quand la guerre sera finie, on vendra des disques et on fera des méthodes de langue." » Une sorte de Berlitz bien avant l’heure.

Le Wallon Joseph Hotchamps récite le proverbe liégeois : « S'il faut se battre, on se battra ».

Environ le tiers des voix enregistréess sont françaises. Des dialectes régionaux de France, mais aussi le français parlé à l’époque en Indochine, ou dans des régions africaines.

C’est « bouleversant », affirme Mona Guichard, « d’entendre ces voix que personne, finalement, n’a jamais entendues. »

Des images d’archives de cette guerre, vous en avez probablement vu. Des photos et des bouts de film, mais sans la voix des soldats. Maintenant, ce vieux conflit a une voix, des centaines.

Une chanson ou une parabole

Des soldats lors de la Première Guerre mondialeAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des soldats épuisés de retour du front lors de la Première Guerre mondiale.

Photo : ARCHIVES

La richesse des Lautarchiv, c’est d’abord cette collection de langues et de dialectes, un trésor pour les linguistes. Puis, il y a ce que disent les soldats.

Plusieurs chantent ou racontent des fables de leur région.

Pierre Babin, chante « Un beau soir d'été » dans un dialecte du français parlé à l'époque dans la région de Bordeaux, où il est né.

Beaucoup récitent le même texte religieux, la parabole du Fils prodigue. Elle semble avoir été utilisée comme point de référence par les chercheurs de l’époque, une façon de comparer les prononciations.

Leur village ou le métier de leur père

Certains prisonniers y sont allés d’une description sommaire de leur village, du métier de leur père. Le Français Jean Beauseigneur, lui, a décrit le moment où il a été capturé par des Allemands.

Le Français Jean Beauseigneur, né en Alsace, décrit les derniers moments de liberté de son unité et leur arrestation par des soldats allemands.

C’était à la fin d’une longue journée à construire une tranchée. En soirée, après avoir avalé une soupe, son unité s’est mise en route avant de se perdre en chemin.

Puis les tirs ennemis. « Ça venait dans tous les sens », a-t-il expliqué. Les Français se sont couchés par terre, croyant d’abord avoir affaire à d’autres Français. Puis ils ont entendu des voix allemandes.

Des soldats armés sont accroupis au sol. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des soldats canadiens servent une mitrailleuse dans les tranchées en France.

Photo : Radio-Canada / Reportage sur la guerre de 1914-1918

Jean-Yves Briand chante la chanson traditionnelle bretonne « Die Surtebtaub » qui est encore chantée aujourd'hui dans les soirées traditionnelles en Bretagne.

Des traces de Canadiens

Des soldats de la Matanie qui ont combattu lors de la Première Guerre mondialeAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des soldats canadiens qui ont combattu lors de la Première Guerre mondiale.

Photo : courtoisie SHGM

La voix d’un seul Canadien a été enregistrée durant la Première Guerre : celle d'Alfred Husband, 27 ans, né à London, en Ontario. Lui aussi récite la parabole du Fils prodigue, mais dans un anglais soigné.

Le Canadien Alfred Husband, né à London en Ontario, raconte, en anglais, la parabole du Fils prodigue.

De cet homme, les archives allemandes nous en apprennent un peu plus : son père était anglais, sa mère, écossaise. Il a terminé l’école secondaire et aurait travaillé comme chimiste avant la guerre.

A-t-il été libéré? Quelle vie a-t-il menée par la suite? C’est le défi que ces archives posent à un généalogiste ou à une passionnée d’histoire.

Les enregistrements de la Lautarchiv sont accessibles au public; il suffit d’en faire la demande…

Société