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Bouleaux, d'Anne-Marie Desmeules, finaliste du Prix de poésie 2018

Portrait de la poète Anne-Marie Desmeules en extérieur, légèrement en contre plongée, avec le feuillage d'un arbre en arrière plan. Elle a les cheveux attachés et porte une frange et des boucles d'oreilles.
La poète Anne-Marie Desmeules Photo: Vincent Boulet
Radio-Canada

Anne-Marie Desmeules vit de contrats de rédaction, de révision et d'enseignement, ce qui lui permet de se consacrer à l'écriture, à la famille et à la pratique des arts martiaux. Elle est finaliste du Prix de poésie Radio-Canada 2018.

Bouleaux est l’exploration d’un lieu poétique à mi-chemin entre le rêve et la fiction où les images rendent compte d’aspects troubles de la nature humaine, comme l’amour, la création, la guerre, l’enfance et la mémoire.

Je crois que la liberté de création est quelque chose qui s’apprend. On a souvent une idée un peu figée de l’œuvre qu’on aimerait produire, des a priori esthétiques ou des idées sur l’art qui nous empêchent d’aller à la rencontre de ce qui en nous veut vraiment être dit. Avec cette série de textes, j’ai réussi à briser certaines de mes limites, à faire taire la voix pour laquelle tout est toujours trop ou pas assez. J’y ai trouvé un espace de liberté qui n’était en fait que le seuil d’un monde à explorer.

Anne-Marie Desmeules

Bouleaux

Nous filmions les corps, passages boueux de ces jambes sans sexe, transportions nos armes par les champs inondés. L’étain figeait sur nos lèvres, paroles sépia dans un cartable de daim, guérissables, salvatrices. Tous ces livres renversés, ces confettis d’armistice, continuaient d’accoucher la multitude – foison, pelage, sable – que nous appelions rivière.

Rien, ni fleur ni flamme, n’a pour nom désert. Dans la soif seule nichent nos offrandes.

*

Les champs nous ont vus, tachés de fruits et de dents-de-lion, s’emparer de la voie des merles. Seules avec leur feu, les cheminées se dressent dans les maisons en cendres. Entre nos bras, palpite le lourd poitrail des coqs. Des portes s’ouvrent ou bien se ferment : lumière et mort, cachette et disparaître.

*

La barque glisse sur l’eau comme un cadavre ami. Déjà, ces reflets, l’insondable beauté où nous nous enfonçons, marécage qui s’effondre. Nous laissons partir la grâce vers les escarpements argileux, prions pour qu’elle se faufile jusqu’au cœur de l’ennemi, qu’elle le fasse éclater.

*

Toujours ce rêve au fond du puits, ces étoiles captives. Tu l’as vue échapper le seau dans lequel tu te jetais encore hier, sa robe renversée comme une caméra qui tombe. Tu as dû partir, traverser le fleuve à la nage. Ceux qui t’ont recueilli t’ont fait te dévêtir, t’ont donné à boire et à écrire, t’ont allongé sur des draps frais. Un orchestre se démenait dans la fosse avec des notes suraiguës, faisant pour toi le décompte des aiguilles, des baies et des ennemis tombés. Tu en voulais aux ténors, qui te chantaient encore plus seul.

*

Lacets noués, l’enfant se détache de l’âtre, concassé, fondu au chant des hommes. Nous quittons le repaire, avec en poche un pistolet, quatre bouts de pain et des lettres de sang : « Vengez-nous ».

*

La forêt nous perd dans une blancheur et une verticalité parfaites – triangles évanescents, parallèles, abscisses et coordonnées. La chasse s’ouvre et la fuite nous lie à l’échiquier. Là où tu apparais, j’escalade les troncs morts. Tu me pièges au-dessus des tranchées. Dans la perspective qui se défait, je cours à travers la boulaie sous un soleil poudreux – refaire mes cheveux, ébouillanter les draps.

*

Des images de la mer folle, le matin lourd en contrebas. Cette mémoire que vous cachez, ce colibri friable, éclosant la coupe de vos mains, harnachée comme un vulgaire ruisseau – cette mémoire résiste, vous noie dans la crème, avec l’idée que rien peut-être ne vaut la peine de s’immoler. Choisir l’ordinaire, déplacer l’urgence de l’anecdote vers les mots. Les animaux disparus, ne reste qu’une douceur méthodique, un fracas progressif de l’être.

*



Découvrez le lauréat du Prix de poésie Radio-Canada 2018

Et les autres finalistes

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada sont ouverts à tous, amateurs ou professionnels. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles et poèmes inédits soumis au concours.

Vous aussi, vous écrivez? Participez à nos prix de la création!

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