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Une pelle et un outil au lieu d'un fusil : le rôle oublié des Chinois dans la Grande Guerre

Ouvriers de la 51e Chinese Labour Company, dans un atelier du Corps de blindés. Teneur (village dans le Pas-de-Calais en France), printemps 1918.
Ouvriers de la 51e Chinese Labour Company, dans un atelier du Corps de blindés (Teneur, village dans le Pas-de-Calais en France, printemps 1918) Photo: David McLellan, Second Lieutenant (photographe), Imperial War Museum Q9862
Anyck Béraud

Ils ont creusé des tranchées. Ils ont travaillé dans des chantiers, des usines et des champs : 140 000 Chinois ont été embauchés pour des tâches de non-combattants par les armées britannique et française. Une tranche d'histoire méconnue de la Première Guerre mondiale, tout comme le fait qu'une bonne partie d'entre eux ont transité par le Canada.

C’était en majorité des paysans, surtout illettrés. Beaucoup étaient sans emploi. La plupart ne savaient pas grand-chose du conflit, selon Li Ma, maître de conférence à l’Université du Littoral-Côte-d'Opale, dans le Pas-de-Calais, en France.

L’historienne ajoute que s’ils ont répondu présent, c’est surtout parce qu’on leur offrait un salaire. « Parce que les informations qui circulaient, c’était : "En Europe, il y a du travail, et si on est envoyé là-bas, on peut gagner beaucoup d’argent". C’est tout », dit-elle.

Détail d'une chronique publiée en 1918 qui raconte le recrutement des travailleurs chinois à Weihai (nord-est de la Chine) pour aller sur le front de l'Ouest de la Première Guerre mondiale.Détail d'une chronique publiée en 1918 qui raconte le recrutement des travailleurs chinois à Weihai (nord-est de la Chine) pour aller sur le front de l'Ouest de la Première Guerre mondiale. Le drapeau à droite est celui de la République de Chine, à l'époque. Photo : Gracieuseté de Zhang Jianguo, ancien directeur des archives de la ville de Weihai

Ils remplaçaient les hommes français [partis au front], pour faire des travaux pénibles. Et pour les Britanniques, les travailleurs chinois ont été employés à 16 kilomètres du front pour décharger les navires, pour réparer les lignes de communications, les chemins de fer, pour creuser des tranchées, pour fabriquer des obus.

Li Ma, historienne

Elle souligne que de leur côté, les Russes ont acheminé 200 000 Chinois jusqu'à leur territoire.

De la Chine à l’Europe, en passant par… le Canada

Une bonne partie des travailleurs chinois destinés au front de l'Ouest ont été recrutés dans les concessions que détenaient la France et la Grande-Bretagne dans la province du Shandong (nord-est de la Chine).

Les premiers sont partis pour l’Europe en 1916. Et avant d’y arriver, 80 000 d’entre eux ont presque fait le tour de la terre. Car les Britanniques leur ont fait traverser la Chine, puis l’océan Pacifique, puis le Canada, et finalement l’océan Atlantique. Par mesure de sécurité. Pour éviter de croiser des sous-marins allemands.

Travailleurs chinois partant pour le front de l'Ouest durant la Grande Guerre. Des travailleurs chinois partent pour le front de l'Ouest lors de la Première Guerre mondiale. Photo : Gracieuseté de Zhang Jianguo, ancien directeur des archives de la ville de Weihai

Leur long périple est largement passé sous silence. Secret défense, pour ne pas alerter l’ennemi allemand, explique Xu Guoqi, professeur en histoire à l’Université de Hong Kong. Mais c’est aussi parce que les Chinois n’étaient pas les bienvenus, selon le professeur.

Xu Guoqi explique que le Canada était hostile à l’immigration venue de Chine et imposait des frais de 500 $ pour chaque Chinois qui foulait le sol canadien, en vertu de la Loi de l’immigration chinoise. « Alors, les Britanniques ont conclu une entente avec les autorités canadiennes, dit l’historien. Les travailleurs chinois étaient exemptés de cette taxe d'entrée à condition de ne pas descendre du train. »

Ils ont dû rester dans les wagons, ou dans des camps durant leur traversée du Canada. Les nouvelles [de leur passage] ont complètement été bloquées.

Xu Guoqi, historien

À leur arrivée en Colombie-Britannique, les travailleurs chinois étaient d’abord mis en quarantaine, dirigés vers un campement délabré, surnommé le Camp « Coolie », d’après un surnom péjoratif pour les Chinois. Puis ils effectuaient, à bord de wagons bien gardés et aux fenêtres souvent calfeutrées, le trajet jusqu’à la côte est pour l’embarquement pour la France, en direction du Havre ou encore de Dieppe.

Des milliers de morts

En Europe, les travailleurs chinois ont été hébergés dans des campements, dans des baraques ou sous des tentes. Les conditions de vie étaient rudes. Choc culturel. Et racisme ambiant... Ils étaient souvent isolés de la population. Ils travaillaient de longues heures, tous les jours. Ils étaient mieux payés par les Français (environ 1 dollar canadien par jour), en vertu d’un salaire négocié avec un syndicat, que par les Britanniques.

Des hommes paradent avec des drapeaux.La France a accueilli des travailleurs chinois pendant la Première Guerre mondiale. Photo : Bibliothèque et Archives Canada

Les maladies – dont la grippe espagnole –, mais aussi les accidents et même des attaques allemandes, ont fait des milliers de morts parmi les travailleurs chinois. Notamment ceux chargés de déminer les champs après l'Armistice, qui n'étaient que très peu formés pour ce travail, ajoute Li Ma, de l’Université du Littoral-Côte-d'Opale, établissement situé dans une région où les combats ont tant résonné, il y a 100 ans.

L'historienne croit que le bilan de quelques milliers de victimes avancé par les autorités est bien en deçà de la vérité. Elle ajoute que les travailleurs morts pendant qu'ils étaient sous commandement britannique sont enterrés dans des cimetières militaires, et ceux à l'embauche des Français, dans des cimetières municipaux ou dans des fosses communes.

L'historienne Li Ma, dans le plus grand cimetière chinois d'Europe, à Noyelles-sur-Mer (Somme). On y retrouve plus de 800 tombes de travailleurs chinois embauchés par les Britanniques durant la Première Guerre mondiale.L'historienne Li Ma, dans le plus grand cimetière chinois d'Europe, à Noyelles-sur-Mer (Somme), l'un des cimetières militaires gérés par la Commonwealth War Graves Commission. On y retrouve plus de 800 tombes de travailleurs chinois embauchés par les Britanniques durant la Première Guerre mondiale. Photo : Gracieuseté Li Ma, Université du Littoral Côte d'Opale

La Chine peu récompensée en retour

La Chine était longtemps restée neutre. La toute jeune République, proclamée en 1912, était instable, à court d’argent, occupée par endroits par des puissances étrangères et divisée entre les pro et les anti-guerre. Des nations s’opposaient à son entrée dans le conflit, voire à ce qu’elle envoie des soldats après avoir déclaré la guerre à l’Allemagne en 1917.

En s’engageant auprès des Alliés et en leur envoyant de la main-d’œuvre en renfort, la Chine espérait obtenir la restitution de ses territoires en guise de récompense, explique l'historienne Li Ma.

Mais la conférence de paix de Paris, en 1919, scelle la mainmise du Japon sur la province chinoise du Shandong, ravie aux Allemands. La Chine refuse de signer le traité de Versailles. Les étudiants chinois descendent dans la rue.

Peinture illustrant la signature du traité de Versailles.Détail d'une toile de William Orpen montrant la signature du traité de Versailles, en 1919. Photo : Institut culturel Google

« Ç'a provoqué une colère nationale. Donc en 1919, le 4 mai, le mouvement du 4 mai, anti-impérialiste et anti-occidental, s’est transformé en un mouvement patriotique », lance-t-elle.

Certains participants vont fonder, deux ans plus tard, le Parti communiste chinois. Xu Guoqi, de l'Université de Hong Kong, assure qu'ils se sont sentis trahis par l’Occident, après avoir souhaité que la République chinoise adhère au Nouveau Monde, empreint de démocratie et de liberté, valeurs vantées par le président des États-Unis, Woodrow Wilson.

L'historien ajoute que ce rejet de l'Occident les motive à se tourner vers le modèle de la révolution russe de 1917.

Le tournant, la semence qui a conduit à la Chine socialiste, c'est la conférence de paix de Paris, après la Première Guerre mondiale.

Xu Guoqi, historien

L'histoire des travailleurs chinois, déjà peu connue, sombre dans l'oubli. Peu ou pas de commémorations en Chine. Il y a bien une statue dans la province du Shandong. L’ouverture du seul musée qui leur sera dédié dans tout le pays est retardée à 2019, voire 2020.

La statue à la mémoire des travailleurs chinois de la Première Guerre mondiale, à Weifang, dans le Shandong. Novembre 2018.La statue à la mémoire des travailleurs chinois de la Première Guerre mondiale, à Weifang, dans le Shandong (novembre 2018) Photo : gracieuseté de Lin Meichen, Weifang, Chine

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