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  • Envoyée spéciale
  • Sur la route de la caravane de migrants : « Trump n’a aucun pouvoir! Le vrai patron, c’est Dieu! »

    Un garçon, un homme et un jeune homme, assis sur le trottoir,
    Des migrants de la caravane partie du Honduras le 13 octobre dernier sont au stade Jésus Martinez, à Mexico. Photo: Radio-Canada / Frédéric Lacelle
    Radio-Canada

    Ils sont fourbus, malades, tristes, inquiets. Mais ils n'ont pas peur de Donald Trump. L'Amérique, ils la veulent. Et ils l'auront, « avec l'aide de Dieu ». Plusieurs milliers de migrants, partis à pied du Honduras le 13 octobre dernier pour se rendre aux États-Unis, viennent de passer quelques jours à Mexico. Ils envisagent de prendre la route ce matin ou samedi en direction de Tijuana. Notre reporter Émilie Dubreuil est allée les rejoindre. Voici son premier reportage.

    Un texte d'Émilie Dubreuil, à Mexico

    Combien sont-ils exactement? Certains disent 6000, d’autres 5500. Difficile de savoir. En ce petit matin, ils sortent peu à peu de leurs abris de fortune, construits avec du carton ou des couvertures.

    Nous sommes au stade Jesus Martinez, à Mexico, où la caravane de migrants s’est arrêtée depuis quelques jours. Ils occupent tout l’espace disponible : le terrain de football lui-même, les estrades, l’aire de jeux des enfants, le trottoir.

    Un homme est couché au sol et dort. Les migrants s'installent où ils peuvent pour dormir au stade Jesus Martinez. Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Il est 7 h. Henri Sosa, 21 ans, a l’air hagard sous les couvertures qu’il a installées à même le stationnement du stade. Il a mal dormi. Il a eu froid. Il plisse les yeux face à la lumière très blanche de ce début novembre, qui jette un éclairage cru, intense, presque trop vif sur ces échoués de l’Amérique. Comme la majorité des gens ici, il vient du Honduras.

    Pendant la campagne électorale qui vient de se terminer aux États-Unis, Donald Trump a décrit le voyage d’Henri et de tous ceux qui l’accompagnent comme une « invasion ». Le président a ordonné le déploiement de 5200 soldats à la frontière afin de bloquer l’entrée aux États-Unis de ces migrants, un chiffre qui pourrait grimper à 15 000 d’un jour à l’autre, assure la Maison-Blanche.

    Je demande au jeune homme s’ils vont encore rester longtemps dans ce stade, à Mexico, où la Croix-Rouge ainsi que des bénévoles d’organisations religieuses et des employés de la Ville leur prodiguent de l’aide médicale, leur donnent de la nourriture, leur offrent des vêtements.

    – Bien sûr que non! Je veux partir le plus vite possible. Notre but est d’aller aux États-Unis, nous allons partir vers les États-Unis dès que possible. Demain, sans doute.

    – Avez-vous peur?

    – Peur de quoi?

    Il secoue la tête, me fixe de ses grands yeux bruns translucides, endormis.

    J’ai peur de vivre au Honduras. On va me tuer si j’y retourne, et les États-Unis, ils n’ont pas le choix de nous laisser entrer.

    Henri Sosa
    Emmitouflé dans une couverture, Henri Sosa est couché sur le sol. Henri Sosa s'est installé à même le sol, dans la nuit de mardi à mercredi, pour tenter de dormir dans le stationnement du stade Jésus Martinez, à Mexico. Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Il monte le volume d’une radio de laquelle s’échappe une chanson pop en espagnol, extrêmement rythmée. Il bat la cadence et semble écouter attentivement les paroles, qui racontent une histoire d’amour difficile. C’est le signal que notre conversation est terminée. S’ils sont nourris et soignés, personne ici n’a le loisir d’un moment de solitude, de calme. Le luxe de l’intimité.

    À quelques pas de là se trouve Elvis Romer, 39 ans, qui a, lui aussi, quitté la capitale du Honduras. Il est assis sur le bord d’un trottoir avec ses deux garçons et quelques compagnons de route. Ils ont les yeux fermés devant le soleil, ils se réchauffent.

    – Nous avons mal dormi. Il faisait si froid cette nuit. Il y a tant de bruit, tant de monde. J’ai mal partout. C’est très dur, d’accumuler les nuits sans sommeil. Et puis, nous sommes tous un peu anxieux. Nous voulons que le gouvernement du Mexique nous procure des autobus pour parcourir le reste du chemin vers les États-Unis, car les routes du Nord sont très dangereuses et les bandes criminelles assassinent les migrants comme nous.

    Une vingtaine d'hommes debout encerclent trois personnes assises. Notre reporter Émilie Dubreuil, au centre, est assise en compagnie d'Elvis Romer et de ses deux fils. Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Pendant que nous discutons, des dizaines d’hommes s’attroupent autour de nous. Ils écoutent en silence. Un jeune homme particulièrement en verve s’avance au milieu du petit groupe. Il s’appelle Marvin Flores et entame ce qui ressemble à un sermon.

    – Moi, je vais vous le dire. Trump, c’est un homme avec un cœur mauvais. Mais il n’a aucun pouvoir. Non, il n’a aucun pouvoir.

    Il pointe le ciel et la lumière crue.

    – Celui qui a le pouvoir, c’est lui, Celui d’en haut. Si « El señor Trump » nous empêche d’accéder à une vie digne, à un travail qui va nous permettre de manger et de vivre, Dieu va le punir, tout simplement. Car Dieu nous guide sur ce chemin de l’exode. Dieu est le patron, pas Trump.

    Je demande au groupe si tout le monde croit à cela. Les hommes répondent sans attendre.

    – Si. Si. Si. Dieu va nous aider. Dieu va nous mener en Amérique.

    Et je repose la question à l’assemblée.

    – Avez-vous peur?

    Ils répondent tous en secouant la tête.

    – No. No. No.

    La délinquance

    M. Martinez regarde au loin.Eder Martinez Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Eder Martinez s’ennuie de ses enfants et de sa femme, qu’il a laissés derrière lui, en sécurité, au Costa Rica. Il explique, en gros, que les bandes criminelles lui ont demandé de payer « un impôt ».

    Comme cette mafia est de mèche avec la police, explique-t-il, il est impossible de s’en sortir. « Si on ne paye pas, si on refuse de travailler pour eux ou de leur confier nos enfants pour qu’ils travaillent pour eux, c’est la mort assurée. » Il passe ses doigts rapidement sur son cou, imitant une machette.

    Ses grands yeux vert olive s’embuent. « Il faut que vous lui disiez, à Trump, dit-il en regardant la caméra. Dites-lui que nous ne sommes pas des criminels. Je peux lui fournir des preuves s’il le veut. »

    Ce péril qu’ils ont fui, ils l’appellent tous la « delincuencia ». La délinquance. Un mot qui désigne ce qu’on nous décrit comme un régime de terreur qui règne sur le Honduras. La delincuencia, ils n’en peuvent plus.

    J’avais une belle vie chez moi! Vous pensez que j’ai tout quitté pour le simple plaisir? On ne part pas de chez soi si on a le choix!

    Eder Martinez

    Un groupe LGBTQ dans la caravane

    Il n’y a pas que la delincuencia qui motive les troupes. Mercredi soir, quelques homosexuels qui essayaient de nouveaux vêtements sont venus nous raconter qu’ils avaient profité de la caravane pour fuir la discrimination et l’homophobie dont ils sont victimes dans leur pays. Dani Roberto Flores, 21 ans, me fixe, curieux, souriant.

    – Dis-moi, toi qui as les yeux bleus et qui viens du nord, raconte-moi. Est-ce que chez toi, les homosexuels peuvent vivre en paix? Si oui, c’est là que je veux vivre. Mon ami s’est fait battre parce qu’il est homosexuel. Mon frère s’est fait assassiner parce qu’il était homosexuel... Nous sommes 200 lesbiennes, transsexuels ou gais dans cette caravane. Moi, je veux vivre et je veux aimer librement.

    « Nous voulons vivre », me répète-t-il en me mettant une main sur l’épaule.

    Deux hommes sont assis près d'un terrain où se joue un match de baseball. Dani Roberto Flores explique qu'il a dû quitter le Honduras en raison des menaces constantes auxquelles font face les homosexuels. Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Notre conversation s’arrête là. Car dans le stade, on appelle à l’assemblée. Une assemblée souveraine où tous se rassemblent, discutent, prennent le micro et votent sur la suite des choses.

    Et, en ce mercredi soir, l’assemblée n’a pas pris de décision ferme. Partir? Rester encore quelques jours? « Cet exode est à vous », lance très fort au micro une jeune femme, son cri résonnant dans le stade.

    « Nous devons nous fier à Dieu, car c’est lui qui nous protégera et nous donnera la marche à suivre. Dieu sait où nous amener », ajoute-t-elle.

    Cette dernière phrase se répète dans un écho. « Dieu est notre guide », scande la foule.

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