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Mouron des champs, de Marie-Hélène Voyer, finaliste du Prix de poésie 2018

Portrait de la poète Marie-Hélène Voyer avec du feuillage vert en arrière-plan. Elle porte un t-shirt noir décolleté à manches courtes et des cheveux auburn au carré sous le menton.
La poète Marie-Hélène Voyer Photo: Charles Briand
Radio-Canada

Marie-Hélène Voyer a grandi au Bic dans une ferme laitière. Peu intéressée par le monde agricole, elle s'est rapidement tournée vers la littérature. Elle est finaliste du Prix de poésie Radio-Canada 2018.

Le mouron des champs est une mauvaise herbe très tenace dont les graines sont souvent utilisées pour nourrir les oiseaux en cage. Ce nom évoque également l’inquiétude (comme dans l’expression « se faire du mouron »).

C’est avant tout une anecdote liée à ma mère, décédée il y a une dizaine d’années, qui est à l’origine de cette suite poétique. Quelques années avant ma naissance, alors qu’elle était une jeune patineuse artistique, elle s’est cassé une jambe en sortant d’un restaurant qui s’appelait Le Mouron rouge. Elle n’a plus jamais patiné. Ironiquement, c’est donc le mouron qui a mis l’oiseau en cage.

Marie-Hélène Voyer

Mouron des champs

« Nous portions au cou des cicatrices pleines d’oiseaux »
– Nicole Brossard, Le centre blanc

FLEUR PREMIÈRE
Ma mère caressait mon front chaque soir. Elle me disait Nous sommes faites de si peu. Nous sommes faites de choses arrachées. De soustractions. De prénoms déchirés. Nos déroutes ont leurs propres lois. Quand nos joies se noient, nous veillons leur corps un peu. Nous leur dressons des ossuaires fragiles, puis nous les oublions. Ma mère me bordait d’infinies précautions. Elle me disait Il n’y a rien à faire devant ma mort résolue. Choisis mon urne infime. Refuse les oraisons orgueilleuses. Dresse pour moi un mausolée de nylon. Cueille le mouron des champs. Quand les fleurs embaumeront la viande mûre, jette-les aux chiens.

FLEUR DEUXIÈME
Ma mère avait une beauté d’oiseau inquiet
elle mourait chaque année
avant la neige.

FLEUR TROISIÈME
Je suis fille d’aïeules mal enterrées. Chaque nuit je fouille leurs yeux de fruits noircis, je creuse leurs becs, goûte l’amer de leurs salives, j’égrène les perles de leurs colliers d’aphasie. Je suis fille née de mères taiseuses. Je fais miennes leurs lèvres compactes. J’habite leur silence plein la gorge.

FLEUR QUATRIÈME
Ma mère est une oie
un fantôme très blanc
je l’étends sur la corde
j’étale ses robes ses gaines
ses bas-culottes
ses lambeaux lisses.
J’exhibe son sacrifice,
mon regret lumineux.

FLEUR CINQUIÈME
Parfois je l’imagine enterrée
restes, éclats d’os, poudres fines
sa peau grésille
peut-être
encore.

Combien de cendres
pour faire un gâteau
des anges?

FLEUR SIXIÈME
Chaque nuit je m’invente une mère qui caresse mon front. Je dors parmi ses ombres légères, ses floraisons fuyantes, ses haleines pour toujours domptées. Je m’abolis dans le souvenir de ses tendresses brèves. Je soupèse mes pertes.
Quel est le poids exact d’une mère qui brûle ?
***
Chaque nuit je m’invente une mère sans nom. Pour appeler le sommeil, je compte les bêtes lentes de sa mémoire, je dresse l’inventaire de ses yeux de poupée très sage, de ses visages de vertiges tristes, de ses sourires de sécheresses longues.
À l’aube, je ne suis pas certaine qu’elle ait existé.

FLEUR SEPTIÈME

Je fouille ma gorge hantée
d’aïeules.
Ma bouche, leur cage
involontaire.

Je nomme ce que je ronge
duvets peaux cartilages
j’avale ce qui infeste
sueurs sangs légers
regrets
consolations éteintes.

Ma langue fouille
leurs ventres de nœuds
découvre l’aigre
de leurs tristesses.
J’avale leurs petits nids
d’histoires honteuses.
Je goûte à quelque chose
d’inconsolable.

Je parle par leurs bouches
dédoublées,
j’hérite de leurs gésiers
de peurs anciennes.

Leurs voix dans la mienne,
ma pénitence.


Découvrez le lauréat du prix de poésie Radio-Canada 2018

Et les autres finalistes

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada sont ouverts à tous, amateurs ou professionnels. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles et poèmes inédits soumis au concours.

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