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Pointe-aux-Trembles, un quartier récent déjà rongé par la moisissure

Le reportage de François Dallaire
Radio-Canada

Une vingtaine de propriétaires d'un quartier de Pointe-aux-Trembles, dans l'est de Montréal, doivent enlever le revêtement de leurs maisons. Ce revêtement en acrylique avait été appliqué sans espace de drainage et surtout sans tenir compte des leçons apprises lors d'une crise similaire en Colombie-Britannique.

Un texte de François Dallaire, de l’émission La facture 

Christian Fournier et sa conjointe Marie-Claude Trottier ont fait construire leur maison en 2006 afin d’y fonder une famille. Mais l’an dernier, pris de doutes, ils ont ouvert le mur de leur chambre.

Je savais tout de suite que j'avais un problème, parce que ça sentait la putréfaction, c'était épouvantable. J'ai mis ma main à l'intérieur, la laine était mouillée, mouillée, mouillée.

Christian Fournier

Comme la garantie pour maison neuve est échue, le couple doit retirer à ses frais tout le revêtement, les matières isolantes et le bois. Une dépense de 67 000 $ pour cette jeune famille.

Le couple est assis devant sa maison, dans les escaliers.Christian Fournier et Marie-Claude Trottier Photo : Radio-Canada / La facture

La maison a été construite par Goyette, Duchesne et Lemieux, mais c’est un sous-traitant qui a posé le revêtement. Il s’agit d’un SIFE, acronyme pour système d’étanchéité des surfaces avec enduit.

Pour la protéger des intempéries, la maison est recouverte d’une matière acrylique qui durcit en séchant. Selon l’analyse du fabricant, le matériau est résistant à la moisissure et à l’humidité. Pourtant, affirme Christian Fournier, « on a trouvé beaucoup de moisissures et beaucoup de champignons ».

Des traces noires sur le bois.Ce mur de la maison de Christian Fournier et Marie-Claude Trottier est contaminé par la moisissure. Photo : Courtoisie de Christian Fournier

Un quartier contaminé

Ce nouveau quartier de Pointe-aux-Trembles a été bâti suivant les règles établies par la Ville de Montréal. L’entrepreneur général n’avait pas le choix du revêtement.

Comme il s’agit d’un quartier homogène, construit entre 2003 et 2007, le président de Goyette, Duchesne et Lemieux, Claude Duchesne, craignait que d’autres maisons soient atteintes des mêmes maux. Il a donc fait analyser toutes les maisons qu’il a construites.

Claude Duchesne, avec en arrière-plan des plantes et une grande fenêtre.Claude Duchesne, le président de Goyette, Duchesne et Lemieux Photo : Radio-Canada / La facture

J'ai embauché une firme, j’ai dit : "Vous allez toutes les faire".

L'entrepreneur général Claude Duchesne

Résultat : toutes les maisons revêtues par le matériau acrylique sont contaminées par la moisissure, soit 22 maisons. Un couple a dépensé 110 000 $ pour refaire le revêtement. Ces citoyens sont découragés. « On est plusieurs à vivre ça sur la rue. C'est du stress financier, c’est du stress psychologique », déplore Julie Beauchamp, l’une des propriétaires.

Travaux mal réalisés ou problème de conception?

Le revêtement a été fourni par la compagnie Adex, l’un des trois plus grands fabricants d’enduits acryliques du Québec. « Le produit est étanche, mais si les jonctions sont défectueuses, il y a infiltration d’eau », explique André Delisle, directeur technique de la compagnie. Pour que le système d’étanchéité de surface soit performant, il faut que tous les joints soient scellés en tout temps.

André DelisleAndré Delisle, directeur technique d’Adex Photo : Radio-Canada / La facture

J'ai pu voir quelques résidences de la rue Jules-Huot et il y a beaucoup d'erreurs d'installation.

André Delisle, directeur technique d’Adex

Celui qui a posé le revêtement, un sous-traitant, a fermé ses portes. Mais l’APCHQ, l’Association professionnelle des constructeurs d’habitations du Québec, a observé que la moindre défaillance risque de poser problème avec ce revêtement. « Dès que la goutte d’eau traverse mon revêtement, elle est emprisonnée là », explique Marco Lasalle, directeur technique de l’APCHQ. « Elle ne peut pas sécher, elle ne peut pas s'évacuer. C'est à ce moment-là qu'on va avoir une détérioration. »

Les gouttes d’eau ne peuvent pas être évacuées ni sécher, car suivant ce concept d’étanchéité, il n’y a pas d’espace d’air prévu entre les murs et le revêtement. « On est plus à risque que quelqu'un qui n’a pas ce type de revêtement là. »

Nous avons aussi demandé l’avis à un expert. Wahid Maref enseigne la science du bâtiment à l’École de technologie supérieure, après avoir longtemps travaillé sur les SIFE au Conseil national de recherche du Canada, secteur construction.

Wahid Maref.Wahid Maref, professeur en science du bâtiment à l’École de technologie supérieure Photo : Radio-Canada / La facture

La présomption d’avoir un système étanche était une erreur. Dans la réalité, rien n'est étanche à 100 %.

L’expert Wahid Maref

Le directeur technique d’Adex, André Delisle, persiste toutefois à défendre la conception du système d’étanchéité de surface. « Ce sont les détails d'installation qui n’ont pas été respectés, qui ont permis l'infiltration d’eau, et non [l’absence] de drainage. »

M. Delisle précise toutefois qu’Adex ne propose plus le système d’étanchéité de surface. « Il y a eu trop d'erreurs d'installation. Alors on a mis un système qui permet le drainage, justement pour compenser les erreurs qui étaient faites. » « N’est-ce pas une reconnaissance qu’à l'origine il y avait un problème de conception? » lui avons-nous demandé. Ce à quoi André Delisle a répondu : « On appelle ça de l'évolution, mon cher monsieur ».

Les leçons ignorées du passé

Pourtant, les entreprises auraient dû avoir la puce à l’oreille. Au début des années 90, dans l’Ouest canadien, le revêtement de dizaines de milliers de maisons et de condos a dû être refait à coût de milliards de dollars en raison des multiples infiltrations d’eau.

La commission d’enquête sur la qualité de la construction des condominiums de la Colombie-Britannique, présidée par l’ancien premier ministre Dave Barrett, a identifié en 1998 l’emploi des SIFE comme l’un des plus importants facteurs ayant contribué au désastre. Malheureusement, les conclusions de cette commission n’ont pas eu d’échos dans notre industrie de la construction.

Marco Lasalle dans un bureau.Marco Lasalle, directeur technique de l’APCHQ Photo : Radio-Canada / La facture

« L'industrie s’est mis un peu la tête dans le sable au niveau des manufacturiers, en plaidant que sur la côte ouest, l'indice d'humidité est plus élevé là-bas, et que ça ne concerne pas le Québec. Bien je m’excuse, mais il mouille quand même pas pire au Québec », lance Marco Lasalle, directeur technique de l’APCHQ.

« On dit qu'il n'y avait pas de système de drainage. Où était l'obligation d’avoir un système de drainage? Qui donnait cette obligation? Il n’y en avait aucune », répond André Delisle de la compagnie Adex.

Même si le Code de construction du Québec est muet sur les SIFE, on ne peut plus poser un revêtement sans prévoir une chambre d’air depuis 2012.

Les propriétaires ont trois ans pour intenter une poursuite à partir de la découverte du vice caché. Pour mettre de la pression sur son assureur, Northbridge, l’entrepreneur général Claude Duchesne les a invités à s’unir et à intenter une poursuite contre son entreprise. Sur la rue Jules-Huot, à Pointe-aux-Trembles, la patience a atteint ses limites. « Quand il s’agit de mettre la main dans sa poche, tout le monde s’en va », déplore Christian Fournier. « Moi j’ai mis ma main dans la mienne en masse, j’aimerais ça savoir qui peut m’aider dans tout ça. »

Dénouement de dernière minute

Les assureurs des trois parties impliquées, soit l’entrepreneur général, le sous-traitant ainsi que la compagnie Adex, se sont entendus pour reconnaître leurs responsabilités respectives dans ce fiasco.

« Une offre sera faite incessamment aux propriétaires affectés par la moisissure », nous a affirmé un adjoint de l’entrepreneur général. « J’attends de voir l’offre avant de me réjouir » , nous a dit Christian Fournier.

Le reportage de François Dallaire et France Larocque est diffusé le 13 novembre à l’émission La facture sur ICI TÉLÉ.

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