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Blood on the Tracks, de Bob Dylan, comme vous ne l'avez jamais entendu

Bob Dylan chante dans un micro, en jouant de la guitare.

Bob Dylan en concert en janvier 1974 au Nassau Coliseum à Uniondale, dans l'État de New York.

Photo : Associated Press / Ron Frehm/Archives AP

Radio-Canada

Blood on the Tracks est une grande leçon de littérature en 10 chansons, un rare chef-d'oeuvre rempli de colère, de déchirements et d'amours déchus. La parution d'un coffret intitulé More Blood, More Tracks : The Bootleg Series Vol. 14, avec tous les enregistrements existants et réalisés en 1974 pour la création de ce disque, est le moment que les apôtres de Dylan attendaient depuis trop longtemps.

Un texte de Louis-Philippe Ouimet

Lorsque l'Académie suédoise a choisi de remettre à Bob Dylan le prix Nobel de littérature, en 2016, elle avait peut-être dans les oreilles l'album Blood on the Tracks, une véritable leçon d'écriture signée par un grand poète du 20e siècle. Les histoires qu'il nous raconte ont longtemps passé pour un règlement de comptes avec d'anciennes petites amies ou pour une chronique de son mariage en difficulté qui aboutira à un divorce en 1977.

Après tout, les chansons You're a Big Girl Now, You're Gonna Make Me Lonesome When You Go et If You See Her, Say Hello sont sans équivoque. Mais le principal intéressé a toujours nié la chose, affirmant à qui voulait l'entendre que les textes de cet album étaient inspirés de nouvelles de l'écrivain russe Anton Tchekhov (1860-1904).

Bob Dylan ressuscité

Bob Dylan a été considéré comme un messie de la musique folk au début des années 60, avant de se réinventer complètement en 1965 avec des albums rock devenus cultes : Bringing It all Back Home (1965), Highway 61 Revisited (1965) et Blonde on Blonde (1966).

Au sommet, un important accident de motocyclette a mis fin à cette grande période de sa carrière. Après s'être cassé le cou, le musicien a choisi de se retirer dans ses terres pour vivre heureux entouré de sa femme, de ses enfants et de quelques amis. Pendant sept ans, il a sombré dans une éternelle panne d'inspiration, composant des chansons qui ne passeront pas à l'histoire.

Puis, tel un phénix, le musicien va renaître de ses cendres.

Après un accueil plutôt décevant de son album Planet Waves (1974), trop brouillon au goût des critiques, Bob Dylan a décidé de prendre la guitare par les cordes et de la trimballer en septembre 1974 à l'A & R Studios de New York pour enregistrer seul quelques nouvelles chansons.

Dès les premières notes du tout premier enregistrement, daté du 16 septembre 1974, de la chanson If You See Her, Say Hello, il est clair qu'un nouveau Dylan est dans le studio. À un tel point que l'ingénieur de son, qui entend les boutons de la veste de Dylan cogner sur la caisse de résonance de sa guitare, ne lui dit pas d'arrêter. Il ne faut pas briser la magie. On entend très bien les boutons en question sur les premières pistes enregistrés.

Après les boutons, le sang

Bob Dylan a 33 ans, il est plus mature, ses textes sont plus introspectifs et il change constamment le point de vue du narrateur dans ses paroles. Chaque chanson est remplie d'images plus fortes les unes que les autres.

Sur Idiot Wind, par exemple, l'auteur raconte l'histoire, inventée par de mauvaises langues, du narrateur qu'on dit parti en Italie avec la femme d'un autre homme, qu'il aurait peut-être tué. La femme, une millionnaire, meurt. Le présumé assassin hérite et il se trouve bien chanceux. Mais pas tant que ça, parce qu'il se sent incompris. Du sang, il y en a partout sur les neuf autres chansons de cet album.

Pour enregistrer tous les titres, Dylan a passé quatre jours (16-19 septembre 1974) à l'A & R Studios de New York. Mis à part l'apport d'un bassiste (Tony Brown) et de quelques autres musiciens triés sur le volet, le chanteur est resté à peu près seul devant les micros.

Blood on the Tracks peut être en fait un règlement de compte avec la chanson. Dylan veut se prouver qu'il est encore capable d'émouvoir. Le résultat est stupéfiant et il décide que tout ça doit être endisqué, et vite. Avec ou sans les boutons de sa veste, les enregistrements sonnent bien. Il a raison. Il est évident qu'il s'agit là de grandes chansons.

Impatiente, la maison de disques fait imprimer la pochette de l'album à venir et envoie à quelques journalistes des exemplaires de l'album qui doit arriver dans les magasins au début de l'année 1975.

Pas si vite.

Bob Dylan change d'idée

Pendant le temps des fêtes de 1974, le chanteur a une franche discussion avec son frère, David Zimmerman. Ce dernier lui dit que son disque manque d'orchestration et qu'il n'est pas assez au goût du jour. Bob Dylan fait arrêter les presses et retourne en studio les 27 et 30 décembre. Il choisira le Sound Studio de Minneapolis pour réenregister plusieurs titres.

La moitié des chansons sur la deuxième version de Blood on the Tracks proviennent de ces sessions d'enregistrement. Batterie, basse, mandoline, claviers et guitares ajouteront de la texture aux compositions.

Le 20 janvier 1975, la version revue et corrigée, avec cinq nouveaux enregistrements, arrive en magasin. Des journalistes gardent précieusement la première version distribuée à quelques exemplaires, un objet très rare aujourd'hui.

La belle surprise

Plus de 40 ans après la sortie de Blood on the Tracks, voici qu'arrive chez les disquaires More Blood, More Tracks : The Bootleg Series Vol. 14, un imposant travail d'édition de toutes les prises retrouvées de l'enregistrement. Il y a tout le travail effectué à New York et ce qui a survécu de celui réalisé à Minneapolis. Car, avec le temps, de précieuses bandes ont été perdues.

Depuis 1991, l'auteur-compositeur-interprète a pris l'habitude d'ouvrir les voûtes pour nous offrir sa série intitulée The Bootleg Series, une collection d'enregistrements inédits qui ont parfois circulé sous le manteau à un certain moment, puis abondamment sur Internet. Ce 14e volume est un des plus réussis, même pour celui qui n'a pas encore entendu Blood on the Tracks. Un coup de coeur assuré pour ceux et celles qui ont déjà écouté Blood et une belle incursion dans le monde de Dylan pour les nouveaux venus dans son univers.

Les deux livres qui accompagnent le précieux objet documentent magnifiquement bien l'incroyable histoire derrière ce disque.

Émouvant

Bob Dylan est émouvant en solo, sans artifice. Ça s'entend sur les prises inédites. Le son est remastérisé et c'est avec visiblement beaucoup d'amour que les producteurs ont numérisé les enregistrements originaux.

Sans tous les artifices de la version originale, les textes prennent une dimension plus poignante. Il y avait du sang sur ces enregistrements, mais c'est aussi de l'amour qu'on découvre sur les pistes mises à nu.

La voix de Bob Dylan a souvent fait l'objet de débats houleux. Les enregistrements inédits de 1974 montrent à quel point il est un chanteur doué et sensible.

Tout est là, et pour tout admirateur, il est rassurant d'avoir pas trop loin tous les enregistrements d'un de ses albums les plus réussis.

Prenez quelques minutes pour entendre Idiot Wind ou You're a Big Girl Now dans leur version dépouillée. Un frisson pourrait bien vous traverser l'échine.

On aime beaucoup :

  • toutes les prises de Idiot Wind et de Simple Twist of Fate;
  • les deux livres avec notes explicatives et photographies;
  • la présentation et la conception du coffret.

On aime moins :

  • le prix demandé pour l'édition de luxe.

More Blood, More Tracks : The Bootleg Series Vol. 14 - édition de luxe
Six disques compacts
Legacy / Sony
Prix : environ 165 $
Cote : 5/5

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