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L'Université de Montréal se déchire au sujet des violences sexuelles

Le pavillon principal de l'UdeM.
Avec 45 000 étudiants, l’Université de Montréal est la plus grande université francophone du monde. Photo: La Presse canadienne / Ryan Remiorz
Radio-Canada

Deux groupes s'opposent. D'un côté, les professeurs, et de l'autre, la direction de l'Université, alliée aux étudiants. En pleine négociation de convention collective, chacun s'accuse de faire de la politique sur le dos des victimes de violences sexuelles. Selon ce que Radio-Canada a appris, le syndicat des professeurs s'apprête à poursuivre en justice l'Université pour avoir soutenu une campagne des étudiants, jugée diffamatoire.

Un texte de Thomas Gerbet

Des professeurs en pleurs, certains n'osant plus se présenter en classe… Le président du Syndicat général des professeurs de l’Université de Montréal (SGPUM) Jean Portugais décrit une atmosphère « d'intimidation » dans la troisième université en importance du Canada.

« Il y a des professeurs qui vivent très mal le fait d’être associés à un groupe d’agresseurs, explique-t-il, alors même qu’il y a parmi mes membres des gens qui ont été victimes d’agressions sexuelles. »

Le SGPUM compte intenter plusieurs recours en justice, dans les prochains jours, contre l’UdeM. Il sera question de « diffamation, détérioration du climat de travail et dénégation du droit d’association ».

Déjà, les professeurs ont déposé un grief et réclament 100 $ chacun à titre de dommages moraux pour atteinte à leur réputation et parce que leur employeur ne leur aurait pas assuré un milieu de travail exempt de harcèlement.

Conflit autour de la politique sur les violences à caractère sexuel

Banderole dressée devant le pavillon principal de l'Université de Montréal, le 10 octobre. Une banderole concernant les violences sexuelles a été dressée devant le pavillon principal de l'Université de Montréal, le 10 octobre. Photo : FAÉCUM

Le contexte de ces tensions, c’est la préparation de la politique pour prévenir et combattre les violences à caractère sexuel. Le gouvernement du Québec oblige toutes les universités et les cégeps à en adopter une avant le 1er janvier 2019.

Cette politique se doit par exemple de définir le code de conduite et le processus de plainte, d’intervention et de sanction. C’est autour de la composition du comité de discipline qu’étudiants, professeurs et direction se déchirent.

Les étudiants et l’Université voudraient profiter de l’occasion pour régler un vieux contentieux dans l’établissement : le comité de discipline qui traite les plaintes contre un professeur et décide des sanctions est uniquement formé de professeurs. « Des chums qui jugent des chums », dénoncent les étudiants.

Direction et étudiants voudraient remettre en question la composition du comité de discipline pour toutes les affaires non académiques : harcèlement psychologique, violence physique, intimidation, vol…

Hors de question, répond le syndicat des professeurs, qui estime que le sujet des violences sexuelles doit être traité de façon distincte, comme prescrit par la loi. Par ailleurs, les professeurs rappellent qu’ils ont un droit de veto sur tout changement au comité de discipline et que cela relève de la convention collective.

C’est dans le cadre de ce débat que les tensions se sont exacerbées.

Des étudiants manifestent à l'Université de Montréal, le 10 octobre.Des étudiants manifestent à l'Université de Montréal, le 15 octobre. Photo : Radio-Canada / Courtoisie

Le 10 octobre, la Fédération des associations étudiantes de l'Université de Montréal (FAECUM) a lancé une campagne baptisée « Omerta à l’UdeM » pour dénoncer la composition du comité de discipline et un processus disciplinaire qu’elle juge « long, opaque et inéquitable ».

« Les grands perdants, ce sont les étudiants et les étudiantes », dit le secrétaire général de la FAECUM, Matis Allali. Il raconte que des étudiants, et surtout des étudiantes, se découragent de porter plainte quand ils découvrent le processus.

« Imaginez une entreprise où un type d’employés aurait un traitement différent que les autres pour le processus disciplinaire, dit Matis Allali. Tous les autres groupes sortiraient aux barricades. »

Le 15 octobre, près de 200 étudiants ont manifesté silencieusement dans le pavillon principal de l’Université, accusant les professeurs d’utiliser la préparation de la nouvelle politique imposée par le gouvernement comme « un levier de négociation ».

L’Université appuie la demande des étudiants

Guy Breton, recteur de l'Université de MontréalGuy Breton, recteur de l'Université de Montréal Photo : Université de Montréal

À la suite de cette campagne, la direction de l’Université de Montréal a fait savoir par communiqué qu’elle était « d’accord avec les demandes des étudiants ». L’UdeM se plaint aussi d’avoir « les mains liées » en raison du veto des professeurs.

« L’Université instrumentalise les étudiants, tempête le président du syndicat Jean Portugais. Les professeurs sont tous assimilés à des agresseurs sexuels. » En appuyant les étudiants, il reproche à la direction de faire du « harcèlement moral ».

« On se sent piégés », ajoute le représentant des professeurs. Il pense que l’Université cherche à faire « un bras de fer » et utilise le dossier des violences à caractère sexuel pour négocier d’autres éléments de la convention collective.

On n’accepte pas de parler des autres sujets de discipline, parce que ce n’est pas l’enjeu actuel.

Jean Portugais, président du Syndicat général des professeurs de l'Université de Montréal

Le syndicat rappelle au passage que, depuis deux ans, un officier de l’Université siège à un des trois postes du comité de discipline. Il s’agit toutefois d’un ancien professeur.

Le SGPUM accuse l’Université de vouloir prendre le contrôle du comité de discipline. Il propose donc une solution : que le comité soit formé de gens de l’extérieur, indépendants, des spécialistes du sujet, mais uniquement pour les cas de violences à caractère sexuel.

« Il n’y a pas à y avoir de professeurs ni de membres de la communauté universitaire, car les agresseurs comme les victimes peuvent venir de n’importe quel groupe », tient à préciser Jean Portugais. Il affirme traiter actuellement un dossier d’une professeure agressée sexuellement par un cadre.

Les débats sont extrêmement polarisés et les tensions sont vives alors que les professeurs doivent voter cette semaine sur l’offre globale de convention collective déposée par l’Université, le 31 octobre. On ignore si elle contient des dispositions liées au comité de discipline, car aucune des parties n’a souhaité faire de commentaires à ce sujet.

En ce qui concerne les accusations de diffamation, les représentants étudiants estiment que le syndicat « a dépassé les bornes » et que sa démarche est « indigne ».

On a un syndicat de profs qui demande à une administration universitaire de censurer une association étudiante. Je pense qu’il y a des gens qui ont besoin d’un petit cours de syndicalisme.

Matis Allali, secrétaire général de la Fédération des associations étudiantes de l'Université de Montréal

« À aucun moment notre campagne n’a attaqué les professeurs individuellement », dit le secrétaire général de la FAECUM, Matis Allali.

De son côté, le président du syndicat des professeurs affirme souhaiter « un assainissement des relations avec tous les autres membres de la communauté ».

Les acteurs de l’Université de Montréal ont jusqu’au 1er janvier pour arriver à s’entendre au sujet des violences sexuelles. Car si la nouvelle politique n’est pas appliquée dans le délai prévu, la loi permet au gouvernement du Québec de se mêler de l’affaire.

Les chargés de cours prennent position

Le syndicat qui représente les 2500 chargés de cours de l'Université de Montréal (SCCCUM) a tenu à prendre ses distances du syndicat des professeurs. Il est d'avis que les cas de vols, harcèlement et agressions devraient faire l'objet d'un processus disciplinaire identique pour tous les membres de la communauté universitaire. « Les comités de discipline pour les membres du personnel enseignant qui s'en chargent actuellement n'en auraient plus la responsabilité », écrit le syndicat dans un courriel.

« Nous respectons le droit de tout syndicat à négocier de bonne foi pour ses membres, ajoute le SCCCUM, mais nous sommes surpris, et même attristés, qu'une discussion aussi fondamentale ne puisse avoir lieu dans les forums prévus au sein de l'Université. »

Grand Montréal

Éducation