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L'espace de liberté des rivières, de Mathieu Simoneau, finaliste du Prix de poésie 2018

Portrait du poète Mathieu Simoneau, en extérieur, au soleil, avec une rivière floue en arrière plan.

Le poète Mathieu Simoneau

Photo : Geneviève Boudreau

Radio-Canada

Mathieu Simoneau est rédacteur professionnel et s'adonne à la production maraîchère pour le plaisir, en milieu urbain et rural. Il est finaliste du Prix de poésie Radio-Canada 2018.

L’espace de liberté des rivières est un concept en géographie qui fait référence à l’amplitude que peut prendre un cours d’eau lors de ses crues. Mathieu Simoneau y a vu un espace de jeu et de liberté essentiel pour vraiment exister et prendre sa place dans le monde.

La parole poétique est la plus brute qui soit. Elle va à l’essentiel, sans apparat. Elle ne s’enfarge pas dans les fleurs du tapis, et témoigne d’une expérience directe de notre rencontre avec le monde. Ça me convient mieux, même si j’aime les autres formes que prend la littérature.

Mathieu Simoneau

L'espace de liberté des rivières

Tu marches vers toi-même
sur des sentiers
que les cigales écorchent
en traînant le soleil dans leurs cris
ça te sile aux oreilles
tous ces murmures
au loin qui se prennent
aux cheveux des bouleaux

était-ce si important
de braver la montagne
pour quelques framboises sauvages
tu ne saurais dire
mais tu as tout brûlé derrière toi
les nids les horloges les chicots
et c’est ainsi que tu reviens
à ton jardin
les os qui te manquent
viendront bien se pencher sur toi
comme de grands tournesols

leurs faces blêmes tournées vers la lumière
*
tu dis que les ombres se sont dissoutes
avant de couler tous les ponts derrière toi
tu fais sauter les souvenirs
à coups de .22 dans le front

c’est ainsi qu’on fait des désirs
qui sortent des rangs

matin et soir
le chemin se couche
pour que tu passes dessus
la tête ailleurs
les arbres s’inclinent
en roulant des yeux
les terrains sont rares comme la mort

un silence côte de fer
se replie
dans les sursauts que fait l’autobus
en dormant
*

te voilà de plus en plus
retourné dans ton corps
comme un vêtement
qu’on épargne à l’usure
le printemps piétine ta patience

tu te cueilles une fragilité inconnue
dans le sillage d’une passante
tu suis la brise et ses déhanchements
tu t’ennuies des grandes pelouses
de la nudité sans fard
des dernières pluies intimes
sur tes étendues rétrécies
au lavage

et c’est toi qui pleures
de toutes tes eaux fortes
*

c’est toi qui craches
sur les parterres bien rasés
de nos capitales dressées comme des chiens
la pluie poursuit son lent manège d’érosion du monde

les visages fondent
et retournent à la terre
fertilisent de leur simple regard
toutes ces étendues
de sol asphyxié

plus tard ils se tourneront vers le soleil
armés de toutes fleurs
prendront par surprise le paysage
ses arbres gourds
ses lentes étoiles
*

il te semble que le chemin s’allonge devant toi
que les fleurs retardent leur venue
les arbres morts du dernier hiver
sont déjà dans l’accueil
du feu qui les léchera
tu ne vois plus rien que l’herbe sèche
abandonnée au soleil

tu noies en pensée le monde
sous une verdure inextricable

tu te laisses disparaître dans ce ressac
c’est pour toi la plus belle mort
le destin te prend par les pieds
se moque
de ton ciel strié de grincements d’avions
de tout ce filage promis à la rouille
et au silence des grandes extinctions
*

voilà
tu n’y mettras plus les pieds
n’y entreras plus
n’y apposeras plus la main
c’est fini

tout a été arrosé au Roundup
il y a des pages tournées
qui brûlent au naphta
ton regard
et laissent des traînées de sel
sur des villes sans avenir

non ce n’est pas tout de convoiter la mort
il te faut de surcroît pénétrer tout cru
dans la vasque
seul
sans secours
seul avec tes mains d’araignées
à faire des mailles dans le vide
des trous pour y passer la tête
et jeter ton corps avec
*

tu manges ta fourrure en attendant le soleil
en espérant voir brûler l’horizon
dans sa grange

tu te tais avant tout
et tu rêves
dans l’espace de liberté des rivières


Découvrez le lauréat du prix de poésie Radio-Canada 2018

Et les autres finalistes

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada (Nouvelle fenêtre) sont ouverts à tous, amateurs ou professionnels. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles et poèmes inédits soumis au concours.

Vous aussi, vous écrivez? Participez à nos prix de la création!

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