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Fleurs d’armes, une exposition pour commémorer le centenaire de l’Armistice

Le reportage de Catherine François
Radio-Canada

Un père, parti sur le front lors de la Première Guerre mondiale, envoie des fleurs séchées à sa toute petite fille pour qu'elle ne l'oublie pas. Voilà ce que raconte l'exposition Fleurs d'armes, une façon originale et émouvante de commémorer le centenaire de l'Armistice qui a mis fin au premier conflit mondial en 1918.

Un texte de Catherine François

Il s’appelait George Stephen Cantlie. Lieutenant-colonel de l'armée canadienne, il est envoyé sur le front combattre l’ennemi allemand lors de la Première Guerre mondiale.

Montréalais d’origine, il est père de cinq enfants. La petite dernière s’appelle Celia. Elle n’a qu’un an quand son papa part à la guerre. Alors, pour lui dire tout son amour, parce qu’il ne sait pas s’il reviendra un jour et parce qu’il ne veut pas qu’elle l’oublie, il cueille pour elle, dans les trous d’obus, dans les champs de bataille qu’il traverse, dans les jardins qu’il croise, des fleurs.

Il les fait sécher dans un livre, puis il les lui envoie avec des petits mots d’amour : « from Daddy with love », « with love from Baba to darling Celia »…

Dans l’horreur qu’il vit jour et nuit, dans l’apocalypse qui déchire sa vie, le père se penche pour ramasser la beauté et l’envoyer à son enfant chérie.

« Même en temps de guerre, dans la noirceur, il était capable de penser à l'amour, à sa famille et d'avoir un peu d'espoir, de marcher dans les champs et de prendre une fleur pour sa fille », fait remarquer la commissaire de l’exposition Viveka Melki.

À l’origine de cette exposition

Viveka Melki et Céline Arsenault devant une des installations de l'exposition Fleurs d'ArmeViveka Melki a notamment fait appel à la botaniste-archiviste Céline Arsenault pour monter l'exposition « Fleurs d'armes ». Photo : Radio-Canada / Catherine François

Viveka Melki est une documentariste qui a beaucoup travaillé avec les vétérans. Un jour, elle fait une rencontre déterminante avec Elspeth Angus, la petite-fille de Celia. C’est elle qui a conservé avec amour, dans une petite boîte rouge, les lettres et les fleurs séchées envoyées par le soldat à la petite Celia.

Elle les montre à la documentariste, qui décide de présenter au public ces remarquables témoignages d’amour.

C’est une collection exceptionnelle de fleurs séchées. On a des coquelicots de Flandres, on a de la lavande, des ancolies… Les couleurs sont parfaites. Chaque fois, j'ai des frissons quand je les regarde. C’est vraiment une collection incroyable.

Viveka Melki

À chaque fleur son émotion

Une station de l'exposition Fleurs d'Armes.Chaque station est dédiée à une fleur et à une émotion particulière, comme celle-ci, qui honore la pâquerette et l'amour maternel. Photo : Radio-Canada / Catherine François

Viveka Melki monte alors l’exposition en choisissant dix fleurs de cette collection. Elle se réfère à la floriographie, soit le langage des fleurs, qui associe aux fleurs des émotions et des sentiments comme la solitude, l’amour filial, l’amour maternel, la guérison.

L’exposition comprend ainsi dix stations associées à ces dix fleurs. L’une de ces stations est consacrée à la mémoire du soldat Cantlie, sur le thème de la rose jaune, l’amour filial. Les neuf autres rendent hommage à neuf autres Canadiens, hommes et femmes, qui ont vécu le terrible conflit.

Les artéfacts qui accompagnent les dix stations proviennent de France et de Belgique. Les archives, photos, lettres et autres sont toutes canadiennes. À noter également que des panneaux entourant l’exposition présentent les noms des 68 000 victimes canadiennes de la Grande Guerre, une première dans une exposition.

Une liste de nom, en lettres blanches sur fond noirL'exposition présente sur un mur les noms des 68 000 soldats canadiens morts au combat pendant la Première Guerre mondiale. Photo : Radio-Canada / Catherine François

L'exposition Fleurs d'armes est présentée au Château Ramezay à Montréal jusqu'au 31 mars.

Émotion pour les artisans de l’exposition

Viveka Melki s’est entourée d’une équipe de professionnels pour monter cette exposition.

Elle a d’abord fait appel à Céline Arseneault, qui était botaniste-archiviste au Jardin botanique de Montréal, pour manipuler les spécimens de fleurs et les lettres qui les accompagnaient et pour en concevoir l’encadrement et le montage.

Un travail extrêmement délicat qui l’a bouleversée. « Jamais je n'ai éprouvé autant d'émotion en manipulant des spécimens, des spécimens d'archives et des spécimens de fleurs, dit-elle. Il y a quelque chose de très intime dans la relation d'un père qui envoie une fleur à sa petite fille, et malgré qu'on soit scientifique, on reste imprégné de cette émotion qu'une seule fleur peut transmettre à travers les années. »

Il y a aussi quelque chose de candide dans cette relation-là. Il a réussi à trouver de la beauté, des fleurs, dans un paysage apocalyptique. Cela a été un moment magique pour moi.

Céline Arseneault, botaniste-archiviste

Viveka Melki s’est aussi entourée d’Alexandra Bachand, parfumeuse, à qui elle a confié la mission d’élaborer dix parfums en lien avec la thématique de chacune des stations.

Alexandra BachandLa parfumeuse Alexandra Bachand a cherché à exprimer les diverses émotions de l'exposition par des tonalités olfactives évocatrices. Photo : Radio-Canada / Catherine François

Tout un défi pour la jeune femme, qui a adoré l’expérience. « Cela a été un projet extraordinaire, dit-elle. Les dix parfums évoquent la symbolique des fleurs, mais aussi ils aussi rendent hommage à ces hommes et ces femmes. Chaque fois, j’ai voulu refléter l'univers de ces portraits, mais aussi les sentiments liés aux dix fleurs comme l'innocence, la solitude, la dévotion. »

Alexandra Bachand a mélangé plusieurs senteurs pour obtenir ces parfums que le visiteur peut vaporiser dans chacune des stations. « Le défi, c’était que l’odeur vienne évoquer cette émotion-là de façon précise. Par exemple, pour illustrer le thème de la solitude, représenté par la bruyère, je suis allée chercher des notions de moiteur, de boue, des notes qui sont animales. Ça ne sent pas bon, pour évoquer la solitude du soldat qui est dans des conditions humaines difficiles. »

Ces parfums sont une belle réussite et une expérience originale pour le visiteur.

Viveka Melki a aussi demandé à un sculpteur de Toronto, Mark Raynes Roberts, de sculpter des œuvres en cristal pour illustrer chacune des dix stations. Marie-Claire Saindon a composé la musique et Claude Langlois fait le montage sonore, tandis que Normand Dumont a organisé l’ensemble de l’œuvre.

La floriographie, ou le langage des fleurs

  • Marguerite : innocence
  • Myosotis : mémoire
  • Pâquerette : amour maternel
  • Rose : grâce
  • Rose jaune : amour filial
  • Stellaire : guérison
  • Coquelicot : repos éternel
  • Bruyère : solitude
  • Ancolie : soif de victoire
  • Lavande : dévouement

Une exposition aux accents d’aujourd’hui

Une lettre et une fleur séchéeLes lettres de George Stephen Cantlie ont survécu au passage du temps pour se retrouver aujourd'hui au cœur de l'exposition « Fleurs d'armes ». Photo : Radio-Canada / Catherine François

Fleurs d’armes est une exposition originale qu’il faut parcourir avec une approche très personnelle, dans une démarche intime.

Présentée à Ottawa, à Toronto à Vimy et en France l’été dernier, elle a été visitée par des dizaines de milliers de personnes. Un site Internet lui est aussi consacré (Nouvelle fenêtre).

« Les gens voient l'expo comme un monument, pour savoir qui étaient ces hommes et ces femmes. Et des réfugiés qui viennent dans l'expo pleurent et disent : "ça, c'est l'histoire d'aujourd'hui" », conclut Viveka Melki.

C’est ce que l’on se dit en effet en parcourant cette exposition. Ce conflit centenaire trouve encore un écho aujourd’hui, dans ces guerres qui se poursuivent, ces drames que vivent les réfugiés partout sur notre planète.

Montréal est la dernière étape de Fleurs d’armes. C’est un retour à la maison, en quelque sorte, pour ces fleurs séchées et leurs petits mots d’amour…

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